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CHAPITRE IV

Progrès de la Société de Jésus. — Ouverture du collège de Clermont. — Enseignement des jésuites. — Discipline de leurs collèges. — Désertion des collèges de TUniversité. — Bonne contenance de Sainte- Barbe. — Peste de 1380." — Retraite et mort d* Antoine de Tremblay.

Les jésuites ouvrirent leur collège de la rue Saint- Jacques le 1" octobre 1564, quoique l'Université leur eût défendu d'ouvrir aucun collège. Bar l'inscription qu'ils mirent au-dessus de la porte ils le dénommèrent « Collège de Clermont de la Société de Jésus, » quoique l'assemblée du clergé réunie à Poissy leur eût défendu de s'appeler Société de Jésus. Tout en faisant œuvre d'instituteurs, ils continuèrent à confesser, a prêcher, à diriger les consciences, enfin à jeter partout les racines de leur congrégation, quoique par décret de la même assemblée de Poissy et par arrêt du par-

lemeiitil leur eût ëlé défendu de se comporter comme une congrégation religieuse. "Vainement le droit et les lois s'élevèrent contre eux. Ayant pour eux les rois, qui les favorisaient, et la multitude, qui les idolâtrait, ils maintinrent Tambiguïté de leur institut; et sans vouloir aucunement répondre quand on leur demandait s'ils étaient moines ou séculiers, ils s'emparèrent de réducation de la jeunesse avec une facilité et une rapidité telles qu'ils purent s'appliquer de point en point la célèbre devise : « Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu. »

*En effet ce fut un de ces changements soudains, irrésistibles autant que profonds, comme notre pays est accoutumé d'en voir se produire en toutes choses, et qu'on appelle des révolutions. Les révérends pères n'étaient encore parvenus à fonder leur existence sur aucun titre légal, que déjà, par leurs établissements de Tournon, de Mauriac, de Billom, de Pamiers, ils avaient porté un coup sensible aux écoles les plus fameuses du Midi. Bientôt les villes les appelèrent à l'envi pour leur livrer les anciens collèges ou leur fournir les moyens d'en créer là où il n'y en avait jamais eu.

Il est vrai qu'à Paris il se forma contre eux une résistance dangereuse, mais dangereuse seulement pour l'avenir, car au début, elle n'eut pas la force d'arrêter le torrent de leur fortune. Nous voulons parler de l'opposition du corps enseignant, qu'ils affrontèrent de gaieté de cœur; car s'ils l'avaient tenue pour une disgrâce^ rien ne leur aurait été plus facile que de s*en préserver. Ils n'auraient soulevé que des plaintes stériles, s'ils s'étaient contentés de dépeupler l'Univer-

site en retenant la plus grande partie de la jeunesse dans les provinces, s'il leur avait suffi, pour exploiter la faveur générale qui les attendait à Paris, comme partout ailleurs, d'ouvrir dans les environs autant de maisons que bon leur eût semblé « Mais ils eurent l'ambition des conquérants. Ils n'estimèrent pas la prospérité qu'ils avaient en perspective, s'ils n'obtenaient de gré ou de force leur place au vieux foyer de la science européenne, et par leur révolte ouverte contre les privilèges de l'Universilé, ils mirent l'arme

du droit dans les mains de leurs adversaires.

Leur fondement dans celte poursuite imprudente fut une donation qu'ils avaient reçue de Guillaume Duprat, évêque de Clermont, à l'effet d'instituer un collège à Paris. Henri II avait approuvé cette donation. Mais pour ouvrir un collège à Paris, il fallait appartenir à l'Université, et pour appartenir à l'Université, il fallait d'abord s'appartenir à soi-même. Une des lois fondamentales de cette puissante association fut de se tenir fermée aux religieux^ ou du moins de ne les admettre que dans la proportion insignifiante qui résultait de leur admission aux grades en théologie. Cela était de toute raison. Une république ne peut pas s'incorporer les sujets d'une monarchie absolue ; et quoi de plus absolu que l'empire d'une règle monastique à l'égard des personnes qui la professent ? La docte corporation fut d'autant moins disposée à admettre les jésuites dans son sein, que ceux-ci prétendirent s'acquitter de toutes les fonctions actives de l'enseignement, et cependant conserver envers leur supérieur, qui habitait Rome, les liens d'une obéissance étroite s'il en fut jamais. Il ne fut pas difficile

de voir qu'ils youlaient faire concurrence à TUniversite en profitant de tous les avantages fournis par Tassocialion sur laquelle TUniversilé reposait, sans lui donner rien de ceux qu'ils retiraient de leur propre association. C'est pourquoi ils furent renvoyés bien loin, lorsqu'ils se présentèrent avec la donation de Guillaume Duprat.

