LIVRE II. — CHAPITRE I
voisine ? Cependant ils attendent que tu ailles faire la même chose chez eux que tu viens de faire à leurs voisins ; ils attendent la mission où tu t'en vas : tu les laisses là ; s'ils meurent cependant et qu'ils meurent dans leurs péchés, tu seras en quelque façon cause de leur perte, et tu dois craindre que Dieu ne t'en demande compte ^ . »
Plein de ces pensées, il multipliait les prières pour suppléer aux missions momentanément suspendues. Il allait, avec ses disciples, aux sanctuaires célèbres demander l'esprit d'humilité et de pauvreté. « La Comgnie encore dans son enfance, n'étant composée que de trois ou quatre qui allèrent à Montmartre (le misérable homme qui vous parle étant alors indisposé), se recommanda à Dieu, par l'intercession des saints martyrs, pour entrer dans cette pratique de la pauvreté, alors et depuis si bien observée par une grande partie de la communauté. Sauveur de mon âme! faites-nous la grâce de ne vouloir et posséder que vous ^ . »
Au bout d'un an on vit arriver deux nouveaux compagnons : M. François du Goudray, né à Amiens, docteur en Sorbonne, hébraïsant, parlant plusieurs langues, et séduit par la pauvreté et l'humilité du saint ^; et M. Jean de la Salle, sorti également de la Picardie, d'une prudence et d'un dévouement incomparables ^. L'année suivante, en 1627, il en vint quatre autres : M. Jean Beçu, du diocèse d'Amiens, âgé de trente-quatre ans^; M. Lucas, du diocèse de Paris, qui n'était pas encore prêtre^; M. Brunet, de Riom en
* Avis et conférences spirituelles , p. 259.
2 Ibid., p. 572.
3 Notices, p. 95.
s Ibid., p. 125.
Auvergne, cœur d'or mais santé languissante^, et M. d'Horgny, de Noyon, le plus jeune de tous, et qui devait survivre au saint et lui administrer les derniers sacrements "^. En tout sept. C'était peu, et cela ressemblait à un insuccès. Combien se seraient découragés I Vincent de Paul s'en réjouissait, au contraire. Il écrivait, le 16 octobre 1635, à M. Portail, après l'arrivée des six derniers, qui en dix ans portait à trente-trois le nombre de ses disciples : « Le nombre de ceux qui sont entrés parmi nous depuis votre départ est de six. Oh! Monsieur, que je crains la multitude et la propagation, et que nous avons sujet de louer Dieu de ce qu'il nous fait honorer le petit nombre des disciples de son Fils ^ ! »
A la tête de cette petite troupe, Vincent de Paul continua et étendit le cercle de ses missions. Malheureusement on a peu de détails. Les lettres du saint qui auraient éclairé cette époque sont presque toutes perdues. On voit cependant que lui et ses disciples ont poussé d'un côté à Ghelles, à Verneuil, à Croissy, à Maubuisson, à Passy, jusqu'à Beauvais; et de l'autre au Mesnil, à Villeneuve -Saint- Georges, jusqu'à Lyon, où les attirait peut-être Châtillon-les-Dombes. Dès 1627, deux ans à peine après leur naissance, le souvenir de leurs prédications embaumait dans quatre provinces du Midi. « J'arrive, écrivait un abbé célèbre dont on ne nous a pas dit le nom, j'arrive d'un grand voyage que j'ai fait en quatre provinces. Je vous ai déjà mandé la bonne odeur que répand dans tous ces lieux l'institution de votre sainte Compagnie, qui travaille pour l'instruction et pour l'édification des pauvres de la campagne. En vérité, je ne crois pas qu'il y ait
' Notices, p. 147.
3 Lettres, n» 106, t. I, p. 112.