LIVRE I. — CHAPITRE V
à une de ses amies. M. Vincent s'était montré si charitable envers mon âme, que je ne pouvais soupçonner qu'il dût m'abandonner de la sorte. Mais, Dieu soit loué, je ne l'accuse de rien , tant s'en faut ; je crois qu'il n'a rien fait que par une spéciale providence de Dieu , et touché de son saint amour. .Mais , en vérité , son éloignement est bien étrang'e, et je confesse n'y voir goutte. Il sait le besoin que j'ai de sa conduite , et les affaires que j'ai à lui communiquer; les peines d'esprit et de corps que j'ai souffertes, faute d'assistance ; le bien que je désire faire en mes villages, et qu'il m'est impossible d'entreprendre sans son conseil. Bref, je vois mon âme en un très pitoyable état. » Et, montrant la lettre de son mari, elle ajoutait : « Vous voyez avec quel ressentiment M. le général m'en a écrit. Je vois moi-même que mes enfants dépérissent tous les jours ; que le bien qu'il faisait en ma maison , et à sept ou huit mille âmes qui sont en mes terres, ne se fera plus. Quoi ! ces âmes ne sont- elles pas aussi bien rachetées du sang précieux de Notre -Seigneur que celles de Bresse? Ne lui sont -elles pas aussi chères? De vrai, je ne sais comment M. Vincent l'entend; mais je sais bien qu'il me semble que je ne dois rien négliger pour le ravoir. Il ne cherche que la plus grande gloire de Dieu, et je ne la désire pas contre sa sainte volonté ; mais je le supplie de tout mon cœur de me le redonner; j'en prie sa sainte Mère, et je les en prierais encore plus fortement, si mon intérêt particulier n'y était pas mêlé, avec celui de M. le général, de mes enfants, de ma famille et de mes sujets 1 » Il ne se peut rien de plus beau que de pareilles lettres. M'^^ de Gondi alla aussitôt voir M. de Bérulle, lui confia sa douleur, ses besoins, et jusqu'à ses admirables scrupules d'agir contre la sainte volonté de Dieu, si elle travaillait à faire revenir M. Vincent. M. de Bérulle la rassura, et, admirant les délicatesses de cette âme de chrétienne, il l'engagea à écrire elle-même à Vincent de
4*aul. Voici en quels termes elle le fit: « L'angoisse où j'en suis m'est insupportable sans une grâce de Dieu tout extraordinaire, que je ne mérite pas. Si ce n'était que pour un temps, je n'aurais pas tant de peine; mais quand je regarde toutes les occasions où j'aurai besoin d'être assistée, par direction et par conseil, soit en la mort, soit en la vie, mes douleurs se renouvellent. Jugez donc si mon esprit et mon corps peuvent longtemps porter ces peines. Je suis en état de ne rechercher ni recevoir assistance d'ailleurs, parce que vous savez bien que je n'ai pas la liberté pour les besoins de mon âme avec beaucoup de gens. M. de Bérulle m'a promis de vous écrire, et j'invoque Dieu et la sainte Vierge de vous redonner à notre maison pour le salut de toute notre famille et de beaucoup d'autres, vers qui vous pourrez exercer votre charité. Je vous supplie encore une fois, pratiquez-la envers nous pour l'amour que vous portez à Notre-Seigneur, à la volonté duquel je me remets en cette occasion, bien qu'avec grande crainte de ne pas pouvoir persévérer. Si après cela vous me refusez, je vous chargerai devant Dieu de tout ce qui m'arrivera, et de tout le bien que je manquerai à faire faute d'être aidée. Vous me mettrez en hasard d'être en des lieux bien souvent privée des sacrements, pour les grandes peines qui m'y arrivent, et le peu de gens qui sont capables de m'y assister. Vous voyez que M. le général a le même désir que moi, que Dieu seul lui donne par sa miséricorde. Ne résistez pas au bien que vous pouvez faire , aidant à son salut , puisqu'il est pour aider un jour au salut de beaucoup d'autres. Je sais que ma vie ne servant qu'à offenser Dieu, il n'est pas dangereux de la mettre en hasard ; mais mon âme doit être assistée à la mort. Souvenez -vous de l'appréhension où vous m'avez vue en ma dernière maladie en un village. Je suis pour arriver en un pire état; et la seule peur de cela me ferait tant de mal , que je ne sais si, sans grande