LIVRE I. — CHAPITRE VI iiS
nique Dussin avait retrouvé la statue, rebâti la chapelle et rétabli le pèlerinage. Vincent de Paul décida que ce serait là, dans ce sanctuaire vénéré, qu'il réunirait sa famille et qu'il lui dirait adieu. Tout se prépara donc pour un pèlerinage solennel; Vincent de Paul y alla nu-pieds, accompagné de ses parents et suivi d'une foule considérable. Il y célébra la sainte messe avec une piété attendrie , et il leur adressa quelques paroles de foi et de charité. Après la messe, une table modeste réunissait tous les siens. Vincent de Paul la présida ; puis , le dîner fini , il se leva pour prendre congé d'eux. Instinctivement ils tombèrent à ses genoux, demandant sa bénédiction. « Ohl oui, leur dit-il tout ému, je vous bénis; mais je vous bénis humbles et pauvres , et je demande pour vous au Seigneur la grâce d'une sainte pauvreté. Ne sortez Jamais de l'état dans lequel il vous a fait naître : c'est mon instante recommandation, que je vous prie de transmettre comme un héritage à vos enfants. Adieu pour toujours! » Et en disant ces mots, il s'échappa de leurs mains.
Jusque-là Vincent de Paul avait encore assez bien contenu ses larmes; mais quand il fut seul sur la route, elles ruisselèrent de ses yeux. En se retournant pour dire un dernier adieu à son pauvre village, son cœur se fendit. Il pensa à ses pauvres parents, qu'il laissait dans la misère et que d'un mot il aurait pu soulager, et il éprouva une sorte de remords. « Ayant passé huit ou dix jours avec mes parents, pour les informer des voies de leur salut et pour les éloigner du désir d'avoir des biens, jusqu'à leur dire qu'ils n'attendissent rien de moi; que, quand j'aurais des coffres d'or et d'argent, je ne leur en donnerais rien, parce qu'un ecclésiastique qui a quelque chose le doit à Dieu et aux pauvres ; le jour que je partis, j'eus tant de douleur de quitter mes pauvres parents, que je ne fis que pleurer tout le long
du chemin , et pleurer quasi sans cesse. » Tout en pleurant, le bon saint revenait sur sa résolution. Au lieu de laisser ses parents dans la pauvreté, il lui serait si facile de leur venir en aide ! Pourquoi ne le ferait-il pas? « A ces larmes, continue -t -il, succéda la pensée de les aider et de les mettre en meilleur état, de donner à tel ceci, à tel cela. Mon esprit attendri leur partageait ainsi tout ce que j'avais, et même ce que je n'avais pas. Je le dis à ma confusion, et je le dis parce que peutêtre Dieu permit cela pour me faire mieux connaître Timportance du conseil évangélique dont nous parlons. Je fus trois mois dans cette passion importune d'avancer mes frères et mes sœurs ; c'était le poids continuel de mon pauvre esprit. Parmi cela quand je me trouvais un peu libre, je priais Dieu qu'il eût agréable de me délivrer de cette tentation; et je l'en priai tant, qu'enfin il eut pitié de moi , et qu'il m'ôta ces tendresses excessives pour mes parents; et quoiqu'ils aient été à l'aumône et le soient encore , le bon Dieu m'a fait la grâce de les commettre à sa Providence , et de les estimer plus heureux que s'ils avaient été bien accommodés. » On voit ici, dans toute sa hauteur, cette grande vertu sacerdotale qui veut que le prêtre soit sans père , sans mère, sans frères ou sœurs, semblable à Melchisédech , dans un détachement absolu. Saint Vincent de Paul n'aurait jamais régénéré le clergé s'il ne lui avait donné de tels exemples, et il était sans inconvénient d'élever ces exemples à toute la sublimité possible , afin qu'ils fussent mieux vus et qu'ils frappassent davantage. Vincent de Paul y persévéra toute sa vie. Un jour qu'il était dans sa chambre , le portier vint lui annoncer qu'un paysan assez mal vêtu et se disant son neveu demandait à lui parler. Vincent rougit d'abord, et pria un des siens d'aller recevoir le jeune paysan. Mais il rougit bientôt d'avoir rougi, et, descendant lui-même, il alla jusque dans la rue, où son neveu était resté,