‹ Histoire de Sainte CécileChapitre 12 sur 65 · AU III« SIÈCLE · texte numérisé non relu

AU III« SIÈCLE

Cécile avait vu le jour dans Rome, et sa famille y jouissait des premiers honneurs du Patriciat. On sait que la race des Caecilius , dont une des branches adopta de bonne heure et rendit célèbre le surnom de Metellus, se glorifiait d'avoir pour aïeule Caïa Gsecilia Tanaquil, femme de Tarquin TAncien, et Tun des personnages les plus célèbres de l'époque des Rois. Rome, dans son admiration pour cette matrone, lui avait érigé une statue au Capitole^ Varron, au rapport de Pline , atteste que la quenouille garnie de laine et le fuseau de Caïa Caecilia se conservaient encore de son temps dans le temple de Sangus, et que Ton gai*dait dans le temple de la Fortune une robe que cette princesse avait tissue pour l'usage de ServiusTullius*.

* Nieburh. Histoire Romaine. Tom. ii , pag. 99.

3 Lanam in colo et fuso Tanaquilis, qmv eadem Caïa Cœcilia Yocata est, in templo Sangi durasse, prodente se, autor est M. Varro : factamque ab ea togam regiam undulatam in aede Fortune qua Servius Tullius fuerat usus. Plin. Nat, hist, lih, viii. eap. Lxxiv.

Ce culte traditionnel rendu à une femme que son rôle politique n'avait point détournée des convenances et des occupations de son sexe , est un des traits caractérisques de l'ancienne Rome , et nous aurons occasion de remarquer jusqu'à quel degré l'idée et les attributs de Caïa Csecilia entraient dans le type de l'épouse romaine. Mais ce qui ajoute encore à la gloire de ce personnage mystérieux, c'est d'avoir obtenu les éloges d'un Père de l'Église. Saint Jérôme a cité l'épouse de Tarquin l'Ancien comme l'un des modèles de la pudicité conjugale chez les gentils, a Le nom du » prince auquel elle fut unie , dit le saint Docteur, dis- » paraîUsous les ombres de l'antiquité, comme celui » des autres rois; mais la rare vertu qui a élevé cette » fenmie au-dessus des autres est gravée si profondé- B ment dans la mémoire de tous les siècles, qu'elle n'a » pu s'eflfacer*. »

Ainsi le nom de Cécile que Tanaquil avait ajouté à son nom étrusque, lorsque ses destinées l'appelèrent à régner dans Rome , était en possession du respect de toutes les générations dans la ville éternelle , lorsqu'il plut au Dieu tout-puissant d'offrir la Cécile chrétienne au culte , non plus seulement d'une capitale , mais de l'univers entier, partout où le nom du Rédemptemdes honunes serait annoncé.

La race de laquelle sortit cette vierge prédestinée , outre l'honneur de rattacher son origine à Caïa Caeci-

*■ Notior est marito suo Tanaquilla. Illum inter multa Regum nominajam abscondit antiquitas. Hanc rara inter feminas virtus, alUus ssculonim omnium mémorise, quam ut excidere possit , inflxit. Adversus Jovinianum, Lib. i. n** 49.

lia^ n'avait cessé de recueillir^ dans tout le cours des siècles , les divers genres d'illustration dont pouvait se glorifier une famille Romaine. Dès les temps de la République^ sa splendeur était montée au comble. Sans parler des Dictatures, des Censures, des Pontificats, possédés tour à tour par les Gaecilius, et dont les annalistes de Rome et les marbres eux-mêmes rendent encore témoignage, nous trouvons jusqu'à dix-huit fois leur nom sur les Fastes Consulaires, avant Tavénement d'Auguste à Tempire^ Les monnaies frappées dans Rome par la famille CaBcilia se rencontrent encore de nos jours en assez grand nombre, pour qu'on ait pu en publier une série de quarante-quatre , se rapportant toutes au temps de la République*. Quant aux tricmiphea décernés aux membres de cette maison , ils furent nombreux et splendides , et ajoutèrent aux gloires des anciens Csecilius les titres de Macédonique, de Baléartfue, de Numidique^ de Dalmatique, de Crètique^ en souvenir des plus éclatantes victoires.

