LIVRE II. — CHAPITRE I
saint Vincent : « Mais quel homme êtes -vous donc? Si vous craignez de vous en rapporter à vous-même en cette affaire, dites -nous au moins de qui vous prenez avis, en qui vous avez confiance, quel ami vous avez à Paris qui nous puisse servir d'intermédiaire. Je ne crains pas sa décision ; car il n'est personne vous voulant du bien qui ne vous conseille d'accepter mon offre ; promettez -moi seulement de vous soumettre comme moi à sa décision. » Poussé dans ses derniers retranchements, Vincent indiqua le docteur Duval, son confesseur et son conseil ordinaire, et s'engagea à lui obéir comme à Dieu.
Le docteur Duval était un des prêtres les plus éminents de Paris, théologien, orateur, d'une vertu supérieure encore à son talent, loué et admiré par saint François de Sales, consulté par sainte Chantai, par la Mère Madeleine , par M"^*^ Acarie ; l'homme le plus capable, au témoignage du cardinal du Perron, de résoudre les cas de conscience et de dissiper les peines d'esprit, et dont saint Vincent de Paul disait : « Tout est saint en lui ^. »
M. André Duval n'hésita pas, et il déclara qu'il fallait que M. Vincent acceptât l'offre qui lui était faite. Humble et obéissant comme un enfant, celui-ci accepta , sans même avoir visité la maison, ce qu'il fit seulement le jour du décret d'union, et en quelques heures tout fut terminé.
Il y avait au fond du jardin, dans des cabanons, cinq ou six fous que les religieux, pour entrer autant que possible dans les intentions des fondateurs, avaient recueillis et soignaient. On les montra à saint Vincent de Paul, qui en fut touché jusqu'aux larmes. C'est là peut-être ce qui acheva de le décider à accepter.
Mais continuons. Le Père Adrien le Bon n'avait pas
1 Vie da M""' Acarie. t. I, p. 138.
voulu seulement céder sa maison à saint Vincent de Paul, afin d'employer en œuvres de charité les fonds destinés aux pauvres lépreux ; il voulait réformer les religieux au contact de notre saint et de ses disciples , et pour cela il avait imaginé de fondre ensemble les deux communautés. Les disciples de saint Vincent de Paul porteraient Taumusse et le domino \ comme les chanoines de Saint -Victor, prendraient indistinctement rang au chœur, coucheraient au même dortoir. « Vos disciples n'en souffriront pas, disait-il à M. Vincent , et mes religieux ne pourront échapper à la salutaire impression de tant de silence , de régularité et de modestie. De l'admiration ils passeront bientôt à l'imitation. »
Vincent de Paul avait trop de prudence et d'expérience pour donner les mains à un projet pareil, qui risquait bien plus de transformer les missionnaires en chanoines que les chanoines en saints. Il refusa énergiquement le port de l'aumusse, la participation aux stalles du chœur, et surtout la communauté de dortoir. « Notre règle, disait -il, est de garder le silence depuis la prière du soir jusqu'au lendemain après dîner; nous avons alors une heure de conversation, après laquelle nous rentrons dans le silence jusqu'au soir; le souper est suivi d'une autre heure de conversation; puis revient le grand silence , silence tellement rigoureux , que nous ne le rompons que pour choses absolument nécessaires, et dans ce cas même, à voix basse. Or, ajoutait-il, quiconque ôte cela d'une communauté y introduit un désordre et une confusion qui ne se peut peindre ; ce qui a fait dire à un saint personnage qu'il assurera, voyant une communauté qui observe exacte-
1 Espèce de camail et de capuchon que portaient certains chapitres pour se garantir les épaules et la tête pendant les offices.