LIVRE I. — CHAPITRE VII
La grande âme de M"^*^ de Gondi pesait tout cela; et elle aurait désespéré , si elle n'avait pas compté sur saint Vincent de Paul, plus humble que personne, plus détaché, plus persuasif, et si capable de communiquer aux autres le feu sacré qui le consumait.
Préoccupée de ce projet, elle en parla à M. de Gondi. Philippe -Emmanuel n'était pas encore arrivé à ce degré de vertu où nous allons le voir monter; néanmoins , comme bien des hommes du monde , les questions de charité, de bienfaisance, le touchaient beaucoup. Non seulement il approuva le dessein de sa pieuse et sainte épouse , mais il voulut y coopérer. Aux seize mille livres de sa femme , il ajouta ce qui était nécessaire pour faire une centaine de mille francs^ On pourrait commencer avec cela, à la condition cependant qu'on eût une maison qui ne coûtât rien. W^^ de Gondi alla en parler à son beau-frère, Mêr"" Jean- François de Gondi, archevêque de Paris, et lui demanda si, parmi les établissements qui dépendaient de lui , il n'y en aurait pas un qui pût servir de noyau et de centre à la congrégation qui allait naître. Justement il y avait, près la porte Saint- Victor, un vieux collège, nommé le collège des Bons -Enfants, dont le principal, Louis de Tuyard, venait de donner sa démission. Et c'était à l'archevêque de Paris à en disposer. Quel meilleur parti pouvait -il prendre que de le remettre à M. Vincent? Ce serait le noyau d'une congrégation qui profiterait à tout son diocèse.
Ainsi tout se préparait pour aider à la naissance de la congrégation. La maison était donnée, les rentes assurées; le corps était prêt, il ne restait qu'à lui insuffler l'âme. L'âme, c'était Vincent de Paul; mais comment le décider à accepter une telle charge? Les trois fondateurs, M'^^ de Gondi, son mari Philippe-
* 45,000 livres.
Emmanuel, leur frère et beau -frère Farchevêque de Paris, se réunirent et le firent appeler. A trois ils viendraient peut-être bien à bout de son humilité. Mais on s'était inquiété à tort. L'humilité du saint était immense; mais ici la charité l'emporta. Ces chers pauvres qu'il aimait tant, il allait donc pouvoir se consacrer tout entier à eux ! Rien ne l'en distrairait. Et il allait pouvoir recueillir, g-rouper autour de lui de saints prêtres qui ne s'occuperaient que de cela ! Gomme autrefois Jean -Baptiste, rencontrant Notre -Seigneur, laissait déborder sa joie : In hoc ergo gaudium meum impletum est, ainsi fit saint Vincent de Paul. A réaliser ce projet il mettait une telle ardeur, qu'il en avait des scrupules. Il en était continuellement occupé et ravi, au point de craindre d'offenser Dieu. Dans une retraite, il prit la résolution de ne rien entreprendre « tant qu'il serait dans ces ardeurs d'espérance et dans ces vues de grands biens qui le transportaient ». On remarquera ces derniers mots , qui nous laissent entrevoir un des plus hauts sommets de la vertu. Avoir peur de se rechercher même dans le bien, de se satisfaire même dans le soin des misérables, même dans le pansement de leurs plaies et de leurs ulcères , il n'y a que Dieu qui puisse inspirer des sentiments pareils, comme il n'y a que lui qui puisse les récompenser.
Le contrat de fondation est du 17 avril 1625. Il fut passé en l'hôtel de Gondi, rue Pavée, paroisse Saint- Sauveur, au nom du seigneur de Gondi et de sa dame, qui y revendiquent l'initiative et la première pensée de cette fondation. Saint Vincent de Paul y paraît à peine; mais , dans l'ombre où il se cache , on sent qu'il tient la plume et que le contrat de fondation ne traduit que ses pensées, lentement et profondément mûries.
Le contrat indique d'abord le but de l'œuvre. Il porte « que Dieu ayant donné auxdits seig^neur et dame, depuis quelques années en çà,lejdésir de le