CHAPITRE I
ALEXANDRE SÉVÈRE. — SON EDUCATION. — SON PENCHANT POUR LE CHRISTIANISME. — DEFAUTS DE SON CARACTÈRE.
La neuvième année de Tempire d'Alexande Sévère venait de s'ouvrir^; les faisceaux consulaires reposaient aux mains de Lucius Virius Agricola et de Sextus Catius Clementinus , et depuis bientôt huit ans et demi , Urbain tenait dans Rome le gouvernail de la barque de saint Pierre *.
A la mort de Septime Sévère ^, qui avait décrété la cinquième persécution contre les chrétiens, TÉglise
* Ce prince avait été proclamé par l*armée, le 11 mars 222; la IX* année de son règne commençait le 1 1 mars 230.
* Saint Urbain était monté sur le Siège Apostolique vers le milieu du mois d'octobre 222.
3 En 211.
était entrée dans une période de paix qui avait déjà duré vingt années , et devait continuer sept ans encore, jusqu'à redit sanguinaire de Maximin, successeur d'Alexandre Sévère. Durant cet intervalle , le christianisme avait fait d'immenses progrès. Calixte avait paru avec gloire sur la Chaire Aposstolique , et s'il avait payé de sa vie le périlleux honneur d'y siéger , son martyre n'avait point été le signal du massacre des fidèles. Le supplice de ce pontife avait été l*(3euvfe de la politique jalouse des Empereurs, à laquelle Thumble majesté de rÉvêque de Rome portait quelquefois plus d'ombrage que l'annonce d'un compétiteur qui leur eût disputé le sceptre du monde ^
Urbain devait donc s'attendre à sceller tôt ou tard de son sang la haute mission de présider aux destinées de l'Église, et il était digne d'un tel sort Mais s'il ne craignait pas l'épreuve pour lui-même , le saint vieillard la redoutait pour le troupeau de Jésus-Christ; car si les jours de la persécution étaient glorieux pour l'Église, trop souvent aussi ils étaient marqués par des défections plus ou moins nombreuses dans les rangs des chrétiens. Les alarmes du Pontife s'appuyaient sur le caractère connu du chef de l'empire, prince clément et juste, porté même à la bienveillance pour les chrétiens , mais faible et facile à dominer.
* Telles étaient, en effet» selon saint Cyprien, peu d'années après, les dispositions de l'Empereur Decius : « Gum tyrannus » infestus sacerdotibus Dei fanda et nefanda comminaretur, cum » multo patientius et tolerabilius audiiet levari adversus se » œmulum principem quam constitui Rome Dei Sacerdotem. » EpisU ad Àntonianum,
Alexandre était dans sa vingt et unième année. Sa mère, Julia MammaBa^ aimait et admirait le christia-* nisme^ elle parait même en avoir fait profession ^ Quatre ans avant l'élévation de son fils à l'empire , elle avait hïi venir d'Alexandrie à Antiocbe, où elle se trouvait alors ^ le savani Origène , pour s'entretenir avec lui des choses divines^ et elle avait comblé d'honneurs cet illustre personnage ^.
Manunaea avait voulu diriger elle-même l'éducation de son fils y et s'il ne montra aucun goût pour les dissolutions de son cousin Uéliogabale ^ s'il parut ^ dans tout le cours de sa vie, plein de justice et d'humanité , les contemporains, comme la postérité, en ont fait honneur à l'influence de Mammœa ^. Cette princesse dirigea toujours Alexandre en toutes sortes d'affaires; elle le suivait jusque dans ses campagnes , et partagea même son sort, lorsqu'il fut massacré, à la tête de ses troupes, sur les bords du Rhin, dans la guerre contre les Germains.
Si la politique d'Alexandre, déjà Empereur à treize ans et demi , l'avait détourné d'embrasser la religion de sa mère, du moins il conçut pour le christianisme et pour son divin fondateur un respect qui ne Tabandonna jamais. Le Laraire de son palais ne renfermait pas seulement les statues des dieux et celles des Empereurs
1 C'est le 6en8 des paroles d'Eusèbe. Hist. Ecdes. lib. vi. cap. XXI. Orose (lib. vu. cap. xviii.), et S. Vincent de Lérins (Gommonit. cap. xxiii) Tattestent positivement.
s Euséb. lib. ?i. cap. xxi.
* Hérodien, historien païen d'Alexandre, Tavoue Bans détour, lib. y. pag. 571« Lib. vi. pag. 574, 575. Edit. Francfort, 1590.
k HISTOIRE
qui avaient le mieux mérité du genre humain ; Àiexandi'e y avait encore placé la statue de Jésus-Christ même , à laquelle il rendait les honneurs divins. Son admiration pour le fils de Marie alla jusqu'à faire présenter au sénat la proposition d'admettre au rang des dieux de Tempire le fondateur d'une religion dont la morale était si pure. Le sénat voulut consulter les oracles sur cette fantaisie impériale, et, au rapport de Lampridius, auteur contemporain, leur réponse fut que si Ton célébrait cette nouvelle apothéose , les temples seraient bientôt abandonnés, et tous les hommes se feraient chrétiens ^
Cette maxime : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas que Von vous fît à vous-même , était sans cesse dans la bouche d'Alexandre, et il confessait volontiers qu'il l'avait empruntée à la morale des chrétiens. Il la fit graver dans son palais et sur les édifices publics. Par son ordre, un héraut la proclamait publiquement dans la punition des criminels*.
