CHAPITRE VI
Commencement de Fœin^re des galéinens. — Saint Vincent de Paul prend les chaînes d'un forçat. — Voyage à son pays natal.
Dans Fintervalle des temps qu'il passait à Montmirail, à Joigny, à Folleville, à Villepreux, saint Vincent de Paul demeurait à Paris. La famille de Gondi y passait ordinairement l'hiver, dans son bel hôtel de la rue Pavée, sur la paroisse Saint- Sauveur. Ce fut là, dans un de ses séjours à Paris, que notre saint rencontra une misère pltts effroyable que tout ce qu'il avait vu jusque-là, dont il n'avait aucune idée, qui émut profondément son cœur, et qui lui arracha des actes de la charité la plus sublime.
Nous avons vu que M. de Gondi était général des galères; on dirait aujourd'hui amiral des flottes de la Méditerranée, car les galères ne quittaient jamais la Méditerranée, dont elles faisaient le service. On appelait galère, aux xvi^ et xvn'' siècles, un bâtiment long et plat, peu élevé au-dessus de l'eau, portant un équipage de quatre cents hommes environ, et armé de cinq canons, un de 36, deux de 8, deux de 4, et d'une douzaine de pierriers. Il était , manœuvré par trois cents rameurs et portait cent vingt soldats. Les rameurs
étaient des criminels, condamnés par les tribunaux à ce rude travail, d'où le nom de galériens ou de forçats. Ils étaient attachés par des chaînes au banc de la galère et liés deux à deux par le même boulet, les épaules nues et la tête couverte d'un bonnet. Le chef des galériens, appelé comité, se tenait debout à l'arrière, près du capitaine, pour recevoir ses ordres. Deux sous-comites étaient, l'un au milieu de la galère, l'autre près de la proue , chacun d'eux armé d'un fouet qui menaçait les épaules nues des rameurs. Lorsque le capitaine ordonne de prendre la mer, le comité donne le signal avec un sifflet en argent qu'il porte suspendu à son cou. Les sous-comites commencent avec leur long fouet « à émoucher les épaules nues des rameurs » , comme faisait de nos jours un conducteur de diligence conduisant huit chevaux. Si l'un des rameurs mollit, « le capitaine crie de redoubler les coups. » — « Tombe -t -il pâmé sur son aviron (ce qui arrive souvent), il est fouetté jusqu'à ce qu'il se réveille ou qu'il meure. Dans ce dernier cas, il est jeté à la mer sans cérémonie. »
En dehors de ces traitements épouvantables , la simple attache à la chaîne faisait de cette vie de forçat un véritable martyre. « Lorsque l'impitoyable mer de Libye , dit un capitaine des galères. Barras de la Penne, surprend les galères par le travers des plages romaines; quand l'impétueux aquilon vient les assaillir au large et que le golfe du Lion les livre à l'humide vent de Syrie , tout s'accorde à faire de la galère un enfer. Les lamentations lugubres de l'équipage, les cris effroyables des matelots , les hurlements horribles de la chiourme , les gémissements des charpentes mêlés au bruit des chaînes et aux rugissements de la tempête , produisent dans les cœurs les plus intrépides un sentiment de terreur. La pluie, la grêle, les éclairs, accompagnement habituel de ces violentes tourmentes; la mer, qui couvre le pont de ses vagues furieuses, ajoutent à l'horreur de