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CHAPITRE IX

Lutte entre la Sorboune et Tarchevéque de Paris pour la protection de la Communauté. — Brouille de Sainte-Barbe et du Plessis, — L'abbé JîicoUe, j)réfet des humanités. — Élèves devenus des hommes distingués. — P'ondation d'une petite Sainte-Barbe à Gentilly. -^ ' Relations de Marmontel avec la Communauté. — La question de renseignement à l'oïdre du jour. — - Projet dMnstruction nationale.

Retournons un moment en arrière pour faire connaître d'autres inquiétudes dont fut assailli Tabbé Baduel pendant qu'il défendait les droits des siens sur la maison de Gentilly *.

En 1774, MM. de la Sorbonne, ou du moins une partie d'entre eux, virent de très-mauvais œil que M. de Beaumont eût réformé la Communauté de Sainte-Barbe, sans avoir consulté leur compagnie, qui,

disaient-ils, avait des droits anciens sur cette maison. Le procédé parut d'autant plus blessant que Tarchevêque était proviseur de la Sorbonne lorsqu'il fît ce coup d'autorité* Un conflit faillit s'élever; mais on le prit sur un ton plus doux quand on sut que M. de Beaumont avait l'appui du gouvernement. C'est par voie de supplication qu'on agit auprès

1. Tout ce qui suit est tiré d'un mémoire historique écrit de la main de M. Bertrand -Dupuy, docteur de Sorbonne et principal du Plessis. Cette pièce forme le u? 1 du Recueil ms. U^ III^ 9, à la Bibliothèque de l'Université.

du prélat. Nous avons \i\ que la démarche ne fut pas infructueuse , puisqu'elle fixa sur des docteurs de Sorbonne le choix des commissaires-inspecteurs qui remplacèrent M, Seconds. La compagnie reçut en outre Tassnrance que jamais Sainte-Barbe ne serait autorisée k se séparer du Plessis. Néanmoins les docteurs mécontents ne trouvaient pas que cela tut assez : ils auraient voulu voir consacrer en principe la réunion de la supériorité de Sainte-Barbe et de la principauté du Plessis; mais sur ce point ils trouvèrent l'archevêque inflexible. On restadonc en délicatesse des deux côtés, et la mésintelligence ne tarda pas à descendre des hautes régions dans la sphère plus humble où s'agitaient Sainte-Barbe et le Plessis. La bonne harmonie des deux établissements fut troublée.

A la mort de M. de Beauraont (12 décembre 1781), i'abbé Baduel travailla à opérer une scission , que le principal du Plessis prévint en interposant ï'autorité du cardinal de Rohan , nouveau proviseur de Sorbonne. Ce prélat est le même qui s'est fait un nom si tristement célèbre par l'affaire du collier de la reine. Ses volontés étaient d'un certain poids à Sainte- Barbe p attendu qu'il y avait non-seulement maintenu les bourses de la grande aumônerie^ mais augmenté de plus du triple la somme payée annuellement pour ces bourses.

Les bonnes dispositions du cardinal encouragei^nt le principal du Plessis à faire reconnaître par une ordonnance royale les droits de la Sorbonne sur la Communauté de Sainte-Barbe. Les chefs de la société aj^rouvaient fort ces vues. On aurait conservé la division en deux établissements pour enti^entr Té-

mulation, on aurait même conservé le supérieur résidant nommé par M. de Beaumont avec toute Téten*due de pouvoir que le prélat lui avait donnée ; mais à ^ revenir cette fonction n'aurait plus jamais été dévolue qu'à un docteur de Sorbonne, à un membre de celte société fameuse dont l'abbé Baduel ne faisait point partie, quoiqu'il fût docteur en théologie.

L'affaire fut lancée dans le temps où ceux de Sainte- Barbe sollicitaient leurs lettres de légalisation. Le cardinal la poussa chaudement, malgré les efforts de M. Baduel pour arrêter ses démarches. Le nouvel archevêque, M. de Juigné, appelé au secours de la Communauté, se prêta à ce qu'on le pria de faire, sans déployer l'énergie que la circonstance aurait requise, et cinq vicaires généraux qu'il avait autour de lui parlèrent pour le refroidir plutôt que pour l'animer.

