LIVRE VI. — CHAPITRE III
Mais en ôtant la vie à cet enfant, j'ôterai le moyen à Dieu de tenir sa parole ? G 'est tout un , il le désire de la sorte, il le faut faire. Mais si je le conserve, ma lignée sera bénie, Dieu l'a dit; oui, mais il a dit aussi que je le mette à mort, il me l'a manifesté ; j'obéirai quoi qu'il arrive, et j'espérerai en ses promesses. Admirez cette confiance : il ne se met nullement en peine de ce qui arrivera, la chose pourtant le touchait de bien près; mais il espère que tout ira bien, puisque Dieu s'en mêle. Pourquoi, Messieurs, n'aurions -nous pas la même espérance, si nous laissons à Dieu le soin de tout ce qui nous regarde, et préférons ce qu'il nous commande * ? »
Pour mieux montrer combien les œuvres étaient l'œuvre de Dieu, il paraissait ne faire aucun cas des moyens humains, que recherchent quelquefois si avidement les fondateurs d'œuvres. Non seulement il ne s'appuyait pas sur eux, mais on eût dit qu'il les méprisait.
S'il se présentait à lui des disciples, il semblait craindre toujours qu'ils n'eussent trop de talent, trop d'habileté ; qu'ils ne sussent pas assez s'effacer , se cacher. Si on lui offrait de l'argent, des maisons, des rentes, il n'en faisait pas cas. Quelles cérémonies il fallut pour lui faire accepter la maison de Saint-Lazare ! Que de bénéfices il refusa! avec quelle facilité il cédait ce qui lui était contesté I La publicité est un moyen de réussir : il l'avait en horreur. Il ne croyait à la durée des œuvres que quand elles se fondaient en silence , et dans le mépris et l'humiliation. La réputation même de ses prêtres, de ses Filles de la Charité, semblait lui être à charge. Il s'efforçait de la rabaisser en toute circonstance. Répondant un jour à un prêtre qui demandait d'être reçu dans sa compagnie, laquelle il lui témoi-
» Abelly, t. II, p. 195, 196.
gnait préférer à toutes les autres, reconnaissant que c'était le meilleur chemin pour aller au ciel : « C'est la bonté que vous avez pour nous, lui dit-il, qui vous fait penser de la sorte ; mais il est vrai que les autres communautés sont toutes saintes , et que nous sommes des misérables, et plus misérables que les misérables. »
Il dit à un autre, qui demandait la même chose: « Quoi, Monsieur, vous voulez être missionnaire? et comment avez-vous jeté les yeux sur notre petite compagnie ? car nous ne sommes que de pauvres gens *. »
Lorsqu'avec une telle humilité, un si grand oubli de soi-même et un si héroïque abandon à la volonté de Dieu, on cherche quelle était la source cachée d'où jaillissaient ces vertus si rares, ce qu'on trouve aux dernières profondeurs , c'est la foi ; une foi si haute , si simple, si invincible, dont rien n'altéra jamais la beauté. Il l'avait sucée avec le lait au sein d'une famille patriarcale. Mais avec quel soin il l'avait cultivée! avec quel courage il l'avait défendue ! Né sur la fin d'un siècle troublé par l'hérésie, ayant grandi au milieu du choc des doctrines les plus dangereuses, ami, par bonté d'âme , des principaux sectaires , rien ne put l'ébranler une minute. Au milieu de leurs avances les plus astucieuses, il disait en secret son Credo, et appuyait silencieusement sa main sur son cœur, en signe de fidélité à Dieu. « Et comme les arbres qui sont battus des vents, et ébranlés par les orages, jettent de plus profondes racines et s'affermissent davantage par ces agitations, de même on peut dire que Dieu, voulant rendre plus ferme et plus parfaite la foi de M. Vincent, a permis qu'elle ait été au commencement exposée à la violence de plusieurs tentations , et que son fidèle serviteur ait ressenti diverses attaques contre cette vertu. Il en est pourtant toujours demeuré victorieux par le
1 Abelly, fc. II , p. 389.