Sous les Empereurs, la famille Csecilia reçut plusieurs fois les faisceaux du Consulat de la main des maîtres du monde, et, dans les temps qui précédèrent plus immédiatement l'époque où elle eut la gloire de produire l'heureuse fille qui l'a plus illustrée à elle seule que tous les grands généraux dont elle était si fière, les Fastes nous offrent les noms de Csecilius Silanus ', de CsBcilius Rufus *, de Cœcilius 8im-

' Mtiratori. Inscriptiones. Tom. i.

s Riccio. Le monete d6lle antiche famlglie di Roma. Naples, 1B43.

* L'an de Rome 769.

^ L*an de Rome 769.

plex *, de Gaecilius Glassicus* et de Cœcilius Balbinus *y comme revêtus de cette magistrature \

Parmi les femmes de cette illustre race qui ont laissé un nom dans Thistoire^ nous remarquons Caîcilîa^ fille de Metellus le Baléarique y sur laquelle Cicéron rapporte plusieurs particularités merveilleuses*; Caecilia^ fille de Metellus le Dalmatique , d^abord mariée à i£milius Scaurus, puis devenue réponse du Dictateur L. Sylla, et cette autre Gaecilia, fille de Q. Metellus le Crétique et fenmie du Romain Grassus , qui lui fit élever un élégant et magnifique tombeau , aujourd'hui encore le principal monument de la voie Appienne. Les fondements de cet édifice célèbre plongent dans le sol même sous lequel s'étendent les Cryptes mystérieuses qui servirent de retraite au Pontite Urbain , et à Tombre desquelles la dépouille de la Cécile chrétienne reposa durant six siècles.

C'est ainsi que la Rome de la gentilité et la Rome du Christ s'entrelaçaient l'une à l'autre, jusqu'à ce que la dernière ayant vaincu par son sang, le plan divin selon lequel la ville aux sept collines n'était devenue maîtresse du monde que pour réunir tous les peuples sous un même empire spirituel, fut rendu manifeste à toutes les nations et à tous les siècles. De là cette corrélation sublime qui saisit , pour ainsi dire , à chaque pas ^ le

* L'an de Rome 822.

t L'an de Rome 854.

> L'an de Rome 890.

^ Maratorl. Ihid. L'art de yértûer les dates.

> De divitiatione. eap. ti et xlti.

voyageur dans Rome, en lui montrant sans cesse les souvenirs de la cité antique, ses traditions, et jusqu'à ses noms propres appliqués, continués, accomplis avec une plénitude merveilleuse sous la forme chrétienne. Ce que nous relevons ici avec tant de complaisance au sujet du personnage sublime auquel nous consacrons cette histoire, nous le pourrions étendre à tout un vaste ensemble, si le temps et Tespace nous le permettaient, et si d'ailleurs nous ne craignions pas déjà de succomber sous le poids d'un sujet déjà trop vaste pour notre faiblesse.

Néanmoins, il est sous les murs de Rome un lieu trop visiblement empreint de cette haute prédestination, et auquel se rattachent trop intimement nos récits sur la vierge Cécile, pour qu'il nous soit permis de ne pas y conduire nos lecteurs, et de n'y pas étudier avec eux les rapports surnaturels qui unissent les deux Romes. Ce lieu est la Voie Appienne, théâtre d'événements décisifs en faveur de la ville éternelle, et d'autres non moins féconds pour la cité reine du monde spirituel ; immense et somptueuse galerie de sépulcres à l'usage des familles romaines, et sous le sol qui portait tant de fastueux monuments dont les ruines nous étonnent encore, labyrinthe sacré à l'ombre duquel ont dormi les légions des martyrs.