Les choses en étaient là lorsqu'on fit parvenir au cardinal de Rohan l'avertissement qu'il se donnait beaucoup de mal pour satisfaire le désir de deux ou trois individus, mais que la Sorbonne en corps se souciait fort peu de ces arrangements de collège. Le prélat jugea nécessaire de provoquer une délibération. Une commission de douze membres fut nommée pour traiter l'affaire avec lui : on y mit tous ceux qui s'étaient prononcés contre les eftipiétements de l'archevêché; il n'y manquait que le principal du Plessis, M. Bertrand-Dupuy, qui avait voulu s'abstenir pour ne pas donner lieu à de nouvelles aigreurs du côté de Sainte-Barbe. Mal lui advint de sa délicatesse. Ce fut dans la commission à qui ne ferait pas le rapport ; on en laissa la charge à un abbé Delahogue, qui avait formé eu lui-même le dessein de couler le projet. Ce *

docteur sut si bien dépeindre le surcroît de tracas que la supériorité de Sainte-Barbe procurerait à la Sorbonne, déjà fort ennuyée d'avoir sous son gouvernement les collèges de Mazarin et du Plessis, que^ P V^ conclusion, Son Éminence fut priée de tout laisser là.

La disgrâce du cardinal de Rohan, qui survint quelque temps après, donna à M. Baduel Ténvie d*assaisonner d'un peu de vengeance le plaisir de sa victoire. A la rentrée de 1787, il écrivit à M. Berlrand- Dupuy que ses philosophes suivraient à l'avenir les classes des Grassins. Il prétextait des plaintes qu'il avait à élever contre l'un des professeurs du Plessîs. Sa lettre fut envoyée au sénieur de la Sorbonne, qui se rendit aussitôt, avec les quatre anciens du conseil, auprès de l'archevêque de Paris, pour qu'il forçât le supérieur de Sainte-Barbe à renvoyer ses élèves au Plessis. Après deux mois de négociations , les philosophes barbistes retournèrent à leur collège d'habitude, mais si peu réconciliés que M. Baduel les fit déserter de nouveau trois ou quatre jours après, pour quelques paroles mal interprétées du professeur dont on avait eu à se plaindre. L*archevéque apaisa encore cet orage ; et enfin la Communauté, devenue moins intraitable quand elle eut vu s'évanouir son rêve d'indépendance , ne chercha plus à séparer ses destinées de celles du grand établissement qui , depuis qu'elle existait, l'avait toujours menée à sa remorque.

Pendant que les affaires dont on vient de lire le récit occupaient les veilles du supérieur de Sainte-Barbe, les études littéraires marchaient dans la maison avec un ensemble remarquable. A aucune époque on ne vit plus d'ardeur qu'à la veille du jour où tout allait

* finir. Cette excellente situation fut principalement l'ouvrage de deux préfets des hurnanités qui se succédèrent pendant les années paisibles du règne de Louis XVI, d'abord l'abbé Surugues, qui alla mourir à Moscou après avoir dirigé le collège de Toulouse , ensuite l'abbé Charles Nicolle.

Ce dernier fut amené à Sainte- Barbe par l'un des anciens supérieurs locaux à qui il avait été présenté comme l'un des plus brillants élèves du collège de Rouen, dans un voyage ^que cet ecclésiastique fit en Normandie en 1774.^ Le jeune Nicolle, reçu dans la Communauté, s'éprit d'un ardent amour pour elle et pour les fonctions de l'enseignement. Il avait devant les enfants la fermeté qui manquait à l'abbé Baduel; il avait aussi l'enthousfasme qui s^impose. Le mot de sa jeunesse était qu'il se sentait dévoré d'une fièvre de bien public * ; mais cette ardeur n'excluait pas chez lui le çentiment de son bien particulier. Il était ambitieux, sinon de l'ambition qui aspire aux postes éminenls, du moins de celle qui rechepcbe les applaudissements de la société brillante. La nature avait mis en lui tout ce qu'il faut pour réussir dans le monde, une figure attrayante,, la parole agréable, de la finesse et de la souplesse. Fils de paysan, il fut vivement touché de ses premiers succès auprès des grands, et il se promit de les poursuivre.

