CHAPITRE IX
Tableau d'un collège Ters Tan 4500. — Les maîtres et les élètes. Les dlTertissements. — La discipline. — La propreté.
Aujourd'hui le chef d'un établissement d'instruction exerce sur tous ses élèves une autorité directe et uniforme. Les intermédiaires qui se placent entre eux et lui ne sont, pour ainsi dire, que des organes d*empmnt, auxquels il a recours parce qu'il ne saurait tout faire ni être présent partout. Les choses allaient autrement dans les anciens collèges. La condition
1 . Exposîtio M, Johannis de Celaya in quattuor libros de eelo et mundo , dans TlÉlpître dédicatoire.
des maîtres était diverse , les pouvoirs morcelés et croisés, et les écoliers formaient plusieurs catégories, dont chacune relevait du principal à un titre diflerent*.
D'abord les boursiers^ quand il y en avait, étaient ses concitoyens plutôt que ses sujets. Il ne les gouvernait qu'en prenant l'avis d'un conseil formé de plusieurs d'entre eux et qui, selon la locution du temps, représentait la plus saine partie de la communauté. Sa supériorité sur eux n'était, à beaucoup d'égards, que celle du premier entre ses pairs.
En principe il avait plus de pouvoir sur les confie* leurs ou portionistes^ qui étaient ceux que nous appellerions les pensionnaires. Les parents les lui avaient confiés pour les nourrir, les morigéner et les instruire; par conséquent il était investi à l'égard de chacun d'eux d'une partie de l'autorité paternelle. Mais, en fait, l'exercice de cette autorité appartenait plutôt aux professeurs. Pour diverses raisons, dont il sera parlé plus loin, le régent, le maître de la classe dans laquelle étudiait le collégien, était beaucoup plus pour lui que le principal .
Boursiers et portionistes n'étaient pas Its seuls hôtes de la maison. Il y avait encore les carriéristes^ jeunes gens riches, qui travaillaient sous la direction d'un pédagogue ou précepteur particulier. Ils étaient en chambre , se nourrissaient et se faisaient servir à leurs frais. Le principal leur fournissait seulement le
1 . Les traits généraux du tableau qui va suivre ont été recueillis dans les tomes Y et YI de l'Histoire de TUniversilé, par Duboulay, et dans les Recherches sur la France, d'Estienne Pasquier, 1. IX , chap. xvu.
local y rinstruction de ses classes et le feu pour leur cuisine. Tel pédagogue prenait à sa charge cinq, six élèves ou plus, jusqu'à avoir besoin d'un aide pour le seconder, et ainsi se constituaient dans rétablissement des pensionnats à part, sur lesquels le chef suprême n'avait qu'un droit de police générale.
Les martinets ou externes libres, qui fournissaient le plus à l'eiïectif des classes, dépendaient encore moins de lui. Il ne les connaissait pas. Leurs relations étaient avec les régents, à qui ils devaient une ré* tribution convenue entre eux au commencement de l'année. Les contestations qui pouvaient naître pour le payement de ce salaire étaient portées hors du collège^ au tribunal du recteur ; et si les parents étaient peu satisfaits de la conduite ou des progrès de leurs enfants, c'est aux mêmes régents qu'ils allaient se plaindre ^ Les martinets n'avaient aflaire.au principal qu'au moment de passer l'examen de bachelier ou de se présenter à la maîtrise : ils allaient alors prendre de lui, moyennant finance, un certificat d'études, qui leur était délivré sur l'attestation du professeur. Si donc des martinets renonçaient à se présenter aux grades, ils pouvaient, à moins de causer des troubles graves, fréquenter un collège, et même plusieurs à la fois, sans que le principal sût sejulement qu'ils existaient. C'était le cas des galoches ou externes amateurs, étudiants surannés, pour qui suivre les classes était devenu une profession. Leur nom leur venait de ce que l'hiver ils portaient des patins ou galoches pour
1 . Buchanan , Quant misera sit conditio docentittm litteras humaniores Lutetias , daps ses œuvres complètes, t. II , p. 21.
se conserver les pieds secs à travers les boues du quartier latin :
Turba galochiferum ferratis passibus ibat*.
Ils assistaient aux leçons avec l'autorisation des régents, dont Tamour-propre était flatté de voir des hommes faits, souvent des têtes blanches, garnir leur auditoire d'adolescents.
Il faut encore compter comme une classe d'écoliers les domestiques ; car presque tous ceux qui balayaient ou écuraient dans les collèges étaient de pauvres garçons qui faisaient ce métier pour l'avantage d'attraper çà et là quelque peu de latin ou de philosophie. Il y avait ceux de la maison, ceux des càméristes, ceux des régents. Nécessairement ils obéissaient chacun à leur maître*.
Difficile était la tâche du principal, qui avait à maintenir l'ordre au milieu de ce peuple hétérogène, d'autant plus difficile qu'il était presque toujours absorbé . par renseignement, faisant lui-même une classe à l'intérieur ou bien un cours au dehors, dans l'une des Facultés supérieures. Il n'avait pas une cohorte de maîtres d'études sur qui se reposer. Le mode d'enseignement, tout à fait distinct de ce qu'il est aujourd'hui, ne comportait que des exercices oraux, qui avaient lieu sous la surveillance soit des régents, soit des bacheliers ou licenciés, pour lesquels cela était une préparation aux actes de leur examen subséquent. Or les
4 . Dispute entre Léopoldus et Eutrapel , dans les Contes et discours d*Eutrapel.
2. Thurot, De l'organisation de l'enseigneipent dans l'Université de Paris au moyen âge, p. 39. ■
jeuues gradués, malgré la loi de dénonciation réciproque alors inscrite en tête du code scolastique, n'étaient pas nécessairement doués du courage ou de la volonté de rapporter le^ infractions de leurs condisciples ; et quant aux régents, ils étaient loin d'être toujours les auxiliaires du principal.
Professer dans les collèges n'était une carrière que pour un petit nombre d'hommes sans ambition, qui avaient dans le cœur l'amour inné de la jeunesse. La plupart de ceux qui régentaient se proposaient de gagner par là de quoi subvenir aux frais de leurs études en droit, en médecine, en théologie. Avant trente ans ils déposaient la férule, et les statuts leur conféraient le droit de la prendre dès vingt et un, voire dès dixhuit, s'ils méritaient d'obtenir dispense. C^étaient par conséquent de très-jeunes gens, enclins par leur âge à épouser les petites passions de leurs élèves, souvent même à se mêler à leurs jeux*.
L'engagement en vertu duquel ils enseignaient était un contrat d'un an par lequel le directeur du collège s'obligeait à les nourrir et à les loger ; un salaire ne [j s'ajouta à l'entretien que du temps de François I®*".
La rétribution qu'ils tiraient de leurs élèves forma jusque-là leurs seuls appointements, et cet argent leur était payé à eux-mêmes, sans passer par main tierce. A deux termes de l'année les écoliers le leur apportaient, et en recevaient quittance dans l'effusion d'un grand diner dont les maîtres avaient fait non-seulement la dépense, mais encore les apprêts. On voyait ceux-ci se mettre en mesure plusieurs jours à l'avance : les uns