LIVRE VI. — CHAPITRE III
cheurs ^ » Et ailleurs : « Un très digne prélat, voyant notre saint s'humilier en toutes choses, ne put s'empêcher de lui dire qu'il était un parfait chrétien : sur quoi cet humble serviteur de Dieu s'écria : « Monseigneur ! que dites - vous ? moi, un parfait chrétien! On me doit plutôt tenir pour un damné, et pour le plus grand pécheur de l'univers ^. »
« Quelqu'un nouvellement entré en la congrégation de la Mission , parlant un jour dans une conférence en présence de M. Vincent, dit qu'il avait une grande confusion de profiter si peu des bons exemples qu'il lui donnait, et des merveilles qu'il voyait en lui. M. Vincent laissa passer ces paroles pour ne pas l'interrompre ; mais après la conférence il lui fit cet avertissement en public : « Monsieur, nous avons cette pratique parmi < nous, de ne louer jamais personne en sa présence. Il est vrai que je suis une merveille, mais une merveille de malice, plus méchant que le démon, lequel n'a pas tant mérité d'être en enfer que moi ; ce que je ne dis pas par exagération , mais selon les véritables sentiments que j'en ai ^. »
« Un prêtre de la congrégation ayant écrit à M. Vincent que le supérieur qu'il avait envoyé en la maison où il demeurait, n'était pas assez civilisé pour ce lieu là; M. Vincent lui faisant réponse, après avoir dit beaucoup de bien de ce supérieur, qui était un homme vertueux, ajoute ces mots : « Et moi, comment suis -je « fait? et comment est-ce qu'on m'a souffert jusqu'à «. cette heure dans l'emploi que j'ai, qui suis le plus « rustique, le plus ridicule et le plus sot de tous les (( hommes, parmi les gens de condition, avec lesquels « je ne saurais dire six paroles de suite, qu'il ne pa-
1 Lettres, t. I, p. 379, n" 335.
2 Abelly, t. II, p. 386, 387.
3 Ihid., t. II, p. 387.
« raisse que je n'ai point d'esprit ni de jugement; mais, « qui pis est, que je n'ai aucune vertu qui approche de « la personne dont est question ^ »
C'était sa coutume au milieu des honneurs et des marques de respect dont on l'entourait à la cour, chez les grands, de rappeler qu'il était paysan, fils de paysans, qu'il avait gardé les pourceaux ; et quand on connaît le caractère aristocratique du xvn® siècle, le mépris qu'on avait pour le paysan, <( espèce de bête, « disait Labruyère, on sent la profondeur de l'humilité. « Un jeune homme, parent d'un prêtre de sa Compagnie , faisant par respect difficulté de s'asseoir auprès de lui et de se couvrir, il lui dit : « Pourquoi , Mon- « sieur, faites -vous tant de difficulté et de cérémonie « à l'endroit d'un pauvre porcher et du fils d'un pauvre « paysan tel que je suis? » De quoi le jeune homme fut fort surpris ^. »
« Ayant rendu visite à un homme de condition, lequel , par honneur, voulait le reconduire à la porte , il fit ce qu'il put pour l'en détourner, et entre autres choses lui dit: « Savez-vous bien, Monsieur, que je ne « suis que le fils d'un pauvre villageois, et que pence dant ma jeunesse j'ai gardé les troupeaux dans les « champs ! » A quoi ce seigneur, qui était homme d'esprit, répondit qu'un des grands rois du monde, qui était David, avait aussi été tiré de la conduite des troupeaux qu'il gardait ; et M. Vincent parut comme tout confus et tout abattu de cette réponse ^. »
Il aimait à dire qu'il n'avait point fait d'études , qu'il n'avait jamais été qu'un pauvre écolier de quatrième , qu'il avait l'esprit lourd et pesant, et il ne manquait jamais d'en avertir les évêques qui venaient lui de-
1 Abelly, t. II, p. 387, 388.
2 Ibid., p. 388.
3 Ibid., p. 388 , 389.