CHAPITRE XII
Projets de Simon Mena»sîer pour le rétablissement du plein exercice. — Le jansénisme dans. rUniyersité. — Démêlés de Saime-Bàrbe avec 1« curé de Saint-Hilaire et le tribunal académique. — Première doctrine bistorique sur l'origine de Sainte-Barbe. — Nouvellç tentative des jésuites pour avoir une partie du collège. — Procès arec l*Uâiversîté.
Toutes les grâces qui venaient consoler la pauvre Sainte-Barbe sur son lit de Procuste n'étaient aux yeux de Simon Menassier que le prélude d'un événement bien plus glorieux qu'il rêvait pour elle. Depuis qu'il eut su dans le détail comment avait été préparé et fabriqué le contrat de 1683, il se persuada qu'il parviendrait à en obtenir la rescision , et de là à projeter le rétablissement du plein exercice dans le collège , il n'y eut qu'un saut pour sa vive, beaucoup trop vive imagination.
Le bon procureur fut entraîné à cette visée par la situation du pensionnat qui avait pris domicile dans les bâtiments aliénés. Cet établissement, dont l'importance et la répi^talion allaient croissant d'année en année, n'appartenait à personne. 11 relevait à la fois de plusieurs autorités universitaires, et Sainte-Barbe exerçait sur lui une part de domination en ce qu'elle lui prêtait sa chapelle, l'admettait au bénéfice de son existence légale, le tenait en garde sous sa clef. Que la vente à l'Université fût déclarée nulle , le collège
rentrait en possession de tous ses bâtiments, il les reprenait avec les locataires qui étaient dedans : cela lui donnait un personnel tout forme de maîtres et d'élèves, et des classes prêtes à fonctionner.
Tel fut le plan conçu par Simon Menassier. Il comptait le mettre à exécution aussitôl: que M. Delaroche aurait fermé les yeux, s'étant arrangé de telle sorte que la succession de celui-ci ne devait pas lui échapper. Il fit en effet constituer une troisième fois , et à son profit, la coadjutorerie au principalat'. Pendant un temps il renferma ses idées en lui-même; mais loi'squ'il vit le succès de ses premiers efforts , la joie le rendit indiscret. 11 laissa paraître la suite de ses desseins, et par là il adieva d'indisposer l'Université, déjà fort miécontente de lui pour d'autres raisons.
C'est ici le lieu de signaler un curieux mouvement qu'on vit se produire dans l'esprit du corps enseignant au déclin du règne de Louis XIV.
On sait le retentissement qu'eut la controverse provoquée par la doctrine de Jansénius sur la question théologique de la grâce. Après que la persécution se fut appliquée à détruire jusqu'au dernier ferment de cette querelle , il arriva qu^au lieu de quelques dissidents/ on en avait suscité des milliers. Des gens incapables de rien comprendre à une discussion de cette nature, d'autres qui, l'ayant comprise, avaient désap prouvé les jansénistes, se tournèrent du côté de ceux ci après leur défaite. Ce fut le résultat naturel de l'admiration de la multitude, lorsque la moralité et la
i , Bequéte à cet effet présentée par Louis Delaroche aux Supérieurs du collège, Archives de l'Empire, M. 189.
noble indépendance des vaincus eurent parlé à son intelligence. Les idées de liberté n'existaient point en ce temps-là; mais le sentiment de la liberté ne saurait périr dans les cœurs. Il donna signe de vie en se prononçant, sous le couvert des formules religieuses, contre l'absolutisme qui avait prévalu dans TÉglise et dans l'État. Alors un vieillard exilé, et vivant d'aumônes dans un coin des Pays-Bas, devint, sans l'avoir cherché, le chef spirituel d'une fraction de l'Église qui comptait des adeptes dans tous les diocèses de France et principalement à Paris. C'est parmi les gens de robe, parmi les membres du bas clergé et dans la population des paroisses pauvres que se recruta le nouveau jansénisme. L'Université y donna en plein.
Quoique l'archevêque de Paris, M. de Noailles, passât pour en avoir sa bonne part, on n'était point janséniste a Notre-Dame , où Simon Menassier avait conservé ses habitudes. Aussi bien ce docteur n'aimait pas la controverse. 11 était de l'opinion de ceux qui pensent qu'en matière de religion le mieux est de ne jamais discuter. Pendant quarante ans qu'il fit partie de la Sorbonne, c'est à peine s'il assista dix fois aux réunions de la Société ^ Son attitude, au milieu de la crise qui agita son époque, fut celle du dédain. Jésuites et jansénistes lui étaient également insupportables. Il se moquait des continuelles doléances de ceux-ci, il méprisait l'ambition de ceux-là*; il aurait désiré n'avoir affaire ni aux uns ni aux autres. 11 éprouva qu'avec la meilleure volonté de rester neutre,
j. Nouvelles ecclésiastiques, n® du 46 décembre 1729. 2. Faclum de Simon Menassier contre TUniversitc.
on ne se tient pas dans une mêlée sans recevoir d*éclaboussures.
