CHAPITRE III
Portrait de saint Vincent de Paul. — Ses vertus surnaturelles.
Ce n'est pas le génie qui a fait saint Vincent de Paul, c'est la sainteté. Sans la sainteté, en effet, si merveilleusement doué qu'il fût, il n'aurait pas accompli les œuvres qui ont rendu son nom célèbre. Ni les lumières de son grand esprit n'eussent été assez hautes, ni les tendresses de son cœur incomparable n'eussent été assez profondes, ni son caractère assez fort, pour triompher des obstacles qu'il rencontra ; et peut-être qu'au lieu d'achever sa carrière dans la gloire de tant d'œuvres si parfaitement conçues et si admirablement réalisées , nous l'eussions vu, comme la plupart des bienfaiteurs de l'humanité, mourir triste et découragé, ayant désiré tant de bien , et en ayant fait si peu.
Du reste, il s'en fallait bien que saint Vincent de Paul s'appuyât sur ses qualités naturelles pour fonder les œuvres qu'il entreprenait. Ses qualités naturelles, il les ignorait, ou les méprisait. Il n'était, disait-il, qu'un misérable, un pécheur, un propre à rien, un idiot. Il
1 Ce chapitre est Tœuvre de mon frère, Mgr Bougaud; je l'ai trouvé au milieu des nombreux manuscrits qu'il a laissés , mais longtemps après la mise en vente de la l^"^ édition. Je l'offre aux lecteurs de la vie de saint Vincent de Paul, en remplacement de celui qui avait été extrait de l'ouvrage d'Abelly. (Alphonse Bougaud. )
se servait de tous ces termes , qui eussent prêté à rire sur d'autres lèvres ; mais ici la sincérité en était si éclatante , qu'elle invitait au sérieux et provoquait Fattendrissement. On croit généralement que la grande vertu de saint Vincent de Paul était la charité ; mais disons qu'elle était encore surpassée par son humilité ; c'était le fond de son âme, à chaque instant il en sortait comme un cri spontané qui éclatait malgré lui. Il fait, par exemple, l'éloge d'un de ses missionnaires. « Si M. l'abbé Olier dit vrai, c'est un saint que le bon M. Bourdet ; il a été en Bretagne avec lui, où il a connu sa vertu, et m'en écrit en des termes bien exprimant l'opinion qu'il en a. Il n'y a que moi qui suis un misérable pécheur, qui ne fais que du mal sur la terre, et qui dois souhaiter qu'il plaise à Dieu de m'en retirer bientôt, comme je l'espère de sa bonté, et qu'il me fera miséricorde ^ »
Et ailleurs: « Je puis vous assurer, comme je le fais devant Dieu , que nulle raison humaine ne me fait vous dire ceci, mais la seule vue de Dieu et le bien de son Eglise; mais parce que je suis un pauvre laboureur et un pécheur, et qui pis est, le plus abominable et détestable de tous les pécheurs du monde. Je vous prie de n'avoir aucun égard à ce que je vous dis, si cela ne vous semble conforme à la volonté de Dieu ^. » Un autre jour, il raconte l'histoire d'un bon prêtre âgé de quatre-vingts ans , qu'on vient de martyriser en Angleterre d'un supplice cruel, et il ajoute: « Je vous dis ceci en vue de l'attache qui me reste à ma misérable carcasse^. » Et à une religieuse: « Je prie pour vous, ma chère mère, à qui je recommande ce pauvre misérable et le plus grand de tous les pé-
' Lettres, t. I, p. 221, n» 214.
2 Ibid., p. 370 , no 326.
3 Ibid., p. 375, n» 332.