Archives de rUniversité, Reg. 37, fol
a publié récemment de curieux mémoires sur la vie de Bossuet.
Parmi les élèves des pensionnats, nous en trouvons deux qui devinrent des hommes illustres, Santeul et César d'Estrées*.
Jean Santeul fit ses humanités étant à Sainte-Barbe, en pension chez Fun de ces maures qui envoyaient des élèves aux jésuites, car il est certain qu'il suivit les classes du collège de Clermqnt. C'était un enfant doux et jovial, qui avait dans l'humeur des côtés bizarres, et avec cela une sorte d'infirmité physique, un tic nerveux qu'il ne pouvait pas contenir lorsqu'il s'appliquait à ses devoirs. Les contorsions qu'il faisait alors furent regardées comme l'indice de ce que les anciens appelaient œsirum^ la piqûre de la mouche poétique. 11 s'enflamma à se l'entendre dire, et témoigna pour le vers latin une préférence que justifièrent pleinement ses dispositions naturelles. C'est ainsi que le plus célèbre poète latin du dix-septième siècle se révéla au lieu même qui, un siècle auparavant, avait vu sortir les premiers fruits de la veine de Buchanan et d'Antoine de Gouvéa, l'Horace et le Catulle de la Renaissance*.
Le plus grand succès de collège obtenu par Santeul fut à l'occasion d'un petit poème intitulé la Bouteille ou la Bulle de savon, qu'il composa pendant qu'il faisait sa rhétorique sous le P. Cossart. C'est une pièce
A, Faclum de Simon Menassier, principal de Sainte-Barbe, contre T Université, J723.
2. Baîîlet, Jugements des gavants, éd.Latnonnoye, t. V, p. 407; Dictionnaire historique de Moreri ; Pinel de la Martîllière, La vie et les bons mots de M. de Santeuil, in-12, 1738.
OÙ il y a de jolis vers ; mais la composition n'en vaut rien. Nous dirons le sujet, pour montrer l'excessive indulgence ou le mauvais goût des maîtres qui s'extasièrent devant une production si informe.
Phyllis soulageait par des larmes les peines de son cœur. L'Amour recueille dans une coquille l'eau qui tombe de ses yeux, et, y mêlant une liqueur enchantée, avec un chalumeau il se met à souffler des bulles. Iris voit avec jalousie ses couleurs transportées sur ces globes légers ; elle craint qu'ils ne la supplantent dans - son office de messagère des dieux, elle s'efforce de les crever ; mais l'Amour les protège de ses ailes. Vénus, qui prend pitié du dépit d'Iris, s'avance pour lui expliquer que ce n'est qu'un jeu. Là commence une interminable démonstration de physique expérimentale, fort déplacée dans la bouche d'une déesse qui d'ordinaire ne s'occupe pas de ces choses-là. Pendant que Venus parle, l'Amour forme une dernière bulle plus belle que toutes les autres. 11 la suit dans les airs, la pousse de son haleine, et la fait monter jusque dans l'empyrée, où elle est changée en astre.
Le P. Cossart trouva cela si joli qu'il en fît l'objet d'une véritable ovation pour son élève. Celui-ci reçut les applaudissements de ses condisciples et de tous les révérends pères, professeurs ou maîtres de quartier à Clermont. La pièce passa de main en main et courut la ville. Peu s'en fallut qu'on ne la proposât comme un sup^ément à joindre aux Métamorphoses d'Ovide^
1 . Elle a été imprimée à part : Bullas metamorphosis seu Lacrymas Phyllidis in bulUim primo^ deinde in sidus conversXy carmen heroicum Santolu, Paris, Cramoisy, 1663, in-fol.
Il est heureux pour Santeul qu'il ait possédé en lui un fonds de bon sens qui le détourna de ces fadeurs. S'il resta un poêle bel-esprit, du moins s'abstint-il plus tard de traiter la mythologie en façon de roman. La Bouteille de savon figure dans le recueil qu'il fit lui-même de ses œuvres, avec l'épilogue que voici :
Hoc lepidum carmen vel adhuc pubentibus annis Scripsi ; non pudeat rudiorem exponere musam : Est incompositse sua laus et gloria musae.
Nos pueri fuimus ; tune, pulchro laudis amore, Omnia praeclaro tentabam scribere vei*su.
Plaudebant juvenes, mihi non minus ipse placebam, Et me grandiloquis jam tum miscere poetis Stultus ego audebam, et cœlum tetigisse videbar. Âddiderant animos, dum laudant multa, magistri : Non illos mendisque scatens crudumque pigebat Ad cœlum vultu simulato attollere carmen, Spondebantque omnes me magnum in nomen iturum. Credulus ah ! nimium per carmina quaerere famam Incepi ; at vatem sine nomine fama reliquit ^ .
Ceux qui connaissent le personnage ne seront pas dupes de l'apparente modestie qui semble avoir dicté ces vers. Santeul n'était pas modeste. Il croyait fermement que, depuis le siècle d'Auguste, personne autre que lui n'avait su faire parler la muse latine, et de plus il avait la prétention de ne devoir cela qu'à son génie*. En mettant son premier essai au milieu des productions de sa maturité, son dessein fut certaine-
1. Joannis Baptistx Santolii ^ Victor ini j opéra poetica, In-J2, Paris, 1694.