CHAPITRE IV
Surcroît de rigueur à Tégard des supérieurs chassés de Sainte-Barbe. — PersécutioDs contre les anciens maîtres ou élèves des Communautés.
— État de suspicion des instituteurs gllotîns. — La pension Texier.
— Origine de l'institution Sayouré.
. Il paraît que, lorsque M. Hérault alla rendre compte à l'archevêque de son expédition à Sainte-Barbe, il laissa paraître quelques remords de conscience. M. de Vîntimille le reconforta en lui disant que cet acte attirerait sur le roi de grandes bénédictions, que Sainte- Barbe était pire que Genève, qu'on y enseignait des erreurs sur la visibilité de l'Église, que l'on y croyait la grâce nécessitaiite ^ enfin qu« les décisions du concile
1 . La vie et les lettres de messire Jean Soanen, évéque de Senez, t. I, p. 429.
de Trente n'y étaient point reçues. Les supérieui-s destitués étant allés voir le lieutenant de police avant leur départ, il leur répéta la leçon que l'archevêque lui avait faite. Ensuite il leur enjoignit, diaprés de nouveaux ordres qui lui étaient parvenus, de lui dooner avis du lieu qu'ils auraient choisi pour résidence, de l'avenir s'ils en changeaient, et de ne pas demeurer plus de deux ensemble. M. Roussel ne put obtenir aucun sursis, quoiqu'il souffrit cruellement d'une ophthalmie et qu'il se trouvât dans un extrême dénùmeat, car il n'emportait, de Sainte-Barbe que soixante-deux livres de rente, qu'il avait en y entrant. M. Hérault lai dit que c'était surtout de lui que l'archevêque pressait l'éloigneraent. Il ajouta, pour lui et pour les autres, qu'ils avaient des ressources, faisant allusion aux charités que recevaient de leurs coreligionnaires les prêtres opposés à la Constitution \ Cette odieuse parole fut le congé définitif donné à des hommes de bien, qu'on avait spoliés d'un dépôt confié à leur garde^ privés eux-mêmes de leur gagne-pain, chassés de leur domicile sans qu'ils fussent sûrs d'en retrouver un autre, et tout cela parla vertu d'une signature wJ/^e au bas d'un chiffon de papier.
M. Lenglet fut retenu à Paris avec M. Mariez pour terminer les affaires de la Communauté, Ils obtinrent d'y rester en observant la loi du silence.
M. Creusot se retira dans le sein de sa famille, à S^mur en Aiuxois. Il eut- beau s'y conduire avec la pins grandecirconspection : des visites dp bienséance, qn n faisait quelquefois aux filles de Sainte -JVfarie, furent
i. Nouvelles ecclésiastiques, n<> du 26 octobre 1730.
dénoncées par un récollet au cardinal de Fleury , qui rinterna chez les cordeliers du Donjon en Bourbonnais, espèce de maison de force où Ton n'enfermait que les mauvais sujets. Il obtint d'en sortir, puis y fut renvoyé, parce que, dans une maladie grave où on l'administra, il se crut obligé de déclarer ses sentiments avant de recevoir le viatique. Il trouva enfin un asile à Auxerre, et y mourut curé de la paroisse Saint- Loup. Il disait à ceux qui lui conseillaient de profiter de ses titres universitaires pour s'avancer dans l'Église : a J'ai jeté là mes grades pour un canonlcat dans le ciel. O le bon bénéfice! et l'on en est mis en possession sans signature \ »
On raconte de lui une anecdote qui montre jusqu'où il poussait la charité chrétienne. S'étant rendu à Sainte-Barbe quelques jours après sa sortie pour prendre certaine chose qu'il avait oubliée, il se rencontra avec un élève de philosophie, qu\ était revenu dans le même dessein. Toutes les clefs des chambres avaient été mises pêle-mêle en un paquet , qu'on leur livra pour qu'ils choisissent celles qui leur convenaient. Lorsqu'ils eurent fini , M. Creusot rangea patiemment les clefs suivant l'ordre des logements, et il dit à son élève de s'asseoir avec lui pour faire des étiquettes. Le jeune homme trouva que c'était trop de complaisance ; il voulut au contraire brouiller les clefs de nouveau. <c Oh! mon ami, lui dit le bon prêtre, que faites-vous là ? Je ne vous reconnais pas. Ne sommes-nous pas trop heureux de souffrir, et ne devonsnous pas faire du bien à ceux qui. nous font du mal?»