Une scène très-désagréable pour lui, et qui, selon toute apparence, avait été concertée entre le recteur Debacq et Jollain, curé de Saint-Hilaire, se passa en 1709, pendant l'inspection du collège*.
Jollain^ ardent janséniste, était en brouille avec Menassier, et à cause de cela il avait cessé de s'acquitter des messes fondées dans son église pour le repos de Tâme de Robert Dugast. Son prétexte était . que l'administration de Sainte-Barbe manquait à tous ses devoirs à l'égard des élèves boursiers. En effet ces enfants n'étaient plus nourris ni logés au collège; ils n'y avaient qu'une salle d'étude, et la pension de 37 livres 1 sous, qu'on leur servait en vertu du tarif fixé sous Louis XIII, était devenue pour eux un secours dérisoire. Le curé de Saint-Hilaire se croyait donc obligé de réclamer au nom de sa paroisse, qui y avait intérêt, le rétablissement des choses sur un pied plus raisonnable.
Le thème de Simon Menassier était que toute amélioration d'état pour les personnes avait été rendue impossible par la vente à l'Université; donc il n'avait nulle hâte d'aplanir une difficulté dont il comptait se servir pour attaquer cette vente, et on devine la réplique qu'il donnait à JoUain. Mais JoUain, qui en savait long et qui croyait avoir barre sur le procureur, voulut à toute force le réduire.
A cette visite de 1709, lorsque le Conseil académique eut pris 3éance pour entendre les rapports sur
i. Archives de PUniversité, Reg. ki, fol. 83.
i9S HISTOIRE
la situation du collège, on -vit entrer le curé de Saint- Hilaire, qui se présenta comme plaignant. Il exposa ses griefs au sujet des petits boursiers, et demanda, au nom de la justice, Vaugmentalion de leur bourse, attendu, ajouta-t-3, qu'il croyait savoir que celle des grands boursiers avait été mise en rapport avec la valeur actuelle de l'argent ; que c'était là un fait facile à vérifier, que l'Université n'avait qu'à décréter le dép6t à son greffe des comptes de Sainte^arbe. • Celte ouverture, faite avec infiniment de politesse et de modération, fut un coup de poignard dans la poitrine du procureur. Le cher homme était int^re, mais non pas désintéressé. Il s'était fait allouer par le Conseil de surveillance une somme annuelle de 200 livres pour les peines de son administration ; en outre il avait converti, un peu trop avantageusement pour lui, en une autre rente de 100 livres, certaines avances qu'il avait faites lors de la construction de la chapelle. Il touchait donc 300 bonnes livres sur les revenus de la maison. Voilà ce dont JoUain voulait que le tribunal académique eut la preuve, et ce qui mit Menassier aux abois. II s'emporta, récrimina contre le curé de Saint-Hilaire sur ce qu'il ne céle^ brait pas les offices auxquels il était tenu, et dit aussi son fait à l'Université. Il fit une charge à fond contre la vente de 1 683, en déclarant qu'on se trompait si Ton croyait finie cette monstrueuse affaire, qu'une protestation de lui, Menassier, reposait chez nu notaire depuis 1694, et qu'un jour ou l'autre on verrait*.
i . Factum de Simon Menassier contre rUnîversrté, p. i8.
On prit note de ce qu'il disait, quoiqu'on s'abstînt d'en mettre un seul mot au procès-verbal, et l'assistance n'en ordonna pas moins le dépôt des comptes de Sainle-Barbe au greffe de. l'Université.
Tel était le crédit de JoUain que, bien qu'il n'exerçât aucune fonction académique, il obtint la permission de prendre connaissance des comptes lorsqu'ils furent apportés. Déçu dans son attente, parce qu'il ne trouva que des pièces informes et incomplètes, il recommença ses instances pour avoir les véritables registres^ Ils ne furent livrés qu'en 1710, après une autre inspection où Jollain vint derechef demander le dépôt*. Alors fut déchiré le voile qui couvrait le mystère des 300 livres touchées par le procureur. Pourchot conclut, comme syndic de l'Université et comme janséniste non moins déterminé que Jollain, à ce que la perision de Simon Menassier fût mise en séquestre, et que cependant l'Université, après avoir fait dépouiller attentivement les archives du collège, réglât de nouveau l'emploi de sa dotation. Le tribunal donna la sentence qu'on lui demandait, au nom de sa sollicitude pour Sainte-Barbe, menacée pour la seconde fois d'une ruine prochaine^.
La prévention avec laquelle on s'était conduit dans celte affaire devint manifeste lorsque Pourchot eut achevé son dépouillement. Jamais les affaires du collège n'avaient été mieux menées, et rien n'était plus éloigné que la ruine. L'irrégularité dont on faisait un
1 . Archives de l'Université , Reg. 41 , séance du 7 septembre