Sa bienveillance pour le christianisme s'étendit jusqu'aux personnes, et plusieurs charges de la cour d'Alexandre étaient remplies par des chrétiens honorés de sa faveur. Eusèbe parle de l'irritation qu'éprouva Maximin, lorsqu'il vit les offices du palais occupés par les sectateurs d'une religion qu'il poursuivait de sa haine '. Un fait rapporté par Lampridius, et qui jette une grande lumière sur la situation
1 Lamprid. Augusta histor. Paris, 1620. pag. 129.
> Ibid. pag. 132.
> Euseb. Hlst. Eccles. llb. vi. cap. 28.
publique de l'Église dans Rome, servira à faire connaître Fimpartialité d'Alexandre dans les causes qui pouvaient intéresser les chrétiens.
Dans la région au delà du Tibre, au pied du Janicule, était située la fameuse Taherna meritoria^ du sol de laquelle , en Tan de Rome 718 , une fontaine d'huile avait jailli, et coulé tout un jour, comme un fleuve mystérieux ^ Auguste , vainqueur de Pompée et de Lépide, allait ouvrir Tère de la paix universelle, lorsque ce présage vint annoncer aux Romains la prochaine naissance de celui qui , décoré de la double onction du Sacerdoce et de la Royauté , descendrait bientôt pour être le gage du rétablissement de la paix entre les deux et la terre. Ce fut sous le pontificat de Calixte que cet édifice, toujours fameux par la mémoire d'un tel prodige , passa aux mains des chrétiens. Le Pontife Térigea en Église, et le dédia à la Mère du Sauveur. Depuis ce jour, Rome honore ce sanctuaire sous le nom de Sainte-Marie au delà du Tibre ^
On ignore la transaction qui plaça au pouvoir des chrétiens de Rome un édifice qui, auparavant, n'avait servi qu'à des usages profanes ; mais Lampridius
* Ce fait incontestable «st rapporté dans la Chronique d'Euhëbe , et dans celles de saint Prosper, d'Idacius , d'Orose , etc. Âvast ces auteurs chrétiens, Dion Gassius, dans son histoire de Rome, l'avait mentionné, dès le troisième siècle. Livre xliii. pag. 383. Edit. de 1606.
* Voir sur cette Basilique la savante monographie de Pierre MoretU, de S. Callisto Papa et Martyre, ejtisque Basilica S, Mariœ trans Tyherimnuncupata, Rom. 1762. in-fol.
raconte que les popinarii portèrent leurs plaintes à Alexandre de ce qu'un local , jusqu'alors ouvert au public, à leur profit, leur avait été enlevé pour être mis au service d'une religion qui n'était pas reconnue par les lois de l'empire. La bienveillance du prince envers les chrétiens parut avec éclat dans l'arrêt qu'il porta sur cette réclamation : «J'aime mieux, répon- » dit-il , que Dieu soit honoré dans ce lieu d'une ma- » nière quelconque, que de le livrer de nouveau à des » vendeurs de vin ^ »
Tel était envers l'Église le prince qui régnait alors sur Rome et sur le monde. Cependant Urbain, comme nom l'avons dit , ne pouvait se rassurer entièrement sur le retour de ces violents orages que des crises sans cesse renaissantes avaient fait essuyer à l'Église sous les meilleurs Empereurs, Trajan et Antonin avaient persécuté les chrétiens, et d'ailleurs, les déftiuts du caractère d'Alexandre rendaient possible un changement, sinon dans ses dispositions intimes, du moins dans sa conduite. Urbain ne pouvait oublier que Calixte, son prédécesseur^ avait subi la peine capitale dans les premiers mois du règne d'Alexandre , et si l'on était en droit d'attribuer le meurtre du saint Pape à des motifs politiques , il n'était pas possible d'oublier que la raison d'État, autant que le zèle pour le culte des dieux, avait jusqu'alors dicté les édits de proscription contre les chrétiens* Alexandre était ennemi de la violence ; mais sa timidité pouvait le mettre aux ordres d'autrui. On le savait inquiet devant l'opinion
^ Lamprid. Alex. vita« pag. 131.
DE SAINTB CÉCILE. 7
publique y au point de craindre les gens de lettres , dans la pensée qu'ils pouvaient transmettre à la postérité une opinion défavorable sur sa personne et sur son règne ^
Mais sa faiblesse éclatait surtout dans la déférence exagérée qui le tint conitamment soumis aux influences de Mammsea. Cette princesse , distinguée par de nobles qualités , mais jalouse et passionnée , axerça sur lui, toute sa vie, une domination dont il ne sut jamais s'affranchir*, et qui, le plus souvent salutaire à Alexandre , Tentraîna quelquefois dans des fautes capitales.
Ce fut à rinstigation de sa mè^e que ce prinee ré* pudia et exila en Libye sa première femme qu'il ai-* mait ; MammsBa l'avait chassée du palais , et contrainte à cherober un refuge dans la protection de l'armée '. Alexandre fit même périr Marcien, père de cette princesse; mais peut^tre, comme l'a pensé un his* torian^, ce personnage était -il engagé dans une conspiration contre son gendre. Quoi qu'il en soit, ces traits de caractère, appréciés comme ils le sont d'or* dinaire dans les cours, étaient propres à inspirer de l'audace à ceux qu'une passion ou un intérêt pousse-* raient à rencontre des sympathies d'Alexandre, et donnaient lieu de penser qu'on eût pu blesser ses im dinations, et compter encore sur Timpunité , peutr*ètra marne sur la faveur.
1 Lamprid. Vbià., pag. 116«
' Hérodies. Hist, Àugust. lit), vi. pi^. 575.
• Hérodien. Kid.
^ DsHiin^, otté par Ltmtiridliis, pag. 131.