LIVRE I. — CHAPITRE V
métier aux enfants que les officiers de la Charité mettront à la manufacture, sans qu'il lui soit loisible de prendre ni de renvoyer aucun apprenti pour raison que ce soit, que de l'ordonnance des officiers de la Charité, auxquels appartient l'entière direction de la manufacture. »
Tout se fera gratuitement. Le seul acte de reconnaissance qu'exige saint Vincent de Paul atteste encore sa charité. « Les pauvres apprentis avec leurs pères et mères.s'obligeront de parole, avec serment, d'enseigner gratis leur métier aux pauvres enfants de la ville qui viendront ci -après, lorsque les officiers de ladite Charité leur ordonneront, à la charge que lesdits apprentis qu'ils enseigneront seront nourris par ladite compagnie. »
Saint Vincent de Paul trace ensuite le règlement de la journée dans cette manufacture chrétienne, où les enfants pauvres seront élevés sobrement et fortement, mais non abrutis et matérialisés , comme dans les manufactures modernes. « Lesdits pauvres se lèveront à quatre heures du matin, seront habillés à quatre heures et demie, prieront Dieu jusques à cinq, travailleront jusques à ce que la première messe sonne , laquelle ils iront entendre par ordre deux à deux , retourneront de même, déjeuneront à huit heures, dîneront avec silence et lecture à midi, goûteront à trois heures et demie, souperont à sept, se récréeront jusques à sept trois quarts, feront leur prière et l'examen de conscience, et après se coucheront à huit heures. »
On voit les grandes lignes de ce règlement manufacturier : lever à quatre heures, coucher à huit. Et, dans cet intervalle, quatre repas : déjeuner à huit heures , dîner à midi , goûter à trois heures et demie , souper à sept. Prière unie au travail. « Par ce moyen, dit saint Vincent de Paul , les pauvres sont instruits à la crainte de Dieu, enseignés à gagner leur vie, assistés
en leurs nécessités; et les villes sont délivrées d'iine foule de fainéants tous vicieux. »
De tels moyens d'avoir des ressources pour venir au secours n'étaient pas toujours possibles; saint Vincent de Paul y suppléait de mille manières. Ici, par des souscriptions permanentes qu'il demandait à l'évêque, aux chanoines , aux curés , aux seigneurs et aux gens riches; là, par des quêtes à Tég-lise et à domicile; ailleurs , par des troncs placés à la porte des hôtelleries ; quelquefois même par certaines amendes que les maires et les corps de villes consentaient à lui adjuger, et par certains droits d'entrée que les officiers de la ville consentaient à lui abandonner. Beaucoup de ces choses subsistent encore aujourd'hui; mais qui se souvient qu'on en doit l'initiative à saint Vincent de Paul?
Cependant le bruit de ces créations nouvelles était arrivé en Bourgogne, où on se débattait inutilement au milieu des difficultés inextricables de la multiplication des pauvres, depuis les guerres de religion. Les villes en étaient encombrées. On n'avait trouvé, pour remédier à de tels maux, que des hôpitaux fermés où les pauvres ne voulaient pas entrer, et où la police trop faible était impuissante à les faire rester. Ils en sortaient le verbe haut et souvent l'épée à la main, faisant trembler les habitants. Au milieu de ces difficultés, le bruit se répandit qu'un prêtre, aumônier de M. le général des galères, avait trouvé des formes nouvelles, qu'il avait déjà établies dans plusieurs villes, et qui paraient à tous les inconvénients . Soit qu'on ait dans ce but prié saint Vincent de Paul de venir, soit que, allant de Paris à Marseille, il se soit de lui-même arrêté dans une de ces villes, toujours est-il qu'en 1623 il fit un voyage et un séjour assez long en Bourgogne. A ce voyage semble se rattacher l'établissement des Charités de Bourg, de Trévoux, de Mâcon , de Châ-