Rien n'égale la grandeur et la solennité de cette voie qui , à l'époque d'Alexandre Sévère , lorsque la ville était encore enclose de ce côté par les murailles de Servius Tullius, conmiençait à la porte Capène et se dirigeait vers la Campanie. Elle devait son nom à Appius Claudius, qui exerçait les fonctions de censeur, en l'an

de Rome 442, et Téleva à la dignité de Voie Militaire. Restaurée en 594 par le consul Marcus Cornélius Cetegus, elle reçut de nouveaux embellissements par Tapplicâtion de la loi Ftaria de Caïus Gracchus; sous Tempire, elle obtint successivement les soins de Vespasien, Domitien, Nerva, Trajan, Caracalla, Dioclétien et Maximien, comme Tattestent les inscriptions de ses colonnes milliaires qui se sont conservées jusqu'à nos jours.

Tracée à travers la plaine qui s'étend vers le midi, elle s'élève et descend selon les mouvements du sol. Des villœ somptueuses, des temples d'architecture gracieuse ou sévère , et de temps en temps des villages élégants connus sous le nom de Pagi, l'embellissaient dans son cours ; mais son principal ornement consistait dans la double rangée de tombeaux dont aujourd'hui encore on peut suivre les traces , durant plus de quatorze milles, à droite et à gauche de la voie. Le pavé, formé de larges quartiers de lave , annonce la grandeur et la solidité des œuvres du peuple-roi ; on y suit les ornières profondes que les roues des chars romains y tracèrent il y a deux mille ans. Assez étroite, comme toutes les voies antiques, l'Appienne était resserrée entre deux trottoirs sur l'alignement desquels s'élevaient les sépulcres. La forme de ces monuments funéraires, dont on voit encore aujourd'hui tant de ruines imposantes, était très-variée : les uns semblaient imiter des temples d'un style élégant et grave; d'autres oflraient la forme circulaire d'une tour; plusieurs s'élevaient en pyramide; quelques-uns étaient quadrilatères.

Ces sépulcres étaient consacrés tantôt à des individus, tantôt à des familles entières; il y. en avait pour les patriciens, et d'autres pour leurs affranchis. Souvent le corps du défunt reposait dans un sarcophage; d'autres fois le locuius ne contenait que des cendres, selon Tusage de brûler les corps , qui s'introduisit à Rome vers la fin de la République, et s'établit généralement, sauf dans quelques familles fidèles à l'ancienne coutume que le christianisme devait remettre en honneur. Outre les tombeaux, la voie Appienne offirait encore de mystérieux colombaires dans lesquels un nombre immense d'urnes superposées réunissait les cendres de plusieurs générations. Tout cet ensemble de sépultures donnait à la voie un aspect de tristesse qui contrastait avec le luxe et la magnificence des constructions que l'œil apercevait derrière ces avenues de la mort. Les païens eux-mêmes étaient sensibles à cette haute leçon du néant de la vie humaine , et ce n'était pas sans une pensée morale que les Romains avaient choisi les voies publiques pour y établir leurs tombeaux * ; mais il appartenait à la religion chrétienne de compléter la leçon, en creusant sous le sol même de l'Appiennedes cités entières de sépulcres, destinés non plus seulement à rappeler aux hommes lem mortalité, mais à élever leurs âmes vers la pensée de l'immortalité et du triomphe.

Telle était, dans son aspect général, cette voie

1 Yarron , sur Tétymologie du mot monumentum s'exprime ainsi : « Monumenta qusB in sepulchris : et Ideo secundumvlam, » qûo praetereuntes admoneant et se fuisse, et illos esse morta- » leis. » De lingua latina, lih. y. ca/p, yi.

qu'un poète des premiers temps de TËmpire a appelée la Reine des voies S et si maintenant nous voulons la parcourir durant quelques milles , en nous reportant à répoque d'Alexandre Sévère, nous remonterons jusqu'à l'antique porte Capène , située autrefois dans la vallée qui sépare l'Aventin du Coelius, entiron un mille en deçà de la porte actuelle. Cette dernière s'ouvre sur l'enceinte de murailles construite par Aurélien, trente ans après les événements que nous avons à raconter.

