‹ Histoire de Sainte-Barbe (volume 3)Chapitre 5 sur 145 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Suite du procès avec Montaigu. — Visite judiciaire du président de Thou. — Arrêts en faveur de Sainte-Barbe. ~— Manœuvres de Robert Certain contre ses collègues. — Etat du collège et de TUniversité pendant la première guerre civile. — Supplice de l'un des Supérieursréformateurs de Sainte-Barbe. — Perte de Tavantage obtenu sur Montaigu. — Lutte vigoureuse contre Bobert Certain. — Seconde guerre civile. — Examen de la foi à Sainte-Barbe. — Mort de Robi^rt Certain.

Le procès dont Robert Dugast léguait la poursuite à son collège fut vigoureusement mené par Jean ' Quintin. L'énergique activité de ce fidèle mandataire trouva de l'appui au Palais. Sainte-Barbe comptait parmi ses amis des présidents, des conseillers, des avocats, des procureurs, gens qui avaient fait leurs études chez elle ou sous les maîtres composant alors son personnel enseignant. Elle avait soin d'entretenir leur bonne volonté par ces petits cadeaux qu'autorisaient les usages universitaires, des gants au jour de l'an, des cierges à la Chandeleur^ Au nombre de ces

i. Archives de PEmpire, H. 2808*, p. 28.

i8 HISTOIRE

patrons figurait le président Christophe de Tbou^ lié d'ancienne date avec le défunt principal. N'étant encore qu'avocat au parlement, il avait plaidé pour lui contre Gouvéa*. Grâce à toutes ces connaissances, on se vil à la veille de l'emporter sur Monlaigu après dix-huit mois de procédure, ce qui était une célérité merveilleuse, vu le train dont la justice allait en ce temps-là.

La Cour, avant de rendre son arrêt, ayant décrété une visite des lieux, Christophe de Thou lui-même se chargea de ce soin. Il se présenta le 21 janvier 1560, en compagnie dés consei^llers Jacques de Varade et Jacques Viole, pour juger sur place la valeur des raisons alléguées par les deux parties*. Montaigu fut défendu en dépit du sens commun. L'homme de loi qu'il avait chargé de sa cause, ne possédait que de faux renseignements ou ne voulait dire que des choses contraires ^ la vérité. Par exemple, il osa soutenir qu'il n'y avait pas eu d'exercice à Sainte-Barbe avant 1 556 : ce qui fit hausser les épaules aux juges qui Técoutaient, et donna beau jeu à la partie adverse en lui fournissant' l'occasion de rappeler l'illustration séculaire du collège.

Ce fut tout le temps le même système de dénigrement, et par conséquent la même ouverture à des réponses péremptoires. Voici les moyens de la défense à l'égard du jardin. Il était nécessaire pour la récréation des théologiens, hommes d'étude, qu'on ne pou-

4. Archives de l'Empire, Registre du parlement X. 8348, fol. 310, et X. 4934, fol. 224.

2. Le procès-verbal est aux Archives de rÊmpire, S. 6516, liasse 11.

DE SAINTË-BARBE. i9

vait pas condamner à rester toujours renfermés dans leurs chambres ; il était encore nécessaire parce qu'il était devant la salle des mêmes théologiens, et que cette salle perdrait . tout son jour si on bâtissait là une chapelle, que les Barbistes pouvaient aussi bien mettre à Topposite, sur un terrain à eux ; il était nécessaire à un troisième chef, parce qu'il recevait les immondices de la maison ep vertu d'une ordonnance de police. Mais, fut-il répliqué, vos théologiens respireraient plus à Taise, et sans nous troul^ler, dans le grand jardin que vous appeliez le Royaume des Pauvres, et dont vous avez indûment retiré fusage à ces mêmes pauvres pour le mettY-e en location aussitôt que vous avez vu naître le procès, afin d'établir par là rimpossibilité de remplacer le lieu en contestation. La difficulté que vous faites au sujet de votre salle de théologie n'est pas plus fondée, car nous ne bâtirons pas si haut qu'elle' perde son jour; et d'ailleurs, si nous bâtissions à l'autre endroit que vous indiquez, comme ce serait toujours devant vous, vos autres salles ne seraient pas moins assombries. Quant au cloaque pratiqué dans le jardin, qui est pour nous une chose intolérable, qui est contraire au principe que nul pour sa commodité ne doit rendre la maison de son voisin incommode, puisque vous dites qu'il a été établi par ordonnance de police, montrez-nous cette ordonnance. Nous vous prouverons, nous, qu'il est le résultat d'un accord entre Jacques de Gouvéa et Noél Baide; que non seulement la police n'y est pour rien, mais qu'on n'a pas même consulté pour l'établir Robert Dugast, qui était déjà propriétaire de Sainte-Barbe.

