LIVRE VI. — CHAPITRE IV
« Dans les provinces éloignées , tout en cherchant le salut des âmes , il n'omettait pas de pourvoir aussi aux besoins des corps , pour attirer par les secours temporels les hommes charnels. Ainsi , non seulement la Lorraine, la Champagne, la Picardie, ravagées par la peste, la famine et la guerre, furent largement soulagées par les sommes qu'il leur envoya et qu'il leur fit distribuer par le ministère fidèle des Filles de la Charité ; mais , dans d'autres provinces plus éloignées encore , il subvint à des hommes affligés par la disette ou par quelque autre calamité. Et lorsque la ville de Paris elle-même souffrait cruellement du manque de vivres, il nourrit chez lui jusqu'à deux mille pauvres.
(( Quoique occupé sans cesse des différentes et multiples affaires soit de la cour, soit de sa congrégation, soit des autres établissements qu'il avait fondés ou dont il avait le soin , dans lesquels il rendait à tous pour la gloire de Dieu d'infatigables services, néanmoins il subvenait aux nécessités de tous , de tous il soulageait les angoisses ; il ne repoussait personne , il embrassait tout le monde en Jésus- Christ. C'était, certes, chose admirable qu'à personne il ne refusât accès auprès de lui , qu'à toutes demandes il prêtât une facile oreille , qu'il répondît avec bonté, qu'il accueillît avec douceur, qu'il n'excitât la jalousie de personne, mais que, se faisant tout à tous , il soignât le corps des uns , guérît l'esprit des autres, et que, suivant les besoins de chacun , il leur fournît dc' sa bourse et de sa doctrine des vêtements, des vivres, des instructions, montrant ainsi que , si l'on ne doit pas tout à tous , à tous néanmoins on doit la charité, à personne l'injustice. Les injustices, en effet, qui lui étaient faites, il était si éloigné, quoiqu'il le pût facilement, de s'en venger, qu'on ne l'a même jamais entendu s'en plaindre, parce que les bas sentiments qu'il avait de lui-même lui faisaient juger, quand il venait à en recevoir, qu'il les souffrait
justement. Aussi les supporta -t-il avec un esprit si patient, qu'il demanda pardon à genoux à celui qui lui faisait outrage, et qu'à un homme qui lui frappait la joue il présenta humblement l'autre.
« Des soldats , dans une rage aveugle et une fureur insensée, avaient déjà blessé un pauvre artisan et le .poursuivaient, le glaive nu, pour le tuer; il le couvrit de son corps et mit sa vie en danger manifeste pour gagner à Dieu celui qu'il avait arraché des bras menaçants de la mort au péril de son sang et de sa tête ; et, en effet, étonnés par une si grande et si extraordinaire force d'âme et attendris par les paroles du serviteur de Dieu, les soldats s'adoucirent et se retirèrent, et ce malheureux s'échappa vivant.
« Mais parce que le champ du Seigneur, dont nous sommes les ouvriers, arrosé d'en haut par la grâce de Dieu, est fortifié par la foi, labouré par les jeûnes, ensemencé par les aumônes, fécondé par les prières, le bienheureux Vincent ne négligea pas la culture spirituelle de son corps mortel , dans la crainte que la précieuse semence n'y pérît, et qu'au milieu des ronces et des épines il n'y vînt qu'une moisson digne d'être consumée dans les flammes, non d'être enfermée dans les greniers du Seigneur. Il avait donc coutume de dompter ses membres par le cilice , de les macérer par les jeûnes et autres œuvres de pénitence, principalement dans les communes calamités du royaume de France et de l'Église catholique.
« Si en quelque affaire grave et embarrassée on lui demandait son avis , et qu'il fût forcé de donner une réponse, ou si on lui proposait de faire quelque chose de difficile et d'extraordinaire, comme le saint roi David, il consultait Dieu avant de rien commencer, et il demandait humblement au Père des lumières de répandre dans son esj)rit la lueur de sa clarté, pour découvrir ce qu'il fallait répondre ou faire, de le pré-