HendecasyUahofiy 1. IV
2. De Thou, Oistoire Universelle, t. V, p. « 00, et t. VIII, p. 663.
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]a théologie. 1] enseignait depuis six ans , et déjà la restitution des textes était sa préoccupation constante, au point que Pierre Ramus lui reprochait de sacrifier tous les autres exercices à celui-là. Mais Ramus n'a jamais ménagé les gens qui lui déplaisaient, et Turnèbe fut longtemps du nombre. Il l'appelait un esprit litté* raire, ce qui dans sa bouche était le synonyme d'un esprit sans portée. Turnèbe, de son côté, fuyait Ramus, en qui il ne voyait qu'un aboyeur dangereux. Ils finirent par s'estimer comme devaient le faire deux, si nobles cœurs , mais ce fut après de longs démêlés , auxquels des diatribes lancées de part et d'autre donnèrent plus de retentissement qu'il n'aurait fallu , quoique les deux adversaires furent conduits par une sorte de respect humain à ne se combattre qu'avec des armes d'emprunt. Ramus écrivit contre Turnèbe sous le nom d'Omer Talon, et Turnèbe contre Ramus sous celui de Léger Duchesne. C'est alors que fut portée contre Turnèbe l'accusation de trop s'adonner à la correction des auteurs. Voici en quels termes s'exprimait le prétendu Omer Talon : •
« Rappelle-toi quel fut ton enseignement à Sainte- Barbe, lorsque je commençai à faire la classe de première à Dormans. Tu succédais à des maîtres consommés dans l'art d'instruire la jeunesse, à un Jacques Strébée, à un Antoine Pin. A quoi passas-tu Tannée entière ? A signaler des variantes et à proposer des corrections. Il ne t'est pas arrivé une fois de dicter la moindre matière de discours, ni d'épître, ni de vers ; tu n'as pas corrigé un seul devoir ; de sorte que toute l'érudition étalée par toi me fit l'effet de couvrir un assez mince bagage , et me donna le soupçon que tu
t'abstenais de tant de parties indispensables par impuissance plutôt que par syslème. Il y a plus , je voulus vérifier ma conjecture. Un jour que nos élèves devaient disputer ensemble , je recommandai à Tun des miens de te réciter une pièce de vers de sa composition , où j'avais voulu, pour t'éprouver, qu'il fît plusieurs fautes. Eh bien^ tu as tout loué, tout approuvé avec cet air doucereux qui te fait ressembler à une petite fille modeste et embarrassée ^ »
Donner à entendre que Turnèbe ne savait pas discerner les fautes de quantité ! La médisance ne peut pas aller plus loin. Ramus, dans un autre passage, n'a pas reculé même à se faire l'écho de la calomnie :
a Arrive-t-il d'Italie ou d'Allemagne un auteur corrigé en deux ou trois endroits ? Aussitôt tu te jettes dessus, tu achètes tous les exemplaires. Peu après on entend dire à grand fracas d'éloges que Turnèbe a restitué ceci et cela ; et cependant tu as eu soin de mettre sous les yeux de tes élèves l'édition fautive : l'édition corrigée n'est qu'entre tes mains *. »
Ce sont là les aberrations de l'emportement. Ramus avait en lui du sang liégeois. Il s'irritait facilement , fonçait comme le taureau sur tout ce qui lui faisait ombrage, et dépassait souvent le but où il voulait atteindre. Toutefois il avait une admirable sagacité. En dépouillant son jugement de ce qu'il a d'excessif, il restera peut-être cette opinion que Turnèbe donnait trop de place à la critique dans des leçons où la doc-
i. Admonitio Talsei, p. 609 du recueil intitulé : Pétri Rami et Judomari Talxi collectanex prxfationes^ orationes, epistolse. Paris,
2, Admonitio Talxi, p. 577.
trine aurait dû passer avant tout. Ce grand maître était plutôt fait pour renseignement supérieur que pour une chaire dans un collège. 11 fut à sa place le jour où la mort de Tusanus lui ouvrit les portes du Collège royal.
Turnèbe eut un intime ami, un autre lui-même^ Normand comme lui, élevé avec lui au collège de Justice, et qui avait pris ses grades en même temps que lui, pour régenter ainsi que lui dans les classes d'humanités * : c'est Léger Duchesne, le personnage dont nous disions tout à l'heure que le nom servit à couvrir les invectives de Turnèbe contre Ramus. Jugés dignes dès leur début d'exercer le commandement sur les primaniy les deux amis, par une association singulière, convinrent de se partager entre eux le soin de la même classe' : l'un s'acquittait de l'enseignement du matin, tandis que l'autre donnait celui de l'aprèsdiner. Us étaient portés sur les cadres du collège où ils professaient comme s'ils n'eussent été qu'un; ils recevaient de leurs élèves la simple rétribution fixée pour chaque régent par les statuts académiques. On ignore s'ils puisèrent l'idée de^ cette alliance dans la tendre affection qui les unissait, ou bien s'ils y furent amenés par l'émulation, car une fraternité toute pareille exista dans le même temps entre Ramus et Omer Talon. Quoi qu'il en soit, l'Université fut touchée de voir deux couples de talents du premier ordre s'enchaîner dans des liens si étroits et se confondre en quelque
\ . Leodegaril a Quercu oratio funebris de Vita et intérim Adriani Turnehi, dans les œuvres complètes de Turnèbe.
2. Edmond Ricber, Apologia pro senatiisconsulto adverstis scholx Lexovex paranomum (1602), p. 19.
sorte pour raccomplissement d'un même devoir. Si lexemple n'eut pas beaucoup d'imitateurs, parce qu'il y avait peu d'hommes disposés à se contenter pour deux du salaire auquel un seul pouvait prétendre, du moins l'admiration fut générale. Longtemps après que les deux sociétés eurent été rompues par la mort prématurée de Talon et par l'avancement de Turnèbe, on en parla comme d'un trait qui faisait pâlir l'amitié proverbiale de Damon et de Pythias, d'Harmo4ius et d'Aristogilon ; on en parlait encore lorsque les jésuites acquirent leur réputation comme instituteurs de la jeunesse, de sorte que ces pères, qui étaient à l'affût des bonnes traditions, jugèrent qu'il y avait dans cellelà quelque chose à prendre pour le fruit des études, et dès lors ils partagèrent dans leurs collèges l'enseignement de la rhétorique entre deux professeurs \ L'Université finit par faire comme les jésuites, et aujourd'hui encore nous voyons la même pratique s'observer dans les lycées.
Pour en revenir à Léger Duchesue, nous avons la certitude qu'il régenta sous Jacques de Gouvéa le Jeune, du moment qu'il est prouvé que Turnèbe se mit au service de ce principal. Ils firent à eux deux la classe de rhétorique, et voilà ce qui explique que durant toute une année d'enseignement Turnèbe n'ait . dicté à ses élèves ni matière de vers, ni argument de discours. Il s'était attribué la partie des explications, laissant à son ami le soin de diriger les exercices de composition. Ramus trouvait à y redire, parce que
i , Goujet, Mémoires historiques sur îe Collège royal, 2« partie, p. 179.