LIVRE II. — CHAPITRE II
toute une maison , et y fasse tomber la malédiction de Dieu. Seigneur, qui me voyez tout couvert et tout rempli de péchés qui m'accablent, ne privez pas pour cela de vos grâces cette petite Compagnie. Faites qu'elle continue à vous servir avec humilité et fidélité , et qu'elle coopère au dessein qu'il semble que vous avez de faire, par son ministère, un dernier effort pour contribuer à rétablir l'honneur de votre Eglise !
« Heureusement, disait-il, nous avons la prière : avec elle on peut tout. Le plus pauvre, le plus misérable, peut en priant donner à l'Eglise un bon prêtre. Il se pourra même faire que ce sera par les prières d'un frère qui n'approchera pas de ces messieurs les ordinands. Il sera occupé à son travail ordinaire, et en travaillant il s'élèvera à Dieu souvent, pour le prier qu'il ait agréable de bénir l'ordination; et peut-être aussi que, sans qu'il y pense. Dieu fera le bien qu'il désire, à cause des bonnes dispositions de son cœur. 11 y a dans les ipsâumes : Desiderîum pauperum exaudivit Dominus . . .^^ Ici Vincent s'arrêta tout à coup, ne se souvenant plus de la suite du verset, et, suivant son usage humble, familier et dramatique, il se tourna vers ses assistants et demanda : « Qui me dira le reste ? » L'un d'eux acheva : « Prseparationem cordis eorum audivit auris tua. — Dieu vous bénisse , Monsieur ! » répondit le saint. C'était son remerciement ordinaire. Et , ravi de la beauté de ce passage, il le répéta plusieurs fois avec des transports de joie et de dévotion, en en savourant le goût, et il ajouta, pour le communiquer à ses disciples : « Merveilleuse façon de parler, digne du Saint- Esprit : « Le Seigneur a exaucé le désir des pauvres , il « a entendu la préparation de leur cœur; » pour nous faire voir que Dieu exauce les âmes bien disposées avant même qu'elles le prient. Cela est de grande consolation, et nous devons certes nous encourager au
service de Dieu, quoique nous ne voyions en nous que misères et pauvretés. »
A la prière, il voulait qu'ils joignissent l'humilité, la cordialité : « Rendons à messieurs les ordinands toutes sortes de respects et de déférences; ne faisons point les entendus, mais servons-les cordialement et humblement... Usant d'une vigilance particulière à voir, à rechercher et à leur apporter sans délai tout ce qui pourra les contenter, étant ingénieux à pourvoir à leurs besoins ; devinant même, s'il est possible, leurs inclinations et leurs désirs , et les prévenant pour les satisfaire autant qu'il se pourra raisonnablement. » Quand ils arrivaient, il voulait qu'il y eût toujours un prêtre qui les attendît à la porte, qui prît leur petit paquet, qui les conduisît à leurs chambres et qui ensuite vînt souvent s'informer de ce dont ils avaient besoin. Lui-même donnait en tout l'exemple. Il aimait à aller à leur rencontre ; il marchait devant eux dans les corridors , une lumière à la main ; il s'arrêtait pour leur montrer les marches des escaliers , afin qu'ils ne fussent pas exposés à tomber. On le A-it quelquefois décrotter les souliers des ordinands , quand le nombre des domestiques ou des frères n'y suffisait pas.
Pendant la retraite, il y avait deux entretiens par jour pour les ordinands : le matin, sur les points les plus nécessaires et les plus pratiques du ministère ecclésiastique; le soir, sur les vertus exigées pour les saints Ordres. Vincent de Paul se chargeait plus volontiers de l'instruction du soir. En quels termes il exaltait la grandeur et la sainteté du sacerdoce ! comme il peignait les ravages qu'ont fait dans le monde les mauvais prêtres ! « Oui, nous sommes la cause de cette désolalation qui ravage l'Eglise, de cette déplorable diminution qu'elle a soufferte en tant de lieux; ayant été presque entièrement ruinée dans l'Asie et dans l'Afrique, et même dans une grande partie de l'Europe,