LIVRE VI. — CHAPITRE III
« VOUS ? De communiquer tant d'affaires importantes « à un pauvre ignorant comme je suis, abominable « devant Dieu et devant les hommes , pour les innom- « brables péchés de ma vie passée, et pour tant de « misères présentes, qui me rendent indignes de Thon- « neur que votre humilité me fait, et qui certes m'obli- « géraient de me taire si vous ne me commandiez de « parler *. »
Mais il avait beau s'abaisser ainsi, ses œuvres parlaient pour lui. A mesure qu'il avançait dans la vie, elles fleurissaient plus belles. Alors il multipliait les protestations pour établir qu'il n'y était pour rien.
Et non seulement il n'avait pas été l'inspirateur et le créateur de toutes ses œuvres, mais il en était le perpétuel obstacle. Un de ses bons prêtres, M. Le Breton, étant mort, il écrit: « En perdant M. Le Breton, nous avons beaucoup perdu , selon le monde ; mais il me semble que ce saint homme fera pour nous plus au ciel qu'il n'eût fait sur la terre, et que si Dieu nous veut à Rome, il fera par ses prières réussir cet établissement , à moins que les péchés de Vincent , qui est le plus méchant de tous les hommes du monde, ne l'empêchent ^. »
Moins saint Vincent de Paul s'appuyait sur lui-même, plus il s'appuyait sur Dieu, On l'aurait mis en pièces plutôt que de l'appliquer à une œuvre dont il ne voyait pas clairement que Dieu la demandait. Même cela constaté, il attendait encore, espérant qu'un autre s'en chargerait dont les péchés ne seraient pas comme les siens un obstacle à l'accomplissement de la volonté divine. Mais quand après de longues prières, de profondes hésitations, il avait acquis la certitude que Dieu voulait cette œuvre et la lui demandait, rien ne pou-
* Abelly, t. II, p. 320.
a Lettres, t. I, p. 379, n» 336.
vait ni Farrêter ni le troubler. Dieu le veut, disait-il, n'ayons peur de rien, que de nos péchés. Dans une grande affaire soumise à Rome , et dont la conclusion donnée par le Pape devait être le salut ou la ruine de Saint-Lazare : « Je ne crains pas la bulle, disait-il, je ne crains que mes péchés. » Vainement les difficultés se multipliaient, elles ne servaient qu'à faire éclater sa confiance en Dieu. Tantôt c'était l'argent qui manquait et qui menaçait une de ses maisons d'une épouvantable catastrophe ; tantôt c'était la peste qui emportait en quelques jours ses supérieurs les plus éminents; d'autres fois c'étaient des grands, des seigneurs, qui traversaient ses desseins les plus justes. Au milieu de telles peines, qui se succédaient et se renouvelaient sans cesse, il n'avait qu'un mot: Dieu seul, Dieu seul, il n'abandonnera pas ce qui n'a pas été commencé sans lui. « Ce n'est pas notre œuvre, disait-il encore , c'est la sienne ; il saura bien la protéger et la défendre. » Cette paix se lisait sur son visage, et rayonnait sur ses disciples. Il aimait à citer l'exemple du grand patriarche Abraham, le modèle éternel de ceux qui se confient en Dieu. « Vous ressouvenez-vous de ce grand patriarche, disait- il aux siens, à qui Dieu avait promis de peupler toute la terre par un fils qu'il lui avait donné ; et cependant il lui commande de le lui sacrifier. Sur cela, quelqu'un eût pu dire : Si Abraham fait mourir son fils, comment est-ce que Dieu accomplira sa promesse? Ce saint homme néanmoins, qui avait accoutumé son esprit à se soumettre à toutes les volontés de Dieu , se dispose à l'exécution de cet ordre sans se mettre en peine du reste. C'est à Dieu d'y penser, pouvait-il dire ; si j'exécute son commandement, il accomplira sa promesse : mais comment? Je n'en sais rien , c'est assez qu'il est le Tout-Puissant. Je m'en vais lui offrir ce que j'ai de plus cher au monde, puisqu'il le veut. Mais c'est mon fils unique 1 n'importe.