‹ Histoire de Sainte-Barbe (volume 3)Chapitre 111 sur 145 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Effervescence à Sainle>Barbe. — Renouvellement complet des élèves.

— Visite de Tarchevéque de Paris. — Hommage au cardinal de Fleury. — Direction provisoire. — Noël Gaillande, supérieur définitif.

— Protection du roi sur la Communauté. — Principaux éTenemen» arrivés du temps de Gailknde. — Sa mort.

Un trouble inexprimable régna à Sainte-Barbe après Texpedition de M. Hérault. Ni la garde qui yei'Hait aux portes, ni les nouveaux supérieurs n'eurent Je pouvoir de maîtriser les esprits. La plupart des élevés ne se regardaient plus comme faisant partie de rétablissement. Leur séjour au collège fut pour eux l'attente du moment où Ton viendrait les en retirer.

Le premier acte de la nouvelle administration futd ecrire aux familles pour les engager au contraire à laisser leurs enfants. Elle prenait l'obligation de diriger leurs études avec un égal succès, de faire observer la même

règle, de soutenir la pension sur le même pied, et

même de procurer par la suite quelques douceurs inconnues sous le régime qui venait de finir. Malgré les précautions qu'on prit pour que le premier avertissement fût donné par cette missive, dans la nuit du samedi au dimanche plusieurs écoliers s evadèrenl

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par les soupiraux des caves, emportant avec eux une charge de lettres que leurs camarades avaient trouvé le moyen d'écrire. Ces lettres ayant été distribuées dès le matin, on vit se présenter dans la journée même des pères et des mères qui vinrent chercher leurs enfants. Des cris s'élevaient contre les maîtres qui cherchaient à dissuader ces personnes en répétant les promesses de la circulaire : « Ne les croyez pas, ils ne disent pas la vérité. Emmenez, emmenez ! » À mesure qu'il partait un élève, les autres claquaient des mains pour applaudir K

Le même esprit de résistance se montra chez les domestiques. Lorsqu'on apporta les poulardes achetées avec l'argent que M. Hérault avait donné la veille, l'un des cuisiniers dit qu'il ne savait pas apprêter cela, l'autre qu'il ne voulait pas. Il fallut les chasser; leurs aides demandèrent à partager leur sor.t. De tous les gens de service, il ne resta que le porteur d'eau.

Les écoliers qui ne s'en allèrent pas sur-le-champ ne cherchèrent qu'à témoigner leurs regrets de l'ancien état de choses. Ayant demandé le maintien d'une règle qui leur prescrivait d'apprendre tous les jours un passage de l'Écriture, on les pria de dire où ils en étaient. L'un répondit : « A l'abomination de la désolation dans le lieu saint. » — « Non, dit un autre, nous en sommes à la huitième béatitude ; Heureux ceux qui souffrent pour la justice ! »

ils ne cessaient de harceler les nouveaux maîtres de

1 . Nouvelles ecclésiastiques, n*' du 26 octobre et du 29 novembre 1730. ' .

questions ironiques sur les erreurs dont on avait accusé les anciens. Ceux-ci se trouvèrent plus d'une fois clans rembarras, n'étant pas exercés autant que leurs jeunes contradicteurs à la critique des textes. JI leur arriva plus d'une fois de faire des concessions, de rappeler telle opinion sur la Grâce qui avait été naguère soutenue dans leur camp, de protester surtout qu'ils n'avaient aucun commerce avec les jésuites. M. Guimbert, chef apparent de la colonie sulpîcienne, laissa pendant quelque temps une certaine latitude aux discussions; lui-mé.me se prêta à en soutenir. La patience lui échappa cependant quand il vit cette je«nesse critiquer les nouveaux exercices religieux de la maison. Il pria de se retirer ceux qui trouveraient^ redire à la fréquence des absolutions et des comniunions*. Les études, comme on peut le penser, soufTraîent beaucoup de cet état d'effervescence. Les répétitions des auteurs n'avaient plus lieu, les devoirs de la classe se faisaient précipitamment, et la plus grande partie du temps était consumée en amusements puérils, auxquels on n'osait pas contredire. Les professeurs du Plésâs voyaient avec peine ce changement. Us en étaîept d'autant plus affligés qu'ils étaient la plupart d'anciens élèves de M. Durieux. M. Guimbert et ses collègues étant allés leur rendre visite, il parait que Lebeau les reçut assez mal. Us en firent porter plainte par lettre de cachet au principal du collège. Celui-ci, mandé exprès à la police, excusa son professeur sur un reste d'inclination qu'il conservait pour un établissement où l'éducation lui avait été donnée*.

i. Nouvelles ecclésiastiques, n" du 29 novembre 1730. 2. Nouvelles ecclésiastiques, 26 octobre 1730.

