I . Archives de l'Université, Reg, 41, fol
manger de plus mauvais encore \ La fourniture absorbait toutes les ressources dont pouvai'ent disposer les procureurs. Ce fut un cruel embarras pour ceux-ci de se voir présenter un jour la cote à payer pour une taxe des pauvres que venait d'imposer le gouvernement. Ils contèrent leur peine aux supérieurs locaux, qui eux-mêmes s'adressèrent à l'Université, et l'Université consentit à payer la somme qui ne pouvait pas se trouver dans les coffres de ses locataires *.
Jusqu'à celte désastreuse année 1710, tout alla au mieux pour les Communautés. Elles jouirent d'une tranquillité et d'une sécurité complète, grâce à la paix de l'Église, grâce aux efforts des maitres pour tenir leurs élèves dans l'ignorance des éclats passagers qui troublèrent cette paix. Ce fut le temps des meilleures études. I^s plus beaux fruits qu'ait produits l'institut de Thomas Durieux se rapportent à cette première période de vingt ans.
Citons quelques sujets, les uns très-connus, les autres moins, mais encore dignes d'intérêt.
Jean Le Beuf, né à Auxerre le 7 mars 1687 et voué à l'état ecclésiastique dès l'âge de sept ans, fut envoyé à Paris après ses études achevées dans son pays. Un secrétaire du roi, de ses parents, le plaça dans la Communauté des philosophes de Sainte-Barbe. Tout en recommençant sa philosophie, il se livra avec ardeur à l'étude du grec et de l'hébreu. Il se perfectionna aussi dans la connaissance du plain-chant et de l'histoire ecclésiastique, deux choses qui lui furent d'un si
i . Vie de M. Tabouiin , dans le Nécrologe des Amis de là Vérité, p. HH,
2, Archives de TUniversitc, Reg. 41, fol. 123.
grand secours pour ses travîiux ultérieurs. En 1703, il passa à Lisieux, dans la Communauté des Théologiens. A la fin de son cours, M. Durîeux aurait bien voulu se rattacher ; mais en allant compulser les manuscrits dans les bibliothèques, Le Beuf avait fait connaissance, avec des savants qui l'engagèrent à se consacrei- plutôt à l'érudition. Sans manquer à la reconnaissance, car il conserva toujours un tendre attachement pour la maison où son esprit s'était pénétré des véritables règles de la critique, il suivit la pente sur laquelle Pentrainait sa vocation ^ Esprit fécond et original, il fit des choses dont son siècle était incapable de comprendre toute la portée ; ce n'est que depuis peu d'années qu'on l'estime pour ce- qu'il vaut. Il est, chez nous, le créateur de la science qui consiste à retrouver l'histoire par les vestiges que les événements ont laissés sur les lieux. Son Histoire du diocèse de Paris est à comparer au livre de Pausanias sur les antiquités de la Grèce, et supérieure par la sûreté du jugement.
Nicolas Piat, qui succéda à RolUn dans la chaire d'éloquence latine au Collège de France, vint aussi compléter à Sainte-Barbe, vers 1704, des éludes qu'il avait commencées à une singulière école. Un vieux janséniste marié, et resté veuf avec une fille, s'était fait prêtre à Savonnières, en Lorraine. Sa fille était une savante. A eux deux ils ouvrirent une petite école dans le genre de* celles de Port-Royal, et formèrent une quantité d'élèves de mérite. C'est de leurs mains
\ . Mémoires de rAcadéniie des Inscriptions et Belles-Lettres, t. XXIX, p. 372.
que le jeune Piat sortit pour venir faire sa rfaétoriqxie et sa philosophie dans les Communautés^ II y fut employé comme maître aussitôt qu'il eut son diplôme de maitre es arts. M. Durieux lui donna ensuite la chaire de sixième au Plessis. 11 monta rapidement jusqu'à la rhétorique, puis passa au Collège de France. C'était un homme de beaucoup d'esprit, qui tournait avec facilité les vers français et lalins, et s'entendait non moins bien à débiter une harangue. Il fît même, étant professeur au Plessis, une comédie qui, après avoir été jouée par ses élèves, fut mise au théâtre et eut du succès; mais il ne persévéra pas dans cette voie, malgré les encouragements de l'acteur Baron. Les jansénistes lui en ont voulu parce qu'après être resté de leur bord, et avec une solidité extrême, jusqu'à l'âge de quarante-cinq ans, il ^e laissa gagner par les avances de la Cour. Il prit part à l'intrigue au moyen de laquelle l'Université fut amenée, en 1 739, à rétracter son appel contre la bulle Unigenitus. Son rôle dans cette affaire consista à faire passer le rectorat de ses propres mains dans celles de labbé de Ventadour, qui était de la maison de Rohan. Un prince emporta d'acclamation, malgré Rollin et cinquante-neuf àuti^es opposants, le suffrage que nulle contrainte n'avait pu arracher jusque-là au corps des professeurs. Piat mourut au collège de Reims, le 20 septembre \ 756 *.
Philippe- Nicolas Lottin, libraire célèbre, élevé d'abord pour l'Église, étudia à Sainte-Barbe de 1700
1. Goujet, Mémoires sur le Collège Royal, part. II, p. 160; Éloge de Piat, prononce par M. Fourneau, Archives de TUniversilé, Reg. 4SD, fol. 20; Barbier, Journal du règne de Louis XV, t. II, p. 232.
à 1709. Il fut tour à tour maître et procureur de la Communauté des Théologiens. Ayant quitté le petit collet en 1712, il se mit apprenti imprimeur chez Coignard. 11 s'établit ensuite, et fut non-seulement l'éditeur ordinaire des ouvrages jansénistes , mais encore Tami et le protecteur d'un grand nombre d'hommes de lettres*. C'est à son fils Augustin -Martin Lottin, et non à lui , qu'on doit l'histoire de la librairie parisienne et plusieurs autres écrits d'érudition.
Pierre-Nicolas Bonamy, fils d'un laboureur de Lou-
vres en Parisis, fut reçu dans la Communauté en 1707 ou 1708, après avoir fait sa troisième comme externe au collège du Plessis. Il fut un élève brillant. Ayant achevé à Sainte-Barbe toutes ses études, y compris celle de la théologie, il accepta la direction d'une école qu'un docteur charitable avait établie à Palaiseau pour les gens de la campagne. Dans ce village, aussi dérobé à l'attention du public que s'il eût été à cent lieues de Paris, Bonamy perfectionna son instruction au contact des hommes éminents du jansénisme, qui avaient formé là une espèce d'académie. La persécution le détourna de l'état ecclésiastique. Il se voua à l'érudition, et devint l'une des lumières de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. La direction critique de l'enseignement donné à Sainte-Barbe préparait les esprits pour le genre de travaux dont s'occupe cette académie. Elle a com|Mé dans son sein quatre Gilotins à la fois : LeBeuf, Bonamy, Le Beau et Mélot. Ce dernier, moins connu que les autres, est
i .. Supplément au Nécrojoge, t. I, p. 117.
l'un des auleurs du Catalogue de la Bibliothèque du roi ^
Pierre-Etienne Gourlin, Thomme de son temps peutêtre qui ait le mieux écrit en latin, dut son talent à la connaissance approfondie des auteurs. 11 possédait presque par cœur les œuvres de Cicéron. 11 faillit être chassé de la Communauté des Humanistes pour avoir été trouvé, la nuit, étudiant dans une cachette. 11 remplit divers postes de maître à Sainte-Barbe, puis renonça à renseignement pour se livrer à la prédication. Il fut interdit en 1 729, étant vicaire de la ||aroîsse Saint-Benoit. 11 n'éprouva pas d'autre persécution, quoique le reste de sa vie ait été un combat perpétuel pour la défense de ses coreligionnaires *. Sa vertu le protégea, ainsi qu'une étonnante habileté qui s'alljait chez lui au courage le plus énergique. Les jansénistes, qui se sont trompés plus d'une fois dans leurs prédictions, avaient prorais l'immortalité à ses ouvrages. Ses livres et sa personne sont tombés dans l'oubli le plus profond.
Charles Tabourin, né en 1 677 à Doulevant, près de Joinville, fut le principal collaborateur de M. Durieux jusqu'en 1720. 11 était de la première promotion d'élèves formés à Sainte-Barbe. Devenu maître, il perfectionna les études et introduisit plus de propreté dans les* chambres ainsi que dans l'ameublement. Jamais homme ne mena une vie plus austère. Depuis 1707, ses élèves s'aperçurent qu'il ne se couchait plus, en
i. Journal de Verdun, août 1770; Mémoires de TAcadémiedes Inscriptions et Belles-Lettres, tomes XXIX, p. 360, et XXXVIII,