LIVRE I. — CHAPITRE Vil
(( Ne vous obstinez pas davantage , Dieu demeurera le maître ; ce que vous ne voulez pas faire pour lui plaire , il le fera comme souverain; il ne vous contraindra point, mais il vous charmera doucement par les attraits de sa miséricorde, en sorte que votre volonté se soumettra à ses inspirations; il appellera madame votre femme hors de ce monde en un tel temps, et, après sa mort, il vous fera entrer parmi les Pères de l'Oratoire; vous y recevrez les ordres sacrés , vous y serez prêtre ; songez-y sérieusement. » — « Les dispositions où était alors M. de Goiidi lui firent ouïr tout cela comme des visions, et regarder ce qu'on lui disait comme étant hors de toute apparence. Il en rit et n'y pensa plus; puis il partit quelques mois après pour Marseille, où il était appelé par les fonctions de sa charge. »
Mais il emportait avec lui le trait qui allait le vaincre, et le décider à une vie tout à fait chrétienne.
En mer, sur les galères de l'Etat, il entretenait avec elle une correspondance, où elle lui recommandait sans cesse de penser au salut de son âme ; et il avait pour elle une telle vénération, que, dans une tempête, se voyant en danger, il l'invoqua comme une sainte , et , ayant été sauvé , il proclama partout qu'il lui devait ce miracle.
On aurait dit que M"^^ de Gondi attendait la fin de ces deux grandes œuvres : la fondation de la congrégation des prêtres de la Mission et la conversion de son mari, pour s'échapper de la terre. Au fond elle ne lui avait jamais appartenu. Son corps délicat y tenait à peine; son âme ardente n'y tenait pas du tout. Elle savait bien que ces courses perpétuelles au chevet des pauvres malades, ces longues veillées auprès des mourants, l'exténuaient. Elle ne les en continuait pas moins. Soulager son corps, c'eût été faire souffrir son âme. Elle y allait donc toujours, de plus en plus faible, languissante, se traînant. Un jour il fallut s'arrêter, les
forces manquaient. Ce qu'on appelle aujourd'hui l'anémie la menait doucement , mais sûrement , au tombeau. Elle le vit et ne se plaignit pas. Son âme était déjà dans le ciel. On n'a pas de détails sur ses derniers moments. Ce qu'on sait, c'est que le suprême désir de sa vie fut réalisé : elle eut saint Vincent de Paul à son lit de mort. C'est soutenue, encouragée par ses prières, rassurée par ses paroles pleines de foi et de confiance en Dieu, qu'elle rendit le dernier soupir, le 23 juin 1625. Grande âme, délicate et pure, mais timorée et timide, digne d'être bénie, soutenue, encouragée à sa dernière heure par un si grand saint. Elle avait réglé dans son testament qu'elle serait enterrée dans l'église des Carmélites de la rue du Chapon, près de sa sainte amie la mère Marguerite du Saint- Sacrement. Vincent de Paul l'y conduisit lui-même, présida à toutes les cérémonies, chanta la messe des défunts, récita les dernières prières , et ne se retira qu'après avoir confié ce saint dépôt à la pieuse mère Marguerite du Saint- Sacrement et à toutes ses filles.
Il faut regretter à jamais que trop d'ombres enveloppent une vie si pure , le parfait modèle de la dame du monde. Mais Abelly en a bien vu le vrai motif : « L'histoire de cette vie très sainte eût été capable de fournir de quoi remplir un juste volume, à la très grande édification de toute la postérité ; mais , comme il n'y avait que M. Vincent qui en pût donner les meilleurs mémoires, ayant eu plus de connaissance qu'aucun autre des excellentes qualités et des rares vertus de la défunte, et d'ailleurs son humilité lui faisait toujours cacher sous le voile du silence tous les biens où il avait quelque part; cela a été la cause pour laquelle il a toujours évité de déclarer ce qu'il en savait, pour ne pas donner connaissance de ce qui était de lui-même, cette sainte et vertueuse dame n'ayant presque rien fait de considérable pour le service et la gloire de Dieu où