Les plaintes qui se faisaient partout achevèrent la désertion. De deux cent soixante élèves que comptait la Communauté, elle n'en avait plus que trente à la fin d'octobre.

Quand on vît la maison arriver si rapidement à sa ruine, on redoubla d'efforts pour retenir le petit nombre de ceux qui ne l'avaient pas encore abandonnée. M. de Vintimille fut prié de l'honorer d'une visite solennelle. On espérait par cette démarche déceler au public l'intention du ministre^ qui était que l'archevêque eût l'impulsion supérieure de la Communauté réformée. M. de Vintimille vint en effet, et officia pontificalement à la chapelle. Après la mes^, il se rendit dans l'appartement de François Meuassier, où quelques élèves lui présentèrent des vers dont la matière leur avait été dictée. On y parlait des nuages obscurs de l'ancienne doctrine qui venaient d'être dissipés par la diligence du prélat, des miasmes fétides remplacés par "un air pur et serein, des légions de Satan renversées, des loups chassés de la bergerie. L'archevêque ne se donna pas la peine de lire celte poésie. Il se contenta d'exhorter les jeunes gens à persister dans la vraie religion qu'on leur enseignait depuis peu, leur recommandant surtout la soumission aux nouveaux maîtres. M. Menassier, qui portait la parole, se rendit caution pour tous, puis il présenta les supérieurs; après quoi le prélat donna un congé, et promit de régaler la Communautés

Cela fut exécuté le dimanche suivant. Tourtes, pigeons, poulets, tartelettes, fruits, vin, rien n'y manqua.

i. Nouvelles ecclésiastiques, 29 novembre 1730.

C'est par la bouche que Ton pensait gsigper les cœurs. Depuis lexpulsion de la tribu janséniste, M. Hérault avait envoyé plusieurs fois des volailles de contrebande saisies à la Vallée. Le cardinal de Fleurj paya un autre régal à la Sainte^Barbe. Il y eut encore des vers pour cette circonstance , mais la muse des écoliers ne fut pas jugée de force à les entreprendre* On en chargea un sous -maître qui venait d'être attaché aux rbétoriciens, François Guérin, naguère Tun des brillattts élèves du P. Porée à Louis-le-Grand.

Deux professeurs du nom de Guérin se distinguèrent dans l'enseignement et furent recteurs de TUniversiie au dix-huitième siècle : l'un régenta au Plessis, l'autre à Mazarin. C'est ce dernier qui fit ses premières armes à Sainte-Barbe. Il fut un rhéteur dans toute la force du terme, à ce point qu'il tint plus tard une officine publique de harangues, discours d'apparat, compliments en vers et en prose, et il gagna beaucoup d'argent à ce métier*. Sa pièce en l'honnenr du cardinal de Fleury est une ode assez facilement tournée ; mais il y a abusé un peu trop de ce que le prénom de ce ministre était Hercule, Bien entendu, le sujet est encore l'extermination de Terreur :

Concreta pestis sanguine lurido, Infâme monstrum, tartareis caput,

Error, tenebris redde : nomen,

Unde tibi fuga certa, eanlo.

Tu fabuloso fortior Hercule, La te micantes laudis adoreas,

1 . Dessessart, Les siècles liuéraires de la France, t. III, p. 361 .

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Floraee, poscis, quas et olim Attonitus veneretur orbis, etc., etc. *

La protection manifesté des puissances fut du meilleur effet pour réparer ia clientèle de Sainte-Barbe. Il se présenta* bientôt de nouveaux élèves. Afin de les soustraire à l'esprit de controverse, on prit le parti de supprimer temporairement les sections de théologie et de philosophie. Les nouveaux supérieurs avaient parmi eux des gens capables : M. Salmon était un docteur d'une grande érudition, qu'on venait de faire bibliothécaire du collège Mazarin^ à la place d'im janséniste éconduity pour kii mettre une bague -au doigt à son entrée dans la Communauté* ; M. Tandeau, esprit très solide et très-cultivé, annonçait beaucoup d'avenir'; M. Guimbert jouissait nécessairement d'une certaine réputation, car le cardinal de Fleury le fit venir exprès de Soissons pour employer ses services K Ces messieurs retrouvèrent leur avantage lorsqu'ils n'eurent plus devant eux que des adolescents livrés exclusivement aux éludes littéraires. Ils les encouragèrent . par les moyens que le monde et Saint-Sulpice approuvaient ; ils leur montrèrent la perspective des récompenses temporelles, et quand ils leur parlèrent de la

i . Ad Eminentissimum S. R^ E. cardinalem , Andream Hercu^ lem de Fleury, ode, In-4®, signé à la fin : Francise, NicoL Guç^ rin^ e collegio Sanct^-Barharœ ; cum pcrmissu^ die iS novemhris \ 730, Hérault.

2. Nouvelles ecclésiastiques du 17 nov. 1730; Dictionnaire de Moreri, art. Salmon.

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