CHAPITRE II
TENDANCES DES MAGISTRATS DE L'EMPIRE A L'ÉGARD DU CHRISTIA- NISME. — ULPIEN. — PÉRILS SANS CESSE IMMINENTS POUR LES CHRÉTIENS DE ROME.
Si les influences de Julia Mammaea purent quelquefois porter Alexandre à des démarches que son cœur désavouait , du moins il n^y avait pas lieu de craindre que cette princesse l'entraînât à Tégard du christianisme dans une voie de persécution. Mais , par malheur, l'Empereur avait donné asile dans son palais et dans sa confiance aux plus redoutables et aux plus mortels ennemis de TÉglise. Élevé aux honneurs de rempte à un âge où le caractère de Thomme n'est pas formé encore, il avait eu besoin d'un conseil qui le dirigeât dans l'art de gouverner. Les membres de ce conseil , choisis par Mammaea elle-même , étaient au nombre de seize, la plupart jurisconsultes habiles, et jouissant dans Rome de la plus haute considération. Papinien, Domitius Ulpien, Julius Paulus, Celse, Pomponius, Modestinus, Venuleius, Hermogène, Callistrate, firent successivement partie de ce conseil, et la plupart y siégèrent plusieurs années.
Ces légistes, adorateurs de l'idée de la force, décorée du nom pompeux de la Loi ^ cette loi dont ils
étaient les oracles, voyaient avec une profonde antipathie les progrès du clu*istianisme , qui venait apporter aux hommes les notions d'un Droit éternel et révélé, dont la tendance n'allait à rien moins qu'à modifier tout l'ensemble des relations humaines. Une société spirituelle et en même temps cosmopolite, qui repoussait le contrôle de la puissance politique, et se propageait à rencontre de tous les édits de répression , leur semblait un monstre que l'empire ne pouvait étoufifer trop tôt.
La jurisprudence et la philosophie se donnaient la main pour repousser Tennemi commun qui s'avançait contre elles, et devait tôt ou tard les refouler dans leurs domaines, en assignant la foi pour règle à l'intelligence, et en érigeant dans, la conscience de chaque homme un tribunal du haut duquel il jugerait la loi elle-même. Les édits de persécution avaient été la réponse à ces fières prétentions de la nouvelle société. On avait vu s'unir, pour décréter le massacre des chrétiens , l'autocratie féroce de Néron , le génie bienveillant de Trajan et d'Antonin, les instincts philosophiques de Marc- Aurèie. De bonne heure, l'empire avait senti qu'il ne lui restait que deux partis à prendre : ou plier sous le joug, ou vaincre par le carnage.
Les dispositions personnelles d'Alexandre , son éducalion , promettaient à l'Église de ne pas voir, sous son règne , la longue série des édils contre les chrétiens s'accroître de quelque nouvel arrêt de proscription; mais la tolérance de l'Empereur pour la religion de sa mère n'avait pas été jusqu'à faire disparaître de l'arsenal des lois romaines ces armes d'une tyrannie dont un
prince clément pouvait tout au plus suspendre le cours. La superstition païenne veillait ^ avec la raison d'État , sur le maintien de ces édits sanguinaires dans les recueils de la jurisprudence, et, pour les en retirer, Alexandre n'eût pas bravé Topinion publique, ni exposé outre mesure sa popularité. Lampridius a parfaitement exprimé la ligne politique de cet Empereur à Tégard de TËgiise, par ce seul mot : « Alexandre souffrit qu'il y eût des chrétiens *. »
Durant le cours de cette trêve qui pesait tant à leur invincible antipathie , les légistes du palais impérial compilèrent plusieurs fois les lois romaines; mais ils se gardèrent d'omettre dans leurs recueils celles qui dévouaient les fidèles à la mort. Papinien avait eu pour assesseurs , dans la charge de Préfet du Prétoire , deux hommes dont le nom est aussi imposant dans les origines de la jurisprudence qu'il est demeuré odieux dans les annales du christianisme, Domitius Ulpien et Julius Paulus. Ce fiit sous le règne d'Alexandre que le premier publia ses fameux livres De Offido Proconsulis y dans lesquels il recueillit les divers édits des Empereurs contre toutes sortes de crimes. On y lisait tout au long les nombreuses constitutions qui mettaient hors la loi les adorateurs du Christ.
Lactance a flétri de son éloquente indignation cette sanguinaire complaisance pour les passions du Prétoire', qui préparait une lâche et cruelle transition
^ Alexand. vita. pag. 121.
* Quin etlam sceleratissimi homicldse contra pios jura impia condiderunt. Nam et constitutiones sacrilegœ, et disputatioties
DE SAINTS CÉCILE. il
entre la persécution de Septime Sévère et celle que Maximin devait décréter dès lé lendemain de la mort d'Alexandre. Au reste, la puissance ennemie de TÉglise a su , dans tous les temps, tenir en réserve, au défaut d'un droit réel, les faits qu'elle a jugés propres à servir ses implacables desseins. Les générations disparaissent les unes après les autres, les formes politiques se succèdent, emportant avec elles les hommes et leurs passions ; la législation demeure et n'oublie rien. Sa chaîne s'ourdit toujours, et , le moment venu , on est étonné de la continuité de ses anneaux.