Au sortir de la Porte Capène sur laquelle passait l'eau d'un aqueduc ', le voyageur rencontrait d'abord les temples de l'Honneur et de la Vertu , dont Marcellus avait voué l'érection , après la défaite de Syracuse '. A un quart de mille environ de la porte, presque en face des magnifiques thermes d'Antonin Caracalla, une voie se détachait de l'Appienne et tendait vers la gauche , sous le nom de Voie Latine, Près de cet embranchement, étaient situés les jardins qui portaient encore le nom du poëte Térence *. A peu de distance commençait déjà la série interminable des tombeaux. Nous apprenons de Cicéron que les sépulcres de famille des Scipions, des Calatinus, des Servilius et des Metellus étaient situés en dehors de la Porte Capène ,

1 Qaa limita noto

Appia longamm teritor regina Tianun.

Stace. Sylv, lib. u. carm. ii.

> JuTenal. Sat. m. Martial, lib. m. Ep. xlth.

> Tit. Liv. 11b. xxv. cap. xi. lib. xxvu. cap. xrr. lib. xxix. cap. IX.

^ SuetoD. Terentii. cap. y.

à peu de distance des murs *, et la découverte faite au siècle dernier de Thypogée des Scipions, est venue confirmer ce renseignement précieux*. Jusqulci le tombeau des Metellus ne s'est pas révélé , mais en suivant TAppienne, nous rencontrerons d'autres souvenirs funéraires de cette famille qui semble s'être établie sur cette voie conune pour attendre Tarrivée de son noble rejeton , auquel était réservé Thonneup de rendre populaire jusqu'à la fin des siècles le nom des Caecilius.

Non loin de ces sépultures fameuses , et toujours dans le voisinage de la Porte Capène, s'élevait, au rapport de Tite-Live, le tombeau d'Horatia, cette jeune Romaine qui , sous l'époque des Rois, perdit la vie par la main de son frère , pour avoir osé pleurer son fiancé. Nous passons outre, et d'ailleurs d'autres monuments de la victoire décisive que Rome, en ce jom*, remporta sur Albe se présenteront à nous sur la voie même que nous avons entrepris de suivre. L'historien romain nous apprend que le sépulcre d'Horatia était construit en pierres de taille 'j ce

1 An tu egressug porta Gapena quum Calatini , Scipionim , Serviliorum , Metellorum Sepulcra vides , miseros putas iUos? Tuscul. lib. I. cap. yii.

2 Presque en face du tombeau des Scipions, on a découvert les sépulcres des familles Furia et Manllia. Vld. Canina, Indica;iione topografica di Roma antica. pag. 62.

ft Gui soror virgo , quse desponsa uni ex Guriatiis fuerat , obvia

ante portam Gapenam fuit Horatiœ sepulcrum, quo loco cor-

ruerat icta, constructum est saxo quadrato. Tit, Liv. lib. i. cap, XXVI.

qui explique comment il a si longtemps défié les siècles.

Un autre souvenir des premiers temps de Rome s'offrait au voyageur dans cette même région , avant d'arriver au tombeau des Scipions. Sur la gauche s'étendait la vallée d'Égérie^aufondde laquelle coulait toujours la fontaine de la Nymphe qui dicta les lois de Numa ; le temple des Camènes et un bois sacré accompagnaient ce mystérieux asile. Mais il avait perdu son antique caractère, et déjà Juvénal s'était plaint que le luxe des marbres eût pris la place des frais gazons, et masqué la roche du sein de laquelle jaillissaient les eaux *. Le poëte nous révèle un autre détail qu'il importe ici de faire ressortir ; c'est que de son temps, la fontaine Égérie, le temple des Camènes et le bosquet lui-même se trouvaient en la possession des juifs. « Les muses proscrites, dit-il , ont fait place » aux mendiants *. » On sait que pendant longtemps , et surtout à l'époque de Juvénal , les païens confondirent les juifs avec les chrétiens; il y a donc lieu de reconnaître ici l'existence d'un quartier habité par des disciples du Christ. Les premiers fidèles de Rome

In yallem Egeris descendîmas , et speluncas » Dissimiles yeris. Quauto prsstantius esset Namen aqus , viridi si margine clauderet undas Herba, nec ingenuom yiolarent marmora tophum?

