Emile Renan t
DE SAÎNTE-BARBE. 325
Hic rusticos versatur înter.
Rure habitant pietas fidesque, etc.
La récompense du poète fut d'être embrassé par le prélat.
Toutes les choses d'apparat étant terminées, la porte qtii est au fond du vestibule fut ouverte , et l'assis stance fut admise à visiter le parc. Les allées étaient fraîchement sablées et vierges de pas humains ; des corbeilles de fleurs étincelaient sur l'herbe soigneusement peignée des pelouses, et plus loin les touffes de lîlas, au-dessus desquels les arbres séculaires arrondissaient leurs voûtes de verdure. Des exclamations de surprise et de ravissement sortirent de toutes les bouches. On commença à sentir la douceur de la déportation dont cette belle résidence allait être le lieu.
Un déjeûner de trois cents cinquante couverts était dressé*dans le ci-devant manège. On s'y rendit après la promenade. L'archevêque s'acquitta avec grâce et bonhomie des fonctions de président. Il accorda la parole pour les toasts, il provpqifa aux chansons. La sonnette était posée devant lui. Il s'en servit pour apaiser un tumulte qui eut lieu au dessert. Les enfants ayant été introduits à sa (lemande, au milieu, des cris , de joie que suscita«leur entrée , chacun se leva pour aller chercher le sien. « Asseyez-vous, dit Mgr. Sibour, que chacun resté assis. Les petits sauront mieux trouver leurs poules. » Puis, appelant à lui ceux qui n'avaient personne à chercher , il se mit à découper pour eux les pâtisseries, qu'il leur distribua avec force caresses. L'illustre tragédienne Rachel était présente.
Touchée de ce spectacle, elle ne put pas retenir ses larmes.
On en trouvera plus long sur cette fête dans la relation imprimée de J.-A. Lisle\ Là sont les vers latins récités devant Varchevéque, et les chansons de M. Mongis et du même Lisle , qui furent chantées au dessert. M. Mongis, aujourd'hui conseiller à la cour impériale de Paris et membre du Conseil d'administration du Collège y appartient à la grande génération des chansonniers de Sainte-Barbe. Lisle a une autre facture; il aurait fait école en ce genre, s'il avait vécu plus longtemps. Ses couplets sont encore chantés à Fontenay ; ils sont devenus pour les enfants une sorte d'hymne patriotique.
Le travail commença dès le lendemain, sous la direction de M. Cugny , choisi parmi les anciens barbistes avec la confiance qu'il ferait réussir le jeune essaim. C'était un homme connaissant bien l'enfance , qu'il avait pratiquée longtemps chez M. Massin. On le savait capable de se faire obéir et aimer. Il s'acquitta de sa tâche avec un dévouement dont sa fin prématurée donne la mesure. Il fût frappé d'apoplexie le 28 mai 1 857, à la suite de ses veilles assidues auprès d'un élève malade, et sous le coup du chagrin que lui causa la mort de cet enfant.
Son successeur fut M. Léon Bfiblliard , qui exerce encore aujourd'hui. M. Molliard est l'un des jeunes barbistes formés sous M. Labrouste. Il a passé par l'Ecole normale et professé la rhétorique à Moulins
i. Inauguration du petit collège de Sainte-Ba\;be à Fontenayfiux-Roses, 12 mai 1852. In-8», inapr. de E. Duverger.
. pendant sept ans. Il était Tun des surveillants généraux du lycée Louis-le-Grand lorsque son ancien directeur, qui ne Tavait pas perdu de vue et qui démêlait en lui une aptitude remarquable pour le gouvernement, lui proposa la place vacante à Fontenay.
Le fonctionnaire placé à la tête de Sainte-Barbe des Champs relève du Directeur et du préfet des études de Paris. Comme c'est par ce dernier que Timpulsion lui est transmise , il porte le titre de sous-préfet. Les enfants confiés à ses soins sont distribués en un grand nombre de classes , de telle sorte qu'ils ne reçoivent pas leurs leçons plus d'une vingtaine à la fois. Un même professeur suit ses élèves depuis la neuvième jusqu'à la sixième. C'est là une sage disposition^ qui préserve du trouble que les changements de méthode jettent souvent dans les esprits novices. Le travail consiste principalement en exercices de grammaire. IVL Molliard ne trouve pas au-dessous de sa dignité d'enseigner lui-même à tous ces enfants l'orthographe d'après de certaines règles d'analogie qui ont été consignées dans un petit livre adusum Sanctœ-Barbarœ*^. Depuis plusieurs années^ et bieii avant les nouvelles mesures décrétées par l'Université, l'étude élémentaire et la pratique des langues vivantes ont été inscrites dans les programmes de la maison.
On vient à Fontenay par curiosité, pour voir l'infirmerie du Collège, ses dortoirs, sa salle de bains; on admire les distributions ingénieuses de ces diverses
\ . Méthode pratique et simultanée de lecture , d'écriture et d'orthographe-, par MM. Molliard et Hinard. In-1 2, Paris, Dezobry.
parties -et le luxe qui y règne. Ces choses sont louvrage des deux habiles architectes à qui est due la reconstruction de la maison de Paris. Elles répondent au goût du jour; elles enchantent ceux qui ne jugeot que par les yeux ; mais ce n'est pas tant de cela que Sainte-Barbe des Champs se glorifie que du bon ordre dont elle a ëtë un modèle depuis sa fondation. Elle sait que, si elle mérite d'être louée, c'est parce que tout est réglé chez elle de manière à obtenir le développement promis par les Conditions de sérénité et de salubrité où sont placés à la fois les esprits et les corps ; sa récompense est dans les résultats qu'dle a obtenus.
Le succès de l'entreprise a dépassé toutes les prévisions. Quatre-vingt-trois enfants furent le premier noyau delà colonie; leur nombre était doublé à la fin de 1853; aujourd'hui ils sont quatre cents. On n'avait pas encore l'approbation de la vogue, que celle du gouvernement se manifesta d'une manière d'autant plus flatteuse qu'elle fut indirecte. La première année à peine écoulée, le ministre de l'Instruction publique voulut doter l'État d'un établissement du même genre. Il transforma le château de Vanves, qui était la propriété deLouis-le-Grand, en une succursale à l'usage des plus jeunes élèves du lycée *. Pareille fondation a eu lieu depuis près les lycées de Versailles, de Douai, de Toulouse, de Bordeaux. Enfin, grâce à l'exemple de Sainte-Barbe, le temps li'est peut-être pas éloigné où la campagne sera jugée aussi nécessaire pour cultiver l'esprit de la tendre enfance que pour faire pousser le blé.