‹ Histoire de Sainte-Barbe (volume 3)Chapitre 35 sur 145 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

L'Université de Paris depuis l*an 1600.— Sa réorganisation parles efforts persévérants d'Edmond Richer.— Sainte-Barbe petit collège. — Principalats de Baoul de Gazil, Nicolas le Chappelier et François Gaultier. — Rétablissement de l'ordre dans les affaires du collège. — Dissensions intestines entre les grands boursiers. — Intervention de Mathieu Mole. — François Gaultier procureur. — Sa mort.

« L'Université, corps autrefois si formidable par le nombre de ses écoliers et par leur audace, est aujourd'hui un corps sans âme ; ce n'est plus qu'un nom et l'ombre de ce qu'elle a été. Néanmoins, parce qu'on la garde comme pouvant aider à maintenir nos libertés contre les entreprises de Rome, le parlement, et nommément les gens du roi, affectent de la protéger*. »

Ce portrait, tracé par l'historien Legendre à la fin du dix-septième siècle, aurait pu l'être aussi bien à la. fin du seizième. L'Université, qui s'était toujours rétablie au sortir des révolutions les plus désastreuses pour elle, ne put pas se remettre après celle de 1 589,

i. Thyriot, In laudem Luciani Crebetiy BelvacensiSj Choletœiy dans le Recueil indiqué ci-dessus, p. 94.

2. Mémoires de Tabbé Legendre, publiés récemment dans le Magasin de Librairie, t. V, à Tan 1694.

DE SAINTE-BARBE. a^

et cette difTérence est la preuve que ce n'est pas tant par la violence des événements politiques qu elle fut affectée en dernier lieu, que par un changement de lopinion publique à son égard. Le régime introduit dans renseignement par les jésuites était décidément celui qui s'adaptait le mieux au goût de Tépoque. Vainement les universitaires se servirent de l'attentat de Jean Chatel pour représenter les collèges des révérends pères comme autant d'écoles où Ton enseignait le régicide. Cette machine de parti, manœuvrée avec l'ensemble que produit le désespoir, amena l'expulsion des jésuites, mais sans ôter à Henri IV, qui se laissa arracher cette mesure, son estime pour des instituteurs qu'il jugeait les plus propres à lui former des sujets obéissants, sans détruire l'estime qu'un si grand nombre de familles professaient pour l'enseignement des jésuites, et surtout sans rendre à l'Université l'affluence d'écoliers qui avait fait autrefois sa puissance; de sorte que l'édit d'expulsion n'eut pas l'effet qu'on s'en était promis. Il fut d'ailleurs assez mollement exécuté.

Les jésuites, dépossédés de leurs collèges des grandes villes, restèrent dans les petites comme maîtres de pension, et partout comme précepteurs particuliers. Ils mirent à la mode l'éducation domestique*. Leur importance s'accrut de cç que quantité de personnes riches affectèrent d'envoyer leurs enfants dans les établissements qu'ils avîiient près des frontières, comme à Douai, à Pont-à-Mousson, à Chambéry. On voulut

i . Richer, Apologia pro S, C. adversus scholœ Lexovex paranomum, p. 28 ; Baillet, La vie d'Edme Richer, docteur en Sorbonne p. 39, '

^marquer par là que, si loin que fussent relégués les bons pères, on les irait chercher dans leur exil. Bientôt le roi put alléguer l'évidence des faits, et dire qu'il était forcé de les rappeler. Tout le monde s'attendit à les voir revenir triomphants.

Alors l'Université découragée se demanda si, au lieu de prolonger une lutte inutile, elle ne ferait pas mieux de s'agréger ses vainqueurs. Beaucoup de ses suppôts l'y poussaient, et les nombreux émissaires que la Société entretenait à Paris n'épargnaient aucune démarche pour hâter ce dénoûment. Il échoua par la diligence d'Edmond Richer,. principal du Cardinal Lemoine*.

Bien peu de personnes connaissent aujourd'hui ce héros de l'Université, dont l'indomptable énergie procura des inquiétudes même au cardinal de Richelieu. Homme austère et désintéressé, d'une singulière rectitude d'esprit, plein de feu et de cœur, il ne lui manqua que de se produire sur un théâtre plus élevé pour être de ceux dont le nom reste immortel, il appartenait aux dernières promotions du temps de Charles IX et de Henri III, et il avait recueilli les gémissements des vieux professeurs de la Renaissance sur la décadence du corps enseignant. Un long séjour qu'il fit ensuite chez les jésuites, sans parvenir à les aimer, lui révéla leurs côtés vulnérables. Il reconnut qu'avec l'affiliation des imprimeurs et des libraires, avec ses Facultés supérieures et le monopole dék grades, l'Université avait de quoi leur tenir tête ; qu'à l'armée des riches

1 . Edmundi Richerii^ doct, ikeologi^ De optimo Atademim statu lihri II y 1603.

