LIVRE VI. — CHAPITRE II
monde ! Dieu l'avait exaucé ; et la bonté , l'humilité , la charité , en se mêlant sur son front, lui avaient fait une des figures les plus sympathiques qu'on ait jamais vues dans l'Eglise.
L'imagerie religieuse a multiplié à l'infini les portraits du saint; mais trop souvent sa vraie physionomie ne s'y retrouve pas. On a trop voilé le feu du regard , à ce point que la première fois où nous avons vu le portrait authentique du saint, nous avons éprouvé une sorte de saisissement étonné. Nous ne lui savions pas un tel feu dans les yeux. On a trop animé le menton, dont les fortes assises indiquent la volonté. On n'a mis en relief que la bonté, qui en lui, à la vérité, était extrême, mais qui, unie à un puissant esprit, n'était pas cette bonté d'agneau dont on se plaît trop à le gratifier.
Heureusement il nous reste de lui deux portraits admirables, peints par deux grands maîtres, et qui empêcheront à jamais l'altération de cette belle figure.
Le premier est de Philippe de Champagne. Nous l'avons vu et examiné longtemps, et nous pouvons nous ilatter d'avoir vu saint Vincent de Paul presque aussi bien que M^^" Le Gras ou M. Portail : tant, sous le pinceau puissant de ce grand maître, ont été fixés et rendus vivants les traits de notre saint. Où, quand, comment a été fait ce portrait? nos recherches les plus approfondies n'ont pas encore pu le découvrir.
On a plus de détails sur le second portrait de saint Vincent de Paul, peint par Simon -François, et qui a été tant de fois gravé, surtout par deux artistes du premier ordre : van Schuppen et Édelinck. Vingt fois on avait supplié saint Vincent de Paul de laisser faire son portrait. La duchesse d'Aiguillon, la présidente Goussault, la présidente de Lamoignon, n'avaient pas mieux réussi que M^^^ Le Gras, M. Portail, l'abbé de la Pinsonnière. u Moi, être peint, moi misérable, moi pé-
cheur 1 )) disait saint Vincent de Paul; et il le disait d'un tel ton, qu'il fallait y renoncer. On résolut alors d'user de la même fraude dont on usait en ce même moment à la Trappe pour avoir le portrait de l'abbé de Rancé. Gomme on avait fait entrer dans les cloîtres , sous prétexte d'une visite pieuse, le célèbre peintre Rigault, on fit entrer à Saint -Lazare, ce qui était facile, vu le grand nombre de pieux laïques qui suivaient les exercices spirituels , un peintre tourangeau dun grand talent, nommé Simon-François. Il resta plusieurs jours, sous prétexte de faire une retraite, assistant chaque matin à la messe du saint, écoutant ses instructions et dînant au réfectoire en face de lui. Après chaque exercice , il se retirait dans la cellule qu'on lui avait préparée , et il y fixait sur la toile les impressions et les images dont il s'était rempli. Le saint ne se douta de rien, et Simon- François put achever tout à l'aise ce magnifique portrait, que des gravures célèbres ont popularisé. Nous le reproduisons, afin de réagir, autant qu'il est en nous, contre la platitude et la vulgarité des images que l'on répand parmi les chrétiens , et qui menacent d'altérer dans leur esprit la vraie physionomie du saint ^
Mais ce n'est pas assez de protéger contre toute altération le vrai portrait du saint. Il faut examiner de près ce qu'ont été son esprit, son cœur, son caractère, en un mot, son âme. Ici encore il y a plus d'une erreur à dissiper. Et d'abord nous étonnerons peut-être une foule de chrétiens en affirmant que son intelligence
1 C'est le portrait placé en tête du deuxième volume. Au portrait peint par Philippe de Champagne nous avons préféré, pour le premier volume, un autre portrait fait à Moutiers- Saint-Jean (Côte-d'Or) pendant un voyage qu'y fit le saint, et où Toriginal se trouve encore; ce portrait, d'après les traditions des Lazaristes, étant plus exact encore, bien qu'il y ressemble beaucoup , que celui même dvi grand maître.