Ils attendirent jusqu'à ce que Laynez leur eût rapporté de l'assemblée de Poissy ce décret qui les autorisait avec toutes sortes de restrictions, dont nous avons indiqué les principales. Il y avait de quoi les désespérer ; mais ils eurent la confiance que les évéques leur voulaient plus de bien que le décret ne semblait l'exprimer, et ils n'en demandèrent pas davantage. Sans rien changer à leurs errements, ils achetèrent bien vite l'hôtel de Langres, que la rue des Cholets séparait de Sainte- Barbe ; ils disposèrent cette maison de manière à la convertir en l'un des plus grands collèges qu'il y eût alors, réitérèrent leur demande pour être admis dans l'Université, et nonobstant le refus qu'ils essuyèrent encore, ils commencèrent à enseigner publiquement à Paris.

Ce coupd'audace fut suivi d'un autre. qui montre jusqu'à quel point ils se sentaient appuyés par l'opinion. Ils prirent le rôle d'agresseurs. Afin de prévenir les poursuites auxqudles ils s'étaient exposés, ils actionnèrent l'Université devant le parlement; ik suscitèrent un procès célèbre, dont l'issue fut un afirét d'appointement, c'est-à-dire le maintien du stata qao. Dès lors il y eut dans le quartier de l'Université un collège qui n était pas de l'Université, et la vogtie se retira des autres pour se poiter à celui-là. Ce Ait bien-

tôt la même chose à Lyon, à Bordeaux, à Toulouse, .enfin partout.

Pour expliquer ce prodigieux succès, les adversaires des jésuites n'ont eu qu'un mot : intrigue, et leurs admirateurs un autre mot : perfection ; mais ni les uns ni les autres n'ont jugé sainement.

Les disciples d'Ignace de Loyola réussirent comme instituteurs par la même raison qui les fit réussir comme religieux. Leur règle était conçue de manière' à rendre impossible parmi eux l'hérésie, qu'on avait vue se glisser dans tous les rangs de l'Église, dans tous les ordres monastiques, dans toutes les maisons d'éducation. On les accueillit comme les restaurateurs de l'orthodoxie lorsque, par l'horreur de la guerre civile, le siècle en fut venu à se repenlir de ce qu'il n'avait pas veillé avec assez de diligence au maintien de l'orthodoxie. Alors la préférence du public fut acquise et aux prêtres qu'on pouvait en toute sécurité investir de la direction de sa conscience, et aux maîtres sous lesquels on était sûr que les principes religieux de la jeunesse ne dévieraient pas. Le reste du clergé eut mauvaise grâce à s'en plaindre, ayant lui-même travaillé les esprits de manière à produire ce résultat ; et si les jésuites se servirent de la chaire et du confessionnal pour procurer à leurs collèges tous les genres d'accroissement, ils firent ce qu'il leur était impossible de ne pas faire, car ils ne formaient qu'une année doût la double imlice, avec des moyens <iifiKsrents, visait au métne but.

Ainsi poussés par le vent de la réaction catholique dans le sens où ils se poussaient eux-mêmes, ils achevèrent leur triomphe en prcnnettant aux famiUès meii-

leure discipline, meilleure instruction et meilleur marché, trois choses dont une seule aurait suffi pour entraîner les suffrages.

Le bon marché, ils le donnèrent efTectivement. Ils déclarèrent leur enseignement gratuit, c'est-à-dire que leurs élèves n'eurent point à rétribuer les maîtres qui lesintruisaient. Ceux-ci furent à la charge de la Société, à laquelle les parents n'eurent pas d'autres prix à payer que celui de la pension, et ce prix fut très-modique, grâce aux donations qui arrivaient de toutes parts. Pour la même somme qu'exigeait l'entretien d'un enfant dans un collège, on pouvait en faire élever deux chez les jésuites \

Quant à l'instruction, il fallut toute la confiance qu'on avait en leurs discours pour croire à la supériorité dont ils se targuaient en cette partie. Leur enseignement, loin de surpasser celui de l'Université, resta longtemps inférieur ; e^ il devait en être ainsi, malgré leur dévouement à l'œuvre qu'ils avaient entreprise. La rapidité dç leur succès les mit en défaut. Ils eurent trop de collèges avant d'avoir formé un personnel suffisant pour y remplir toutes les chaires, de sorte qu'ils furent obligés de salarier des professeurs éclos hors de chez eux et qui n'étaient pas la fleur des écoles. L'excessive soumission qu'ils exigeaient limitait encore leur choix dans le petit nombre des universitaires qui se dévouaient à Texécration de leurs collègues pour les servir. Derrière quelques étrangers de distinction, italiens ou espagnols, aux noms des-

i . Rîcher, Jpologia pro S. C. adversus scholx Lexovex parano^ mum (in-8, Paris, 1602), p. 29.