Il commença à faire des conférences en 1782, après s'êtcç occupé pendant quelque temps: d'aune éducation particjulièrevpuîs passa maître de rhétorique dès l'année suivante. L'un de ses élèves, Nicolas Formantin,

, A.JJi^hhé Frappaz, Vie de Tabbé Nicèlle (in-18, Paris, i837).

remporta le prix d'honneur en 1784. M. Nicolle devint pr^^fet des humanités en 1785. Sous sa direction, en 1787, le jeune Eloi Lemaire eut de nouveau le prix d'honneur, et cette couronne enviée échut encore une fois à Sainte-Barbe Tannée qu'il quitta la maison. D'ailleurs pendant tout ce temps-là, vingt-cinq ou trente élèves, que la Communauté envoya annuellement au combat contre les concurrents fournis par la totalité des autres collèges, lui rapportèrent une moyenne de dix prix, c'est-à-dire le quart de la distribucion ^

La dédicace de \ Hermès Romanus^ faisant allusion à ces prodigieux succès^ dit que M. Nicolle avait porté la réputation de la vieille Sainte- Barbe à un degré presque idéal. Pour être juste*, il faut attribuer aussi une part du mérite à M. de Juigné, qui augmenta le nombre des bourses de l'aitîhevéché, et qui eut l'heu» reuse idée dcne les plus donner qu'au concours.

Beaucoup d'esprits distingués que notre siècle a vus briller dans les lettres, dans les arts, dans l'enseignement et dans l'Eglise, reçurent leur première empreinte sous la discipline des abbés Surugues et Nicolle. Nous 'citerons le baron Desgenettes, organisateur du service médical dans les armées du premier empire ; Girodet- Trioson, littérateur en même temps que peintre; Lombard, de Langres, plénipotentiaire du Directoire auprès de la République batave, auteur d'une infinité d'écrits; MM:* Planche et Lemaire, précédemment nommés, dont les titres universitaires sont assez con* nus; Septavaux, mort en Russie, qui passa pour le

i . Mercure de France, février i 790.

meilleur poëté lalin de la CominuDauté; de Wailly, premier proviseur du Lycée Napoléon; Chambry, proviseur du lycée de Bruxelles, puis du Lycée Bonaparte ; l'abbé Legris-Duval, renommé par sa bienfaisance encore plus que par ses écrits; l'abbé Liautard, fondateur du collège Stanislas; Dussault, du Journal des Débats; de Felelz, de TAcadémie française; Borderies, évéque de Versailles; Coteret, évêque de Beauvais; Séguin Des Hons, évêque de Troyes; Dubois, évéque de Dijon *. Presque tous ces illustres donnèrent des marques de talent dès le collège, et leurs noms figurent sur les listes des lauréats.

Mais il faut mettre Tombre au tableau, pour qu'il ait le juste relief que la vérité comporte.

Tant de splendeur eut un inconvénient pour Sainte- Barbe. La prospérité enfla les cœurs; MM. de la Communauté devinrent présomptueux , insolents même. De ce que leurs triomphes étaient proclamés dans les distributions sous le nom du Plessis, ils prirent l'habitude de s'attribuer la meilleure part de la gloire commune, et prétendirent avoir toujours vaincu leur allié, lors même qu'ils n*avaient fait que vaincre avec lui. De là des épigrammes contre le drapeau sous lequel on était obligé de servir; de là des chansons offensantes, dans le goût du couplet suivant, l'un des plus anodins qu'ait fait éclore cette rivalité jalouse ;

Sainte-Barbe est comme enchaînée Par une espèce d'hyménée

i . Billecocq, Plessœi gymnasii encomium ; Le maire, Carmen in sanctx Barbarx festum (i 807), iii-8 ; Barbirius barbkpla ad BU" cocum Plessxumy in-8 (1808); Carmina in solenni convlvio apud

Qu ont formé nos pères jadis;

Mais dans ce plaisant mariage

Il arrive, entre nous soit dit,

Ce qu'on voit dans plus d'un ménage :

La femme rosse le mari*.

Ce niauvais sentiment fit surtout explosion au milieu des affaires avec la Sorbonne. Les maîtres, au lieu de le modérer, s'en amusèrent; bien plus ils prirent à tâche de faire ressortir la prééminence de Sainte- Barbe, même dans des occasions où Sainte- Barbe n'aurait pas dû lutter avec le Plessis. Pour une cérémonie où l'un des rbétoriciens, choisi parmi ceux qui appartenaient atix plus riches familles, avait à offrir au chef de l'Université un présent de cent écus dans une paire de gants, Binet, professeur du Plessis, mais encore plus barbiste, désigna l'élève Lemaire, dont les parents n'étaient rien moins que riches, et il fournît lui-même l'argent du cadeau*.

Tout cela montait à la tête des enfants, et se tourna chez eux en inie vanité dont plusieurs ne se défirent pas après leur sortie du collège. Ce fut l'origine d'un esprit de coterie, dont nous aurons à raconter plus tard les déplorables conséquences.

En 1787, la Communauté ayant reçu sa subvention de 12000 livres, qui fut payée, heureusement pour

D, Parmentarium die festo sanctx Barbarx recitata^ in-8(1809) ; Journal des Débats, n° du 15 frimaire an IX; Frappaz, Vie de Tabbé McoUe.

A, Journal de l*Empire, 23 novembre 1808.

2. Notice biographique sur Lemaire, dans VAppendix de la Bibliothèque classique latine.

DE SAIIITE-BARBE. 377

elle, avant la chute de M. de Calonne^, on put exécuter une amélioration depuis longtemps désirée. Les familles regrettaient qu'on ne reçût pas d'élèves à Sainte-Barbe avant la sixième. Pour répondre à ce vœu, on commença par établir à l'intérieur une classe de septième. Il y en avait une pareille au Plessis, et le professeur de cette classe venait donner quelques soins à celle de la Communauté. Le nombre de ces petits barbisles se multipliant, on fut obligé de les placer au dehors. On choisît l'établissement d'un abbé Baudet, qui tenait pension à Clichy-sur-Seine *. Quelle rencontre de noms! l'abbé Baudet, domicilié entre Asnières et la butte Montmartre, réputée alors la patrie des ânes! Les petits septièmes étaient humiliés des lazzis continuels auxquels ces rapprochements donnaient lieu. D'ailleurs la Communauté était bien aise de tenir dans sa main la lisière de ses nourrissons. On forma donc une succursale de Sainte-Barbe dans la maison de Gentilly, dont la direction fut donnée à Joseph Planche.

L'établissement ne se fît d'abord qu'à titre d'essai, et l'on n'imposa au supérieur de la petite Communauté aucune autre obligation que de fournir le bois de la cuisine et les légumes pour le dîner, lorsque les élèves c^e Paris iraient en promenade à la campagne. Il devait subvenir à toutes les dépenses avec le prix des pensions. En 1791, Planche, ayant rempli toutes les espérances qu'on avait conçues, obtint un contrat qui

i . Livre des receltes de la Communauté, Archives de PEmpire, H. 3255.

2. Comptes de la Coranfunaulc, années 1769 et 1770, Archives de TEmpire, H. 3254.

lui assurait la jouissance de l'entreprise. On ajouta à ses obligations celle d'entretenir les bâtiments en bon état, et de payer^ dans le terme de deux ans, la dépense de nouvelles constructions qui avaient été ajoutées^

Les règlements de la petite Communauté furent rédigés à Sainte-Barbe par Tabbé Baduel et Tabbé INi* colle. Us y mirent tout ce qu'il fallait pour que les enfants sortissent de là familiarisés avec les habitudes de travail et le genre de vie qui étaient la loi de la maison de Paris. On n'était pas reçu avant l'âge de sept ans ni gardé plus tard que douze. L'instruction commençait par les éléments du français ; puis on cherchait à intéresser les enfants à l'étude du latin en leur proposant de petits thèmes, qui avaient pour objet les notions- les plus simples d'histoire naturelle. Cela formait l'enseignement de première année. Après ce début, ils passaient à un cours d'hisloire sainte et d'histoire ancienne, dont la matière était fournie par les auteurs qu'ils expliquaient et par les devoirs qu'on leur dictait. Ils apprenaient par la même méthode, pendant les trois années suivantes, la mythologie, l'histoire grecque, l'histoire romaine et les commen-» céments de l'histoire de France.

Les élèves, exercés de la sorte dès leur plus tendre enfance, arrivaient dans l'Université non-seulement avec une connaissance déjà étendue du latin, mais instruits d'une infinité de choses qu'ignoraient la plupart des jeunes gens ayant achevé leurs études dans les collèges *.

4. Acte du lo mars 4 791, Archives de TEmpire, S. 6846; Comptes de i 789, ibid. H. 325G.

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