Juvénal. Satyr. m.

Hoc sacri fontis nemns , et delnbra locantor Jndsis, quoram cophinus , fœnainque sapellex ; mnis enim populo mercedem pendere jussa est Arbor, et ejectis mendicat SyWa Gamsnis.

Juvénal. Ibidem.

appartenaient presque tous à la classe du peuple ; ils avaient été choisis entre les enfants de Jacob, par saint Pierre lui-même, que Tédit de Claude qui bannissait de Rome les juifs contraignit un moment de s'éloigner de cette capitale; l'agglomération de pauvres juife signalée ici avec tant de dureté par le poëte a donc pu former une colonie chrétienne.

Cette conjecture devient une certitude, si l'on considère attentivement le sol de la voie Appienne , à Tendroit où s'arrête en ce moment notre marche. A Textérieur, il est couvert de tombeaux païens, mais loin de tous les regards , dans les entrailles mômes de la terre, commencent déjà les sombres galeries des catacombes chrétiennes. Nous n'avons pas atteint encore l'enceinte d'Aurélien , et déjà une nouvelle Voie Appienne se révèle à nous, celle au fond de laquelle les héros du Christ dorment dans la paix. A droite et à gauche de la reine des Voies, au voisinage de la Porte Capène, sous les temples, les thermes, les t^ilto, dont Rome impériale est si flère, tout près des tombeaux des Métellus et des Scipions, s'étendent déjà de vastes Cimetières où reposent les générations de Martyrs qui ont précédé l'empire d'Aurélien ; ces souterrains explorés plusieurs fois et qui appellent de nouvelles investigations, sont le point de départ de' la Voie Appienne , sous le rapport chrétien , et nous les rencontrons dès le début de notre pèlerinage. Mais leur présence en un tel lieu , si près des murs de Rome , sous les regards de toute une ville, s'il est diflScile d'en rendre raison , au cas où ce quartier eût été uniquement peuplé de païens, s'explique d'elle-même si les

DE SAIIfTE GÊCILB. 35

juifs indigents dont parle Juvénal ont été dans la réalité des membres d'une communauté chrétienne, Possesseurs, bien qu'à titre de louage, non-seulement de la foûtaine Égérie, mais encore du temple des Gamènes et de son bois sacré ^ ils ont habité ce quartier qui p(M*te , sur les mscriptions topographiques de Rome , le nom de f^icus Camœnarum. Ils ont eu toute facilité pour ouvrir des souterrains, pour creuser des galeries, pour y ensevelir les corps de leurs frères. Après avoh* passé sous l'arc de Drusus, et franchi le terrain sur lequel s'élève aujourd'hui le rempart bâti par Aurélien, nous rencontrons à quelques pas, sur la droite, la première colonne milliaire de rAppienne, dont l'inscription porte les noms de Vespasien et de Nerva *. On descend ensuite dans la vallée de TAlmon, et la Voie traverse ce ruisseau fameux dans lequel, chaque année, les prêtres de Cybèle venaient laver la statue de leur déesse.

A droite s'élève sur une colline le tombeau de Priscille, fenune d'Abascantius. Stace a consacré une de ses poésies, dans les Silves, à célébrer la tendresse conjugale de cette dame romaine, et les regrets inconsolables de son époux, a En face de la ville, ditr-il, à la nais- » sance de la voie Appienne, près du lieu où Cybèle » suspend ses gémissements , et oublie les ruisseaux » de l'Ida pour l'Almon d'Italie; c'est là, ô Priscille! » que ton vertueux époux a déposé sur une couche » précieuse tes membres enveloppés dans la pourpre » moelleuse de Sidon. Ni le nