LIVRE VI. — CHAPITRE II
de l'art et beaucoup ; et saint Vincent de Paul ne s'y appliquait pas. Pour bien parler, il suffît d'avoir de l'âme et du cœur; et l'une et l'autre surabondaient en lui. Le cœur l'entraînait , faisait taire en lui jusqu'à son humilité , et lui arrachait des cris éloquents , des mots superbes; nous en avons cité un grand nombre, qui prouvent qu'il était vraiment éloquent de cette éloquence de l'âme et du cœur qui est la première de toutes.
Après avoir indiqué les principaux traits de l'esprit de saint Vincent de Paul, nous ne nous arrêterons pas à faire l'éloge de son cœur. Il n'y a qu'une voix sur ce point. Ce qui le caractérisait , ce n'était ni la sensibilité , trop souvent passagère et mobile comme les sens, ni la tendresse, qui est trop humaine pour n'être pas individuelle et partiale ; c'était ce qu'il y a de plus haut dans le cœur, de plus universel et de plus immuable, de plus approchant de Dieu : la bonté. Bossuet pensait peut-être à son vieux maître lorsqu'il écrivait ces belles paroles : « Quand Dieu forma le cœur et les entrailles de Fhomme, il y mit premièrement la bonté. » Cela est absolument vrai de saint Vincent de Paul. Dans toute âme il y a un rayon de bonté, sans quoi elle ne ressemblerait pas à Dieu. En saint Vincent de Paul , la bonté était sans réserves et sans limites ; elle faisait le fond de son cœur, avec un trait spécial de bienfaisance qui n'apparut presque jamais à un tel degré. Saint François de Sales était bon aussi, d'une bonté supérieure, au témoignage de notre saint. (( Oh! que Dieu doit être bon, disait-il, puisque M. de Genève est si bon ! » Mais la bonté de saint François de Sales allait plutôt à compatir aux malheureux et à les consoler; celle de saint Vincent de Paul, à les soulager. Tous les saints étaient bons aussi; mais la bonté en celui-ci était concentrée sur les pauvres; en celui-là, sur les malades ; en cet autre, sur les vieillards, ou sur
les enfants, ou sur les fous. Pour saint Vincent de Paul, il n'y avait point de catégorie. Sa bonté était immense, universelle; elle s'appliquait à toutes les plaies, à toutes les douleurs , non pas seulement pour y compatir, mais pour les soulager ; elle cherchait des remèdes à toutes les souffrances , elle s'ingéniait pour les trouver, et elle les trouvait, en effet, dans une proportion et une perfection qui ne s'étaient jamais vues. C'est de ce cœur incomparable , soutenu par ce puissant esprit élevé audessus de lui-même par la charité, que jaillissaient à chaque jour, à chaque heure de cette vie merveilleuse, tant d'œuvres si nombreuses , si variées , si parfaites , si admirablement adaptées aux misères des pauvres, que nul, sous ce rapport, ne l'a jamais égalé, et dont y^me j^ présidente de Lamoignon a pu dire qu'il avait fait à lui seul plus d'œuvres que vingt autres saints ensemble.
Pourtant, en suivant son histoire, ce n'est pas tout de suite qu'on voit se déployer cette prodigieuse activité pour le bien. Cet homme, qui devait faire de si grandes choses, ne se presse pas. A cinquante ans, il n'a rien commencé. Il ne paraît même pas avant cette époque avoir songé à faire quelque chose , tant , pendant toute sa jeunesse, pendant sa maturité, il paraît peu préoccupé de préparer les moyens. Loin de là; il commence par chercher un canonicat, une prébende. Il rêve de quitter Paris et d'aller s'ensevelir, près de sa vieille mère, dans un petit village du Béarn. Il accepte un préceptorat, position d'ordinaire si médiocre et si stérile; il est vrai qu'il l'abandonne, mais pour une petite cure de 3,000 habitants, au fond du pays des Dombes. Et plus tard, quand définitivement il a été jeté dans la carrière des œuvres, cet homme , qui a tant agi , qui agissait si bien , ne montre aucun goût pour l'action. Il ne la cherche jamais; il la fuit plutôt. L'occasion se présente-t-elle , il la fait attendre. Soit que