quels ils donnaient tout le retentissement possible, ils traînèrent une séquelle ridicule aux yeux de leurs adversaires, troupe infîme de a pédanteaux et maistres de \illage, qui n'estoient pas plus tost plantez aux grasses plaines du terroir de Clermonl qu ilz deve* noient grands clercs et grands docteurs et esloient maistres passez en toutes les sciences en un jour, ai^si qu'en une nuict viennent les champignons^ »

A cet inconvénient se joignit une prétention mal raisonnée de leur part quant au choix des livres de classe. Ils ne voulurent entendre parler que des ouvrages composés par leurs auteurs. 11 n'y avait pas à sortir des grammaires d'Emmanuel ou de Coudret, de la méthode de Rome, de la rhétorique de Cyprien,de la philosophie de JaveP; comme si une telle grâce eût été attachée à leur institut, que de lui seul pût sortir la bonne doctrine en tout genre de science et de littérature.

Leur plan d'études ne prétait pas moins le flanc à la critique. Tandis qu'avec une rigueur inflexible ils maintinrent à trois ans la durée du cours de philosophie, ils réduisirent à cinq le nombre des classes pour

i . Harangue de M. Pierre de Hardivillier, recteur de TUniversité, prononcée au parlement pour l'Université contre les pères et eschôliers du collège de Clermont, etc., traduite du latin en François par P. F. R. P. (Paris, in-lâ, i6l2), p. 47.

2. Ratio studiorum^ t. II, p. Mk et 204 de Xinstitutum Societatis Jesu; Fincentii Raffarii, JuliodunensiSy De prxcipuis calaniitatihus Parisiensis Academix^ in-8, iS81; Véritez acadéniiques ou Réfutation des préjugez populaires dont se servent les jésuites contre l'Université de Paris,in-42, 1643, p. 43; ^ichev^Apologia pro S, C, p. 46.

l'enseignement littéraire*. Cependant ils ajoutèrent à cet enseignement une faculté de plus ; car, à l'imitation de Ramus, ils mirent sur le même pied que l'étude du latin celle du grec, qui n'était encore traitée que comnie un art d'agrément dans la plupart des collèges*. Diminuer le temps lorsqu'on augmentait la matière, c'était se mettre dans la nécessité de recourir aux moyens expéditifs. Ils perdirent de vue l'idée des maîtres de la Renaissance, qui avait été de faire sortir de l'explication des auteurs une instruction encyclopédique ;*ils ne s'inquiétèrent plus, comme ceux-ci, de mesurer selon les âges la somme des choses enseignées; ils abrégèrent surtout. ces longues épreuves par lesquelles le professeur devait s'assurer que tous ses élèves, sans en excepter un seul, profitaient réellement de la leçon, et ils donnèrent une extension toute nouvelle aux devoirs écrits, parce qu'on pouvait par leur moyen diminuer les occupations de la classe, où les devoirs étaient rapportés tout corrigés. Par là ils plongèrent les esprits dans un tourbillon d'exercices de mémoire et de plume dont la matière fut renouvelée deux fois par jour. Depuis la dernière classe jusqu'à la première, l'écolier fut emporté au pas de course à travers les prosateurs et les poètes, sans avoir un moment pour se recueillir'. Le temps de la réflexion ne commença pour lui que pendant les trois années de phîlo-

*!• E^aw nudiorum^ p. 173, 193 et 194,

2. Jte/o Hudkrum^ p. 26i3 ; Défense des jésuites «eontre le plaî- «loyer d^Anuiiikly dans Palma Cayet, Chronologie BOf?>eDnûre, 4ui lat, lî^4.