DE SAINTE-BARBE. dl5

amis qu'ils travaillaient à se former, il était possibla d'opposer Tarmée des pauvres , autrement forte par le courage et par la reconnaissance * ; que leur mode d'enseignement contenait de mauvaises choses, sur lesquelles on ferait avec le temps revenir l'opinion publique; qu'il n'était pas difficile d'implanter dans les collèges une discipline aussi bonne que la leur^ en s'inspirant de ce qu'ils faisaient et en bannissant une fois pour toutes les vieilles folies scolastiques, les lendits, les régals, les minervales, et tons ces divertissements surannés, objet d'effroi pour les gens paisibles et pour le gouvernement; enfin qu'on s'assurerait la protection de celui-ci en se livrant à lui plus qu'on n'avait fait par le temps passé, et en lui remontrant la nécessité d'une école où l'on instruisît la jeunesse à défendre le trône contre les envahissements de Rome. Richer avait conçu ce dessein dès l'entrée de Henri IV à Paris. Il en fil part à plusieurs de ses collègues, et à des prélats qui, à leur tour, y attirèrent le roi. La réforme proposée fut discutée pendant six ans, au milieu des alterpatives d'indignation et de regret, dont l'opinion fut affectée à l'égard des jésuites. C'est alors que l'infatigable universitaire , appelé au sein de la commission qui préparait le travail , eut à déjouer les intrigues et à relever les courages. Il eut la joie de voir son œuvre aboutir. Aussitôt que le fameux statut de 1 600 eut été promulgué , il se chargea lui-même d'aller le mettre à exécution dans les col-

4 . a Ut Parisiensis Academia serio instauretiir et ad posteras propagetur, enitendum est maxime ut pauperes facile et sine sumptu litteris operam dare valeant. » Historia Acad, Paris, ^ Ms. suppl» 1., n<» 64 de la Bibliothèque impériale, t. IV, fol. 84, verso.

léges, bradant pour cela les cris, les malédictions^ les insultes et toutes les résistances qu'un malade révolté oppose au médecin qui lui applique le fer chaud sur la plaie ^

L'Université sortit de là ce qu'elle fut jusqu'aux approches de la Révolution française , une oligarchie de professeurs n'ayant plus à subir l'impulsion ni la contradiction de leurs élèves, une association Ubre, pourvu qu'elle se tînt renfermée dans sa sphère, non pas un corps sans âme, comme l'a dit l'abbé Legendre, mais une âme très-forte dans un corps exigu.

Sous ce nouveau régime, dix collèges seulement conservèrent le plein exercice , et soixante-dix professeurs en activité représentèrent, avec les principaux et quelques éméritçs, la Faculté des arts. Quinze collèges avaient péri entièrement; vingt-six autres se maintinrent, réduits à leurs dignitaires et à leurs boursiers. Ils furent les petits collèges, les collèges non fréquentés, minora^ incelebria collegia. Ils n'eurent pas de classes ;. on y fit seulement des cours supplémentaires de philosophie, dont les professeurs étaient les aspirants en théologie , toujours astreints par les statuts de la Faculté à l'obligation d'avoir expliqué publiquement les livres d' Aristote. Ces leçons furent suivies par les élèves des Universités étrangères, ou par ceux des Jésuites qui voyjaient obtenir un certificat d'études afin d'accéder aux grades dans les Facultés. La plus petite chambre suffisait pour ces exercices, qui se passaient très-souvent entre le maître et un seul élève*. Si l'auditoire

i . Richer, De optimo Academix statu,

2. Archives de TUnivei-sité, Reg. 44,. fol. 107; Fourneau, Mé-

DE SAINTE-BARBE. il7

était plus garni , on se servait de la grande salle. Le reste des bâtiments, sauf ce qui élak nécessaire aux habitants naturels de la maison , fut loué à des maîtres de pension, à des précepteurs d'enfants riches, à des ecclésiastiques, à des lettrés, et même à des gens de métier, malgré la surveillance active de TUniversité , qui tenait à ce que ces collèges déchus fussent toujours des lieux affectés à Tétude.

C'est sous cette forme de petit collège que Sainte- Barbe ressuscita par les soins de François Gaultier, nommé principal en 1607. Mais il faut dire ce qui se passa entre la mort de Pierre Dinet et Tavénement de ce Gaultier.

Deux principaux se succédèrent dans ce court intervalle de temps, sans profit pour le collège et sans honneur pour eux-mêmes.

Le premier fut Raoul de Gazil, recteur éméiite, ci-devant principal du collège de Calvi, dont il ferma la porte en 1590, après avoir vu tous ses élèves se disperser. Il fut nommé à Sainte - Barbe au mois d'août 1 595 ; mais ce poste parait n'avoir été pour lui qu'un lieu d'attente, qu'il se promettait de quitter aussitôt qu'il trouverait mieux. 11 ne toucha que dix livres de l'argent du collège; dès le 1®' janvier 1596, il jouissait de la cure de Saint-Jacques la Boucherie. Plus tard il devint aumônier et prédicateur ordiriKre de Louis XIII, qui l'éleva en 1614 à la dignité de trésorier de Saint-Martin de Tours , sans l'astreindre à résidence*. Il partagea le reste de sa vie entre la Cour,

moire sur la réunion des petits collèges fondés en l'Université de Paris(in-i, 1763), p. 93.

Page 1