‹ Histoire de Saint Vincent de Paul [microform]Chapitre 69 sur 394 · LIVRE I. — CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE I. — CHAPITRE VI

l'embrassa tendrement, le prit par la main et l'introduisit dans la cour du collège. Puis il fit appeler tous les prêtres de sa compagnie , et leur présentant le paysan confus : « Messieurs, dit-il, voici le plus honnête de ma famille. Mon neveu, ajouta-t-il en se tournant vers le jeune homme, saluez ces Messieurs. » Et toute la journée il le présenta pareillement comme un grand seigneur , toujours dans le costume de son pays , à toutes les personnes de condition qui le vinrent visiter. Mais le remords d'un mouvement de fausse honte restait dans son cœur. Ce fut un besoin pour lui de s'en décharger à la première retraite qu'il fit avec les siens. « Messieurs et mes frères, dit-il publiquement, priez pour un orgueilleux qui a voulu faire monter son neveu secrètement dans sa chambre , parce qu'il était paysan et mal habillé. » Quant au neveu lui-même, il dut s'en retourner comme il était venu , à pied et avec dix écus seulement pour faire son long voyage. Encore Vincent avait -il reçu cette modique somme de la marquise de Meignelais, seule aumône qu'il ait jamais demandée pour sa famille *.

11 traita de même ses autres parents, et les découragea de l'envie de venir à Paris. « Pensez- vous, disait-il un jour, que je n'aime pas mes parents? Oh! certes, oui, je les aime; mais il faut écouter la grâce et non pas la nature , et faire passer au premier rang les pauvres qui sont plus abandonnés. » Et une autre fois qu'on lui parlait de certains de ses parents , qui par suite de la guerre étaient réduits à l'aumône : « Voilà l'état de mes pauvres parents : à l'aumône, à l'aumône. Et moi-même, si Dieu ne m'avait fait la grâce d'être prêtre et d'être ici, j'y serais aussi à l'aumône. Mais que faire? le bien de la communauté ne

J Maynard, t. I, p. 16.

m'appartient pas , et ce serait donner mauvais exemple que d'en disposer. » On eut ce spectacle pendant un demi-siècle , d'un homme qui , honoré de la confiance du roi, de la reine, des princes de FEglise, des plus grands seigneurs, voyant passer dans ses mains des sommes immenses, ayant dépensé des millions pour nourrir des provinces entières, n'en détourna pas un écu en faveur de ses parents pauvres , cultivant la terre , et réduits quelquefois par le malheur des temps à la dernière détresse. On peut parler de haut, et dire aux prêtres : Détachez- vous de tout, quand on est soi-même détaché à ce degré.

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