Le mandataire de Montaigu, iie sachant plus que dire, se réfugia dans les raisons de sentiment. Toute celte affaire, à l'entendre, ne procédait que d'animosité. On voulait rendre encore plus dure Texistencede ces pauvres étudiants qui suivaient la règle austère des Minimes. On le laissa dire, et on se rendit en dernier lieu dans la chapelle de Sainte-Barbe, où, par ex* traordinaire et pour Thonneur de MM. de la Cour, on avait préparé ce jour-là un bon feu^ Là on se convainquit de. l'urgence qu'il y avait à construire une chapelle neuve, car c'était le réfectoire même qui en tenait lieu, au moyen d'ui^e petite pièce placée à l'un de ses bouts qu'on avait transformée en un sanctuaire. Un treillage qu'on enlevait au moment des offices formait la séparation. On eUt beau dire que cela était ainsi dans les collèges de Reims^ de Boncour et des Bons*Enfants, la commission du parlement ne trouva pas décent que l'on bût et que Ton mangeât, en lieu consacré, ni qu'un autel reçût en^^uise d'encgjosJes vapeurs de la cuisine.

La cause était jugée. Un premier arrêt ordonna d'aller prendre l'autorisation de l'archevêché et de commencer les travaux conformément au devis qui avait été dressé du vivant de Robert Dugast*. 11 fut fait provision de pierres et de sable ; la cour du collège se remplit de matériaux; puis, par un second arrêt, Montaigu fut mis en demeure de se contenter d'une partie de terrain qu*on lui attribuait comme dédom-

i. Comptes du collège, aux Archives derEnipîre, H. 2808*, p 28. 2. Arrêt du 17 mars i{i59, v. st., imprimé dans Félibien, t. IV, p. 787.

magement sur la propriété de Sainte-Barbe*. Toutefois ni ce jugement ne ressortit son effet, ni la chapelle ne fut construite. Le mauvais vouloir de Robert Certain paralysa les efforts de Jean Quintin, et rendit inutile l'assistance du parlement.

A ses autres défauts le nevçu de Robert Dugast joignit l'ingratitude. Ayant reçu pour sa part d'héritage deux collèges florissants (car c'est à lui que revint aussi la propriété de Coqueret), il ne pardonna pas à son bienfaiteur de l'avoir mis dans l'obligation de rendre des comptes à l'égard de Sainte-Barbe, de sorte qu'il prit la fondation en dépit, et qu'il tourna toute son industrie à la ruiner. Tous ceux de ses actes qui nous sont connus ne tendent pas à autre fin.

La première chose qu'il fit, lorsqu'il se vit le maître, fut de poursuivre le rachat du cinquième que Robert Dugast n'avait pas pu réunir à la propriété du collège. Cehii-ci mort, la famille Pelin^ qui détenait toujours cette portion, sentait sa vengeance satisfaite, et ne demandait qu'à terminer la guerre aux plus douces conditions. Certain n'éprouva donc aucune difficulté; mais lorsque, pour répondre à la volonté de son oncle inscrite dans l'acte de i 556, il aurait dû faire l'acquisition pour le compte du collège, il traita avec les Pelin en son propre et privé nom*, de manière à continuer, pis que cela, avec la méchante intention de

d . Arrêt du 24 février 1561 , v. st., aux Archives de l'Empire, S. 6516, liasse il.

2. Archives de PEropire, Inventaire des titres de Sainte-Geneviève, L« U45, ibl. 408^ Requêtes des 6 et 8 novembre 1677 et 23 janvier 1678, carton S. 6351 bis.

rendre perpétuelle la présence si fâcheuse d'un intérêt privé dans les affaires d'un établissement public.

Ce n'est pas tout. Le lotissement de la propriété de Sainte-Barbe n'avait jamais été fait, ou s'il avait été fait, on n'exhibait point les papiers qui en témoignaient. Certain n'eut pas plus tôt obtenu son cinquième qu'il exigea qu'on lui en réglât la consistance, et sa prétention fut de le faire porter sur la plus belle partie du collège, le logis bâti en 1553, qu'il habitait, et un espace conligu, qui avait été converti en jardin. Comme le procureur et le chapelain résistèrent à cela, sans recourir à l'arbitrage des Supérieurs, il lesactionna en justice.