Hérodien et Lampridius n'ont point assez d'éloges pour les vertus et l'équité d'Ulpien. Païens comme lui, ils n'ont garde de lui faire un crime d'avoir aiguisé le glaive destiné à immoler les chrétiens. D'ailleurs, on sait ce que valait la moralité dont savaient se contenter les écrivains de cette époque. Si même on s'en rapporte à Dion Cassius, Ulpien ne serait monté aux honneurs du Prétoire que par le meurtre de ses deux jM»édécessenrs, Flavien et Chrestus^ Le sang des chrétiens, ces perturbateurs de l'empfa^ , ne pouvait être plus prédeux à Ulpien que celui des premiers magistrats de Rome.
Tel était l'homme qui prit sur Alexandre un empire absolu, et parvint au plus haut degré de la faveur impâ^iale. Maimnaea vit d'^^xnd avec incpiiétude cette
Jnrisperitomiii leguntur injnst». Domitius, de «^Bcio Proeonsalki libro sepUmo, rescripta Priaeipom neforla (calleglt* ntdoMnl^ quibus pœnis afflci oporteret eos , qui se cuUores Dei conflterentur.
« Dio Cass. Hist. pag. 917.
influence d'Ulpien*; elle connaissait son opposition violente au christianisme; mais Ulpien n'était pas homme à solliciter de nouveaux édits contre une religion que favorisait la mère de TEmpereur, et pour laquelle Alexandre lui-même n'était pas sans bienveillance. Mammaea se rassura bientôt, et contribua ellemême à Tavancement de la fortune d'Ulpien.
Ainsi, les jours de repos dont jouissait TÉglise ne lui étaient accordés que pour refaire un sang nouveau; elle ne devait pas perdre de vue un seul instant Tarène de ses récents combats. La vie des Empereurs était souvent courte , et du vivant même d'Alexandre, il eût suffi d'une occasion favorable pour donner passage à la haine des proconsuls, armés d'avance contre les chrétiens. Pour peu que l'on connaisse les mœurs de l'empire , on sait à quoi tenaient alors la liberté , les biens et même la vie des citoyens de Rome. L'exil, la confiscation, le meurtre juridique, avaient maintes fois atteint des patriciens, des sénateurs et jusqu'à des consuls. Quant aux plébéiens , et l'immense majorité des chrétiens leur appartenait, personne n'ignore avec quelle aisance et quelle impunité la tyrannie s'exerçait sur les personnes de cette classe , que la loi flétrissait comme vile.
Les périls que l'Église avait à redouter du côté de la légalité, s'aggravaient encore par les dispositions hostiles d'une partie considérable de la population de Rome. TertuUien , dans son Apologétique , publié trente ans avant l'époque que nous racontons, observe que , dans
* Baronius. Annal, ad ann. 225.
D£ SAUNTE CÉCILE. 13
les calamités publiques^ dans les séditions^ la multitude ne manquait jamais de pousser son cri féroce : les chrétiens aux lions I Le règne doux mais faible d'Alexandre , fut plus d'une fois agité par ces tempêtes qui faisaient de la capitale du monde un théâtre de carnage, et laissaient le champ libre à toutes les passions. Ulpien lui-même malgré toute son habileté et toute sa puissance y ne maîtrisa pas toujours ces mouvements menaçants pour Tordre public. Sa charge lui donnait la suprême autorité sur la garde prétorienne. Cette milice ayant donné sujet de plainte au peuple de Rome pour un objet d'assez peu d'importance , la guerre se déclara avec violence; on se battit dans les rues durant trois jours, et il y eut beaucoup de morts de part et d'autre. Servi par le nombre et par son audace toujours croissante , le peuple allait l'emporter sur les prétoriens , lorsque ceux-ci ayant conunencé à incendier la ville, la crainte arrêta l'exaspération du peuple, et prépara une réconciliation *.
Peu après, dans la cinquième année du règne d'Alexandre, Ulpien périssait lui-même sous les coups de ses prétoriens, et expiait, par une mort violente, le meurtre de Flavien et de Chrestus. Ses efforts pour rétablir la discipline dans ce corps redoutable excitèrent à un tel degré le mécontentement des soldats, qu'ils osèrent demander à l'Empereur la condamnation d'Ulpien. Plusieurs fois , Alexandre se vit réduit à couvrir de sa pourpre impériale le Préfet devenu odieux à ses prétoriens; cette protection suprême ne put sauver
^ Dion Cass. Hist. ibid.
1/i HISTOIRE
longtemps la vie du favori. Un jour y les prétoriens le massacrèrent sous les yeux de l'Empereur. Ulpien fut remplacé dans la Préfecture du Prétoire par son collègue Julius Paulus, digne de lui succéder, si une extrême aversion pour les chrétiens était alors un titre pour obtenir plus sûrement cette haute magistrature.
Ainsi, la loi toujours armée du glaive veillait aux portes de TÉglise, et pour peu que l'occasion vînt à se présenter , les légistes étaient tout prêts à la saisir. Une ville de plusieurs millions d'habitants, accoutumée aux scènes de carnage , ne se soulèverait pas pour quelques violences exercées contre des gens qui , selon l'expression de Tacite, avaient attiré sur eux la haine du genre humain ^ On savait qu'ils ne seraient vengés ni par leurs frères, qui envieraient leur sort, ni par le peuple, qui le plus souvent ne les connaissait qu'à travers d'absurdes préjugés , ni enfin par l'Empereur, qui pensait faire assez pour eux par cela seul qu'il ne les proscrivait pas, et qu'il en admettait plusieurs auprè^ dfe sa personne.
1 Odio humàni generis convicti. Tacit. Annal, lib. xy. cap. xLi?.