LIVRE I. — CHAPITRE VI
Gondi? On parlait du général qui se couvrait de gloire; on parlait des soldats qui mouraient à côté de lui; on parlait des malheureux galériens qui, outre les coups de feu, avaient à subir de si dures humiliations. Comment un cœur délicat et tendre comme celui de M'^'' de Gondi n'en aurait-il pas été ému? Gomment celui de Vincent de Paul n'y aurait-il pas fait écho? Avant de partir pour Toulon et Marseille, les galériens faisaient un séjour plus ou moins long à Paris; et pendant ce temps ils commençaient à être sous les ordres du général des galères. Vincent de Paul demanda à les. voir et se fît conduire à leurs cachots. On n'était pas tendre, au xxif siècle, pour les condamnés. On les enfermait dans des prisons sombres, humides, malsaines. On les attachait avec des ceintures de fer à la muraille. On leur donnait pour toute nourriture du pain noir et de l'eau. Ils étaient malades depuis longtemps, qu'on ne daignait pas encore s'en apercevoir ; et souvent la vermine ou la gangrène, se mettant dans leurs plaies, exhalaient une puanteur insupportable. Il faut que le spectacle ait été affreux, puisque Vincent de Paul recula, épouvanté, les yeux pleins de larmes.
Il vint en toute hâte trouver M. de Gondi, qui était alors à Paris, et il lui représenta dans les termes les plus vifs l'état d'abandon où étaient ces malheureux pour le corps et pour l'âme; que d'ailleurs ils lui appartenaient , et qu'il en avait devant Dieu la responsabilité. Philippe -Emmanuel était droit et bon. Il se déclara prêt à faire tout ce qui était en son pouvoir; mais il ne voyait pas comment on pourrait remédier à un tel mal , qui semblait incurable . Vincent de Paul y avait pensé; il proposa un plan simple et pratique, qui fut aussitôt accepté. Tout pouvoir fut donné au saint, qui vint s'établir au milieu des forçats, les encourageant par sa présence, les consolant par sa piété, élevant leurs cœurs à Dieu, et leur apprenant à porter leurs
chaînes en esprit d'expiation. Les maladies les plus dégoûtantes , les épidémies les plus contagieuses ne purent Teffrayer. Assisté de jeunes prêtres des plus généreux : M. Belin, chapelain des Gondi à Villepreux ; M. Portail , son premier disciple dans Toeuvre des Missions , il poussa la charité jusqu'à l'héroïsme. Tel fut le changement qui s'opéra dans ces galériens, hier chargés de chaînes et vomissant des blasphèmes, qu'on put les transporter librement dans un vaste hôpital que Vincent de Paul acheta et fit meubler, dans la rue Saint- Honoré, près de Saint -Roch, auquel contribuèrent et que vinrent bientôt visiter M?'" de Gondi, évêque de Paris , M"^'' de Gondi sa belle-sœur , la marquise de Meignelais et les grandes dames de la capitale. On ne parlait à la cour que des merveilles opérées par cet humble prêtre. Le roi en voulut avoir le récit de la bouche de M. de Gondi, et il fut si émerveillé de la piété, du zèle, du dévouement héroïque de notre saint, que, pour lui donner le moyen d'étendre ces merveilles à tout le royaume, il créa pour lui la charge nouvelle d'aumônier général et royal des galères de France.
Voici en quels termes est conçu le brevet : « Aujourd'hui, huitième février 1619, le roi étant à Paris, sur ce que le sieur comte de Joigny, général des galères de France, a remontré à Sa Majesté qu'il serait nécessaire pour le bien et soulagement des forçats, étant et qui seront ci- après es dites galères, de faire élection de quelque personne ecclésiastique de probité et suffisance connue , pour le pourvoir de la charge d'aumônier réal , qui ait égard et supériorité sur tous les autres aumôniers desdites galères, Sa dite Majesté, ayant compassion desdits forçats et désirant qu'ils profitent spirituellement de leurs peines corporelles, a accordé et fait don de ladite charge d'aumônier réal à M. Vincent de Paul , prêtre , bachelier en théologie , sur le témoignage que ledit sieur de Joigny a rendu de ses bonnes mœurs ,