Voilà donc un premier procès, qui fut tantôt après suivi de trois autres.

Le second çut pour objet un compte tout à fait déraisonnable qu'il voulut faire accepter lorsqu'il remit au procureur, entretenu jusqu'alors pour ne rien faire, la gestion des deniers qu'il était parvenu à garder pendant les dix-huit mois qui suivirent la mort de son oncle. Le troisième porta sur une demande de répa- Irations à faire dans son appartement, et le quatrième sur une autre demande tendant à ce que le collège supportât une charge qui semblait devoir être attachée à Texploitation de la pédagogie^

On conçoit que notre principal, ayant tant de batteries dressées à la fois contre l'administration du collège, n'ait pas secondé les personnes qui poursuivaient TafTaire de la chapelle. Les événements lui créèrent

i. Oxnptes du Cbifége, smc Archives de FEoipire, H. 2809^, p. 68.

une sorte d'excuse pour sa négligence à profiter de la victoire, lorsqu'elle fut acquise.

Nous sommes arrivés à l'un des pires moments de la querelle religieuse, celui où les partis, exaspérés par une lutte de quarante ans, songèrent à profiter de la minorité de Charles IX pour en venir aux mains. L'idée d'une guerre civile était partout, aussi bien dans l'Université de Paris qu'à la cour, à la ville et dans les provinces. On échangeait avec rage les termes de papiste et de huguenot^ mis à la mode depuis peu. Une partie de la jeunesse catholique des collèges était aux aguets pour dénoncer les actes d'hérésie, ou les réprimer elle-même par la violence. La jeunesse protestante, cherchant dans l'union la force qu'elle n'avait pas par le nombre, s'était organisée par escouades sous des caporaiix dont elle recevait le commandement. La tâche des principaux était bien épineuse. Non-seulement on les prenait à partie pour les désordres commis au dehors, mais on trouvait qu'à l'intérieur ils ne s'acquittaient point assez virilementde leur devoir. Ils avaient beau protester de leur zèle à maintenir la discipline et la régularité dans l'accomplissement des devoirs religieux ; comme on aurait voulu les astreindre à des rapports de police dont il répugnait à la plupart de se charger, leur peu d'empressement sur ce point passait pour une condescendance coupable envers rhérésie\ Journellement ils étaient appelés à l'Université ou au parlement pour s'entendre adresser des admonestations publiques*; ou bien ils recevaient

i. Arrêt da paricment du 27 février! 561, T. ^.^ dans Féli- Hcn, t. IV, c»l. SOe.

2, Duboulay, Historia Univ. Paris, ^ t. VI, p. 545, 551, etc.

2i HISTOIRE

la visite encore plus désagréable d'émissaires qu'on leur députait pour les interroger en secret. La mauvaise humeur en vint contre eux à ce point qu'il fut question un moment de ne faire que trois collèges de tous ceux de l'Université , afin qu'il fût possible d'exercer une surveillance directe sur l'esprit de la jeunesse*.

Avec l'administration de la ville c'étaient d'autres ennuis. Paris avait été. déclaré en danger; on avait décrété toutes les mesures prises d'ordinaire lorsque l'ennemi était aux portes : l'impôt pour la mise en état des fortifications, l'éclairage des rues aux frais des habitants, les sentinelles et patrouilles de nuit. Les collèges ne furent pas exempts de ces charges. Sainte- Barbe, pour sa part, paya la contribution énorme de vingt livres, qu'elle eut la douleur de voir se renouveler dix ans de suite; elle fit sa consommation de chandelles dans des lanternes apposées contre ses murs extérieurs; elle équipa en haliebardiers deux hommes de service, qu'elle eut devant sa porte pendant les alertes, ou qu'elle envoya à leur lourde garde passer la nuit au poste de la porte Saint-Marcel*. Sans compter le désagrément de la dépense, toutes ces choses, sortant de l'ordinaire, exposaient aux contraventions ou devenaient des sujets de trouble, lorsque tant d'autres circonstances compromettaient déjà la tranquillité.

Au milieu de ces tracas commença la douloureuse

Page 1