LIVRE I. — CHAPITRE V
fit traîtreusement égorger parce qu'il le soupçonnait d'être tout dévoué à Henri IV ; ayant perdu peu après son fils unique, elle se jeta tout entière dans les bras de Dieu et de la charité. « Cette jeune femme, belle, spirituelle, charmante, quitta ses somptueux vêtements de soie et de velours , pour ne porter que des robes de laine, de couleur grise ou violette; » elle prit « une coiffe qui lui couvrait la plus grande partie de- la tête, avec un rabat fort simple » ; « une croix de Saint- François » remplaça « sa croix de diamants ». Elle bannit de sa maison toute espèce de luxe, de délicatesse et de superfluité. « Elle se défit de tout ce grand équipage ordinaire aux femmes de condition , » qui se composait d'une multitude de gentilshommes, de pages, d'écuyers, de valets de chambre, de mulets, de chevaux. Elle ne garda qu'un seul carrosse, qu'elle fit tendre de laine grossière; elle voulait même s'en défaire aussi, et elle ne consentit à le garder que parce qu'on lui fit comprendre « qu'elle se mettrait dans l'impuissance d'aller visiter les prisonniers et les malades à l'Hôtel- Dieu ». Elle vendit « sa vaisselle d'or et d'argent, ses bagues, ses pierreries, tout ce qu'elle avait de plus précieux; elle ne garda pas même un miroir^ ». Les pauvres les plus abandonnés lui étaient les plus chers, surtout les prisonniers, dont elle baisait les chaînes, et les condamnés à mort, qu'elle assistait avec une tendresse incomparable.
Sa piété et sa douleur l'eussent emportée bien plus loin , et elle aurait été se cacher sous la robe de bure des filles de Saint-François, si le cardinal de Gondi son oncle, le Père de Bérulle son confesseur, et jusqu'au pape Paul V, n'eussent pensé qu'une personne qui avait la fortune énorme en ce temps-là de 350,000 livres de rente (au moins un million), et qui l'employait toute
1 Ghantelauze, p. 151-152.
en bonnes œuvres, ne ferait pas plus de bien dans le monde que dans le cloître. Le pape lui défendit donc de penser à entrer jamais dans la vie religieuse. Elle se soumit ; mais alors , pour se dédommager, elle se jeta à corps perdu dans la charité : digne belle-sœur de M"^^ de Gondi, et toutes deux admirables auxiliaires de Vincent de Paul dans les grandes œuvres auxquelles il commençait à mettre la main.
On n'a pas de détails sur les trente Charités fondées dans ce premier moment de ferveur religieuse ; à peine si un rayon de lumière qu'il faut recueillir précieusement en éclaire quatre ou cinq. La première en date fut fondée à Villepreux, dans un hameau que dominait le château des Gondi. Elle fut approuvée, en 1618, par le premier cardinal de Retz, oncle de M"^^ de Gondi, et reçut probablement les mêmes règlements que la Charité de Châtillon. Celle de Joigny fut établie la même année, mais avec plus de solennité. Joigny était la principale terre des Gondi ; ils y avaient un magnifique château , d'où ils tiraient leur titre ; et chaque année, en automne, ils venaient y passer deux ou trois mois. Saint Vincent de Paul profita de ce séjour pour donner à la petite ville une mission qui eut un succès énorme , et à la suite de cette mission il y fonda une Charité. M"^^ de Gondi écrivit elle-même à l'archevêque de Sens pour avoir les autorisations nécessaires , et le 6 septembre 1618, dans une assemblée tenue dans la chapelle de Saint- Antoine, M"^^ de Gondi, accompagnée des dames les plus notables de la ville, en présence du comte son fils , du bailli , du procureur fiscal et de plusieurs autres habitants, présenta au curé la lettre d'ordonnance de l'archevêque, souscrivit la première au procès -verbal de l'érection de la Charité, et entraîna toutes les autres par son exemple. Saint Vincent de Paul leur adressa quelques paroles et leur remit un règlement composé de quinze ar-