LIVRE II. — CHAPITRE I
s'était juré à lui-même de ne jamais le quitter. De son côté, notre saint s'était attaché à ce jeune ecclésiastique, et, sans savoir encore à quoi il pourrait l'employer plus tard, il commençait déjà à s'en servir comme d'un ami en qui il avait toute confiance. Pendant son voyage à Marseille en 1622 , à Bordeaux et à Mâcon en 1623, il lui avait confié le soin de ses « chers galériens » de Paris ; et quand , au commencement de cette dernière année , on lui donna le collège des Bons- Enfants, ne pouvant encore s'y rendre, puisqu'il n'avait pas quitté les Gondi, il y envoya M. Portail pour tenir la maison et l'y attendre (6 mars 1624). Il ne vint le rejoindre qu'en 1625, et depuis, pendant trente-cinq ans, ils ne se quittèrent plus: l'un la tête, l'autre le bras ; l'un créant les œuvres , l'autre les dirigeant ; celui-ci aussi humble disciple que celui-là était humble maître, et tous deux enflammés du plus saint zèle pour la gloire de Dieu et le soulagement des pauvres*.
A peine arrivé, saint Vincent de Paul voulut qu'on commençât les missions ; et comme ils n'étaient que deux, ils s'adjoignirent un bon prêtre, M. Gambart, auquel ils donnaient trente écus par an pour subvenir à ses besoins. Rien n'est touchant comme les premières missions de ce temps -là. On allait recevoir la bénédiction de l'archevêque; puis, après avoir mis tout en ordre dans le vieux collège des Bons-Enfants, on fermait les portes avec soin , et comme on n'avait pas le moyen d'avoir un portier, on mettait la clef chez un voisin. Après quoi on s'en allait, chacun portant sur son épaule le petit sac qui contenait ses effets. On s'arrêtait de préférence dans les plus pauvres hameaux, et souvent il fallait coucher sur la paille. Dieu bénissait
* Notice sur les prêtres , clercs et frères défunts de la Congrégation de la Mission. Ire série, Compagnons de saint Vincent; 1 vol. in-8«. Pax'is, Pillet et Dumoulin, 1881, p. 1.
une telle pauvreté. « Nous allions, dit le saint, tout bonnement et simplement, envoyés par nos seigneurs les évêques, évangéliser les pauvres, ainsi que Notre- Seigneur avait fait. Cependant je n'avais qu'un seul sermon que je tournais de mille manières ; c'était sur la crainte de Dieu. Telle était notre conduite, lorsque quelques ecclésiastiques, témoins des bénédictions que Dieu répandait sur nos travaux , demandèrent et obtinrent de se joindre à nous. Sauveur ! qui eût jamais pensé que cela fût venu en l'état où il est maintenant? Qui m'eût dit cela pour lors, j'aurais cru qu'il se serait moqué de moi. Et néanmoins c'était par là que Dieu voulait donner commencement à la Compagnie. Eh bien, appellerez-vous humain ce à quoi nul homme n'avait jamais pensé? car ni moi ni le pauvre M. Portail n'y pensions pas ; hélas ! nous en étions bien éloignés *. »
Telles étaient les consolations que Dieu répandait sur les premières missions , que le saint ne pouvait pas s'en arracher. Quand, exténué de fatigue, il rentrait à Paris chercher un peu de repos, « il me semblait, dit-il, que les portes de la ville devaient tomber sur moi et m'écraser; et rarement revenais -je de la mission que cette pensée ne me vînt dans l'esprit; la raison de cela est que je considérais en moi-même : Tu t'en vas à Paris, et voilà d'autres villages qui attendent la même chose de toi que ce que tu viens de faire à celui-là et à celui-là... Si tu n'eusses point été là, vraisemblablement telles et telles personnes mourant dans l'état où tu les as trouvées seraient perdues et auraient été damnées ; si tu as trouvé cela , tels et tels péchés qui se commettent en cette paroisse-là, n'as-tu pas sujet de douter que tu trouveras la même chose, et que de pareilles fautes et péchés se commettent en la paroisse
1 Avis et conférences spirituelles , p. 287.