LIVRE VI. — CHAPITRE II
touchait au génie. C'est cependant notre opinion , fortement motivée et appuyée sur de bonnes preuves. Jusqu'où serait-il monté s'il se fût appliqué aux spéculations philosophiques ou théologiques, nous n'aurons pas la prétention de le dire ; il avait peu de goût pour les questions purement théoriques, et on peut mettre en doute s'il avait une imagination très puissante; mais, dans les questions pratiques, il n'avait pas son égal. Sa pénétration était extrême. Rien ne lui échappait. Lui proposait-on une affaire , d'un coup d'œil il en voyait tous les avantages et tous les inconvénients , toutes les facilités et tous les obstacles. Il en faisait le tour, pour ainsi dire , et s'il se décidait à l'entreprendre , on pouvait être sûr que rien d'imprévu ne se présenterait à lui en cours d'exécution. De fait, jamais il n'a abandonné son œuvre. Jamais il n'a été obligé de revenir en arrière et de dire : Je me suis trompé. Il l'aurait dit si facilement dans son humilité extrême; mais il n'a jamais eu occasion de le dire, tant il voyait les choses dans leurs dernières profondeurs.
A cette vive pénétration, saint Vincent de Paul joignait une hardiesse singulière, qui était une conséquence de la grandeur de son esprit. On le croyait timide; personne n'avait plus d'audace, à ce point qu'une œuvre décidée , il avait mille peines à obtenir les consentements nécessaires, soit du pape, soit des évêques, effravés des voies nouvelles où il entrait , et dont l'avenir cependant a montré la parfaite justesse. Quelle hardiesse , par exemple , dans la création de ces Filles de la Charité qu'il tire du cloître, et qu'il envoie sans voile au milieu des soldats et des malades ! Là où saint François de Sales a reculé , il ne recule pas , et il triomphe. Quelle hardiesse encore de briser avec le passé des ordres monastiques, de maintenir, en face des résistances de Rome, que les prêtres de la Mission ne seront jamais religieux, et de leur faire inaugurer à travers