Journal de Barbier, 1. 1, p
qu'ils auraient besoin d'un peu de temps pour faire leurs préparatifs. Le lieutenant de police leur accorda jusqu'après dîner, en consignant chacun dans sa chambre et en leur faisant défense de parler aux élèves. Leur résolution devenait embarrassante. Qu'allait dire le ministre, si on était obligé de lui avouer que la maison était restée vide? On tâcha de retenir au moins' M. Mariez; et comme il dit qu'il voulait obéir aux ordres du roi : « Je sais, dit M. Hérault, les intentions de Sa Majesté. Je peux étendre ou diminuer les peines selon les circonstances. » 11 revint plusieurs fois à la charge, mais toujours sans succès.
Il était alors près de deux heures, et personne n'avait diné. M. Hérault ordonna de servir les portions dans les réfectoires, et les nouveaux maîtres, par horreur pour le jansénisme, firent lire une bible en vieux français à la place de la bible de M. de Sacy . Le dîner du lieutenant de police, qu'il avait donné ordre de lui apporter, prévoyant que la séance serait longue, fut servi dans l'appartement de François Menassier. Toutes les autorités mangèrent avec lui. La compagnie s'augmenta à ce moment d'un nouveau personnage, bien important dans la pièce qui se jouait, quoiqu'il se tînt constamment à l'écart. C'était un certain abbé Gaillande, déjà choisi par le ministre comme futur directeur de la Communauté réformée. On verra plus loin pour quel motif on s'abstint d'abord de le mettre en évidence.
Après le repas, on fit venir M. Roussel afin qu'il signât le procès-verbal de l'iaventaire des meubles. Il profita de la circonstance pour sommer M. Romignî de déclarer les erreurs dont il l'avait prétendu entaché,
dans sa harangue aux élèves. Le docteur ne répondit rien. M. Hérault couvrit son silence en disant : « Allons, monsieur Roussel, en voilà assez. Yoas sortirez quand vous voudrez. M. Duval (le commandant du guet) va vous conduire. » Il obtint par faveur spéciaJe de sortir par la grande porte, tandis que les autres avaient été éconduits par une porte de derrière.
Le lieutenant de police essaya une dernière fois de retenir quelques-uns des maîtres : « Si quelqu'un de ces Messieurs est disposé à rester, il peut donner son nom. Il aura la consolation de travailler avec des supérieurs qui sont de fort honnêtes gens et d'un caractère très-doux. 3? Leprincipaldu collège, jusque-là spectateur oisif, s'en mêla aussi, mais sans plus de succès. Les maîtres, au nombre de vingt, partirent tous ensemble.
La plupart n'avaient pas de lieu où se retirer. Vd M. Coudrette, confesseur dans la maison et investi de la confiance de l'abbé Pucelle, qui l'appelait son aide de camp, les conduisit chez son père, logeur en garni dans la rue Saint-Jacques. Les témoins affligés de celte scène, qui vécurent assez longtemps, eureot la douceur d'apprendre que les jésuites allèrent passer dans ce même hôtel la nuit qui suivit leur expulsion deiLouis^le-Grand*, le 31 mars 1762.
L'heure avançait, et M. Hérault, qui songeait à la retraite, était bien aise d'effacer par un témoignage de sa bonté paternelle envers le^ élèves les impressions {pénibles de la journée. Il crut qail gagnerait ces jeuines gens, accoutumés à une vie plus que frugale, en
^. T^on Telles ecdéstastiques du 22 décembre 1774.
les tentant par la bonne chère. Il ordonna publiquement qu'on leur servît des poulardes le lendemain, et donna cinquante-quatre livres pour en acheter, les assurant de plus qu'ils seraient mieux nourris dans la suite que par le passé. Cette cajolerie fut froidement reçue. Un écolier osa comparer tout haut la nourriture qu'on leur annonçait aux viandes défendues par lesquelles on chercha jadis à corrompre les Machabées.
Enfin le magistrat, ayant vu sortir tous ceux qui devaient sortir et rempli sa mission, s en alla luimême le dernier, laissant douze exempts pour garder le collège.
La violence exercée sur les Communautés de M. Durieux souleva la réprobation même dans le monde, déjà fii nombreux, des incrédules, pour qui la religion et les choses qui se rapportaient à la religion étaient un objet de risée. Un rimeur de carrefour s'empressa de composer une complainte dans le genre de poésie qui convenait à la multitude*. Une estampe satirique d'un sentiment plus sérieux représente l'événement *. On voit l'intérieur de la cour de Sainte-Barbe avec une échappée de Louis-le-Grand, dont les fenêtres sont garnies de spectateurs. Au fond du tableau, des cro-
1. lEeoueil Delislcaux Archives ds TEmpire, U, 375. Le catalogue imprime de la bibliothèque du roi (Rhéologie, t. Il, p. 2l)9) en indique une autre copie, attachée au volume D. 3624. La même .pièce se trouva encore dans le Recueil de Maurepas (aux manuscrits de la Bibliothèque impériale), t. XVII, p. 131. Voir d'autres iCOU|>]ets «ur la citvonstance, dans le même rvoluma, p. 63, 477,
191, 431. Ils sont tous détestables.
2. Barbier Ta jointe au manuscrit de son journal. Ms. de la Bibliothèque impériate, n^ 2036" suppl. fr.
cheteurs emportent des effets, d'aulres Jettent des piles de livres sur le pavé. Au premier plan^ le lieutenant de police, une crosse épiscopale à la main^ semble transmettre les ordres d'un groupe d'ecclésiastiques, dans lequel figurent MM. de Fleury, de Vintimille et Romigni. Au-dessus de leurs têtes vole un génie malfaisant, armé de brandons, et qui prononce le mot exinanùcy écrit sur une banderole. U y a d'autres sujets allégoriques enfermés dans de petits médaillons qui composent un encadrement. Au bas est gravée cette légende : Fracta pietatis incunabula : scholœ ve* ritatis eversaB : domus hostibus tradita : VII oci. MDCCXXX.
Cette image est un monument de Taffliction des jansénistes, laquelle dépassa tout ce qu'on saurait dire. Le jour même de l'événement, Tun des commissaires de police qui y prirent part disait qu'il avait laissé sa sœur noyée dans les larmes, parce qu'elle avait su de quelle commission il s'agissait pour lui*. Les dévots a la petite église eurent le cœur transpercé du même . coup qu'ils avaient ressenti lors de la destruction de Port-Royal, et ils ne manquèrent pas de faire le rap'prochement. Leur douleur éclata dans les journaux où ils mettaient la main et dans les lettres qu'ils s'envoyèrent d'un bout de la France à l'autre. L'exévêque de Senez, qu'on avait relégué au monastère de la Chaise-Dieu dans les montagnes du Vélay, écrivit en ces termes à l'un de ses correspondants de Paris :
« Je n'ai pu lire l'histoire lugubre du martyre de la
i. Nouvelles ecclésiastiques, n» du 26 octobre 1730.
sainte du 4 décembre sans lui donner des larmes. Je regarde cet événement comme un des plus étonnants de notre siècle, quoiqu'on nous ait accoutumés aux monstres et aux horreurs. Je crains qu'à la fin la patience de Dieu ne se lasse, et que la prophétie ne s'accomplisse bientôt par le transport du règne de la grâce et de la foi en d'autres pays, en punition des énormes injustices du nôtre. Ista ifides^ nec^ Christe^ tonas * / »