LIVRE I. — CHAPITRE VI
commencer sa visite des galères comme aumônier général. Après les préparatifs nécessaires, M, de Gondi et son fils Pierre prirent la mer, emmenant dix galères, montées par douze cents soldats et servies par trois mille galériens. Il en restait autant à Marseille et à Toulon, qu'on devait armer de suite et tenir prêtes à rejoindre les autres au premier signal. Qui empêche que l'action extraordinaire dont nous parlons ait eu lieu pendant les six mois que mit M. de Gondi à traverser le détroit de Gibraltar et à se battre autour de la Rochelle? On armait les dix galères qui étaient restées au port, et ceux qui ont étudié l'histoire savent avec quelle difficulté on se procurait alors des forçats pour ramer. Les condamnations des tribunaux n'y suffisant pas , on en tirait même des simples prisons. Les magistrats avaient ordre de supprimer les grosses amendes et de les remplacer par quelques mois de galères. Dans de telles circonstances, on aura mis la main sur un jeune homme, coupable sans doute, mais qui en d'autres temps n'eût pas été envoyé aux galères. Notre saint le vit pleurant et sanglotant, parce qu'il lui fallait quitter sa femme et ses enfants et les laisser dans la misère. Il en eut pitié. Mais est-il nécessaire qu'il ait immédiatement pris sa chaîne et se la soit mise au pied? Gela était impossible, et il était trop habile et trop modeste pour agir ainsi. Abelly dit qu'il fut tellement touché de compassion du misérable état où toute cette famille était réduite, qu'il se résolut de « chercher et d'employer tous les moyens quil pourrait pour les soulager». Gela demandait du temps, et n'allait pas tout seul. « N'en trouvant point, continue Abelly, il fut intérieurement poussé , par un mouvement extraordinaire de charité, de se mettre lui-même à la place de ce pauvre homme , pour lui donner moyen , en le tirant de cette captivité, d'aller assister sa famille affligée. » Gomment s'y prit -il? On ne le sait pas, « Il fallut, dit Abelly, y déployer toutes les adresses
que suggère la charité. » Quelles adresses? nous Tignopons. Qui Ta empêché, dans un tel but, de dissimuler son nom, et même de quitter sa soutane? Il avait passé son temps sur les dix galères qui étaient parties avec M. de Gondi. Etait-il aussi connu sur les dix qui restaient et qu'on armait? N'a-t-il pas pu cacher son nom, sa dignité? Qui oserait prétendre qu'une surprise de la part d'un officier n'a pas été possible? Et quand il serait vrai que l'officier se soit douté de ce qui se passait, il y a des actions si hautes, qu'on en demeure ébloui et désarmé. Le propre des spectacles sublimes, c'est de transformer ceux qui les voient en admirateurs et, pour ainsi dire, en complices. Or quel plus sublime spectacle que celui d'un homme qui se livre pour un autre , d'un prêtre qui se fait galérien et forçat par charité ! On ne résiste pas à une telle lumière , on détourne la tête et on laisse faire.
La captivité, du reste, dura fort peu. On eut bientôt reconnu le saint, et il se hâta de quitter Marseille, honteux de sa vertu, comme d'autres ne le sont pas de leurs vices.
Au moment où Vincent de Paul rentrait dans la famille de Gondi, de grands malheurs remplissaient de deuil cette maison, jusque-là si brillante et si heureuse. Le premier, arrivé le 13 août 1622, était la mort du cardinal Henri de Gondi , évêque de Paris et premier ministre de Louis XIIL II avait accompagné le roi pendant toute la campagne de 1621 et de 1622 en qualité de président du conseil; et, étant avec le roi au siège de Béziers , il y avait été emporté « par une lièvre d'armée » , à peine âgé de cinquante ans. C'était un homme pieux et doux , dans la vie duquel il est difficile de ne pas sentir une influence directe de saint Vincent de Paul. Nommé évêque à vingt-quatre ans, possesseur d'une immense fortune , devenu cardinal et premier ministre , il employa ses richesses , son influence , à créer