LIVRE I. — CHAPITRE VI
OU à développer une foule d'établissements religieux*.
Gomment Vincent de Paul n'aurait -il pas pleuré un évêque pareil? Heureusement il fut parfaitement remplacé, et, chose étonnante, par un membre de la même famille, son propre frère, Jean-François de Gondi, d'abord capucin, puis doyen de Notre-Dame' de Paris; esprit assez ordinaire, caractère un peu faible, qu'on voit flotter entre les partis contraires, mais qui a, pour sa décharge devant la postérité, «d'avoir favorisé par tous les movens la fondation de l'œuvre des Missions de saint Vincent de Paul , et d'avoir contribué de toute sa puissance et de tout son crédit à l'établissement des deux séminaires de Saint -Nicolas- du -Ghardonnet et de Saint- Lazare*. >) On commença à voir pourquoi Dieu avait arraché Vincent de Paul aux petites paroisses de Glichy et de Ghâtillon, et l'avait établi et rétabli, pour ainsi dire malgré lui, dans la famille de Gondi.
Mais si cruelle que fût la mort du cardinal , ce n'était rien à côté de la douleur qui attendait M"^^ de Gondi. Elle avait trois fils. Le second, Henri de Gondi, filleul du cardinal qui venait de mourir, était d'une beauté charmante, ressemblant à sa mère. Il suivait à cheval, âgé de huit ans , une grande chasse à courre , lorsqu'un faux pas de son cheval le précipita par terre , et pendant qu'il se débattait pour se dégager, un coup de pied du cheval lui brisa la tête. On le rapporta mort à sa mère; Vincent de Paul était auprès d'elle, et il faut regretter éternellement qu'aucun récit détaillé des douleurs d'une telle mère et des consolations d'un tel prêtre ne soit venu jusqu'à nous. Elle le pleura jusqu'à sa mort, dont cet affreux deuil devança très certainement la date.
Il y avait un mois à peine qu'elle pleurait son second
1 Voyez p. 51.
* Ghantelauze, p. 66.
fils, lorsqu'une amère inquiétude vint se joindre à sa douleur et la porter à son comble. Son fils aîné, Pierre, qui avait accompagné M. de Gondi dans la campagne contre la Rochelle , après y avoir déployé les ardeurs de sa race et de son âge , et avoir eu un cheval tué sous lui dans l'île de Ré, avait été grièvement blessé. Un coup de mousquet l'avait atteint à l'épaule et la lui avait cassée. Sans doute la joie du devoir accompli , l'honneur du nom de Gondi porté si haut, la fierté d'une mère qui voit son fils se conduire en héros , tempéraient un peu la douleur de M™*^ de Gondi. Mais dans quel état allaiton lui rapporter son fils aîné? Après avoir suivi le cercueil du second , faudrait-il pleurer encore celui-là? Et s'il se remettait d'une telle blessure, n'en resterait-il pas estropié pour la vie? M^^ de Gondi passa de longs jours dans d'inexprimables angoisses qui l'eussent achevée, si saint Vincent de Paul n'eût été là pour relever et soutenir son courage. Enfin M. de Gondi revint, ramenant le cher blessé, pâle et affaibli, mais en pleine convalescence, et ne courant plus aucun danger ni de la vie ni des membres.
C'est à la suite de ces événements, dans l'hiver de 1622 à 1623 , que M. et M"*^ de Gondi , si pieux , si pleins de foi, prirent une résolution qui eut un contre -coup funeste pour l'Eglise. Comment saint Vincent de Paul, avec son autorité, avec sa sainteté, ne parvint -il pas à détourner un tel malheur? Le second de leurs fils, celui qui venait d'être tué , Henri de Gondi , avait été destiné à l'Eglise. Il rêvait déjà, et la famille de Gondi rêvait encore plus pour lui de la pourpre. Lui mort, on songea à son jeune frère François -Paul, destiné à la guerre. Il n'y avait pas d'homme moins capable d'être prêtre. Mais quoi! on renoncerait à l'archevêché de Paris, au cardinalat, à cette première place qu'occupaient les Gondi dans l'Eglise depuis quatre-vingts ans? N'accusons pas trop Philippe-Emmanuel et sa pieuse