LIVRÉ VI. — CHAPITRE II
pable ! Or cette dernière qualité n'était pas inférieure en saint Vincent de Paul aux deux autres , elle les surpassait peut-être. Il avait ce rare bon sens dont Bossuet a dit qu'il était le maître de la vie \ parce qu'arrivé à un certain degré, il confère à l'âme une sorte d'infaillibilité.
A ces qualités éminentes, avec lesquelles on commence les œuvres, il enjoignait une autre sans laquelle on ne les achève pas. Il avait le génie de l'org-anisation. On le vit à sa première œuvre. Quand il eut, à Châtillon-les-Dombes , par un cri de son cœur, poussé une foule de gens riches au secours d'une famille pauvre, ému de cette manifestation : « Voilà qui est bien, dit-il, mais mal entendu. Ces pauvres gens vont surabonder aujourd'hui ; demain ils n'auront plus rien; organisons. » Et aussitôt il forme une association permanente avec des règlements admirables. Il a fait de même partout. Il n'a pas créé toutes ses œuvres; on lui en a suggéré beaucoup. Il y en a qui sont nées toutes seules, pour ainsi dire, du courant, il est vrai, qu'il avait créé. Mais il les a toutes organisées , partout et toujours, d'une manière définitive. A Trévoux, à Mâcon, à Paris, il ne crée pas seulement l'idée des associations d'hommes, de dames, de prêtres, de religieuses; il n'établit pas seulement des œuvres d'enfants trouvés, de vieillards, de malades; il ne fonde pas seulement des hôpitaux; il en fait les règlements d'une main rapide, mais d'un coup d'œil si sûr, qu'on n'a jamais eu besoin d'y retoucher, et qu'ils ont servi de modèle à presque toutes les œuvres modernes. Ses inventions pour procurer des ressources aux associations de charité, jusqu'au fond des plus petites campagnes , ses créations d'usines , de manufactures pour
' BossuET, Hisi., t. III, p. 6. — Voir Littré, au mot sens. Paris, Hachette, 1874; t. IV, p. 1892.
occuper et former les enfants pauvres , ses règlements pour abolir la mendicité , ne sont pas seulement des idées hardies, ce sont de vrais chefs-d'œuvre pratiques, qui attestent en lui un génie organisateur de premier ordre.
Toutes ces grandes qualités de Tesprit de saint Vincent de Paul se retrouvent dans son style. Il a peu écrit, si ce n'est quelques mémoires et des lettres; celles-ci, il est vrai, en nombre considérable. En 1664, dans le premier inventaire fait quatre ans après la mort du saint, on en inventoria trente mille; un siècle après, en 1738, Collet n'en retrouva plus que sept mille. Beaucoup furent données depuis ; d'autres , et pendant la révolution, dispersées et pillées. On vient d'en publier deux mille cinq cents , qui du moins ne périront plus. N'y cherchez ni la grâce souriante de saint François de Sales , ni le souffle oratoire qui court à travers les plus simples lettres de Bossuet, ni la finesse un peu subtile des lettres de Fénelon. Mais la gravité, le bon sens, la fermeté, la connaissance approfondie des hommes, la science des affaires, l'esprit précis, pratique, en marquent toutes les pages. Ce sont de vraies lettres de gouvernement, des lettres d'homme d'Etat capable de diriger un empire. Tout cela dans un style un peu terne, il est vrai, et embarrassé, soit qu'il eût peu d'imagination , ce qui paraît assez probable ; soit qu'il en éteignît volontairement les rayons, ce qui n'est pas impossible. Quant aux incorrections et enchevêtrements qui embarrassent ses phrases , il ne faut pas oublier qu'on en trouve presque autant dans les premiers travaux de Bossuet, qui coïncident avec les dernières années de saint Vincent de Paul, et bien davantage dans tous ses contemporains. Mais cette couleur un peu terne et grise du style de saint Vincent de Paul disparaît dès qu'il parle. C'est qu'autre chose est de bien écrire ou de bien parler. Pour bien écrire , il faut