^. &îch«r, Jpologia pro 5, dadversus scholx Lext»e» parant mum^ p. 53 et suiv.; yéritez académiques, p. 59*

Sophie ; et comme cette philosophie, restauration de l'ergotage scolastique aussi complète que l'avait j>ermis le goût du temps, était sans rapport avec ce que les jeunes gens avaient appris jusque-là, comme elle les retenait pendant des semaines et des mois sur des choses qu'il aurait suffi de leur signaler en quelques leçons, s'ils ne s'y engourdissaient pas, ils en tiraient pour tout profit une subtilité pernicieuse \

C'est par cette marche que les jésuites naissants s'acheminèrent à leur fin, qui était de pousser la culture intellectuelle jusqu'au point extrême où elle peut être poussée sans amener l'émancipation des esprits. Ils furent assez heureux, ou habiles, pour que tout ce qu'ils faisaient parût être autant de concessions aux besoins de l'époque. ïls étaient arriérés en philosophie, mais ils obéissaient aux prescriptions si souvent renouvelées de la Faculté de théologie de Paris, la première du monde catholique ; ils précipitaient l'instruction littéraire, mais ils répondaient au vœu des familles et delà plupart de ceux qui prenaient alors le chemin du collège. Les idées avaient bien changé depuis cinquante ans, et une génération qui aurait voulu tout savoir en un clin d'œil avait remplacé celle où tant d'hommes avaient gémi de ne pouvoir pas consacrer leur vie entière à apprendre*. Les professeurs s'en plaignaient sous Charles IX ; bientôt ils furent forcés de céder au torrent, L'Oniver^té cofnmença à mettre plus de prestesse

i . Vmcentii JRaffariiy Juliodunensis^ De prmcipuis calamilatibus Parisiens! s Acadeniix; Véritez académiques, p. 61 .

2. De re litterària orationes très habitx in Àcademîa Parisiensi per Cl. M77wem^ Dmonensem (in-î^, Paris, 1^576), p. 9.

dans son enseignement, elle fit aller de pair le grec et le latin, elle mil le comble à la gloire de Tennemi en se rendant son imitatrice.

Mais le côté fort des jésuites, celui qui, non moins que leur savoir faire, leur conserva la faveur après que les premiers transports de l'engouement furent calmés, ce fut la discipline. A l'avantage que leur donnait en cette partie leur organisation et la ponctualité qui en était la suite, ils joignirent celui de n'avoir pas d'attaches dans le passé, et de pouvoir par conséquent faire table rase de toutes les vieilles habitudes d'indépendance, de toutes les coutumes universitaires qui , par des retours périodiques , consacraient le règne du désordre. Ils eurent encore le bon esprit de s'approprier les progrès qui s'étaient accomplis dans les meilleurs collèges au profit de la. bonne tenue; ils puisèient à pleines mains dans tous les programmes , même dans celui de l'école de Genève^

Chez eux Tenfance cessa absolument d'être livrée à elle-même ; elle devint l'objet d'une surveillance assidue, qui fut exercée par des sous-maîtres pendant le temps que les maîtres avaient à s'éloigner. Et cette surveillance n'eut pas seulement pour objet d'empêcher les écarts de conduite : elle dut être encore une étude des caractères et des habitudes pour arriver à découvrir le mode de direction dont il convenait d'user à l'égard de chaque sujet. Comme l'esprit français, avec son ouverture, se prêtait à merveille à cette partie du devoir des maîtres, il se forma entre les jésuites et leurs élèves une réciprocité sincère d'attachement.

i, Richer, Obstetrix animorum Çin-^'è^ Paris, 1600), cap. 6.

Les révérends pères mirent leurs collèges de France au-dessus de tous les autres qu'ils possédaient en Europe, et plus d'une fois on les entendit se louer de ce que, landis qu'après toute la durée des études , ils en étaient encore à hésiter sur le caractère d'un Italien ou d'un Espagnol, au bout de la première année ils avaient pénétré nos jeunes Français, et possédaient tous les moyens de les conduire \

Leur doctrine était qu'il faut faire du travail un agrément et de l'obéissance un plaisir. C'est pourquoi ils reléguèrent les verges au second plan , les étant de la main des maîtres pour les attribuer à un fouetteur salarié qui ne portait pas Tbabit de leur ordre'. On ne devait y recourir qu'à la dernière extrémité. Ils chassaient de leurs maisons l'élève qui s'y serait exposé trop souvent. Les stimulants qu'ils employaient étaient ceux de l'émulation et de Tamour-propre : les confréries d'honneur et les académies y où les bons su* jels étaient appelés à accomplir ensemble des devoirs de piété ou certains exercices littéraires, les litres d'empereur, de consul, de tribun, décernés aux premiers dans les compositions , les petites décorations portées sur l'habit, les distributions de prix qu'ils convertirent en une institution à la gloire des particuliers non moins que des élèves, car ils éveillèrent parmi les gens riches l'ambition de fournir ces prix en introduisant dans la cérémonie où ils étaient décernés l'éloge public des donateurs'.

4. Richer, Apologia pro S, C, ads^rsus scholx Lexovex paranomum^ p. 32.

2. Ratio studiorurriy t. II, p. 207 de Vinstitutum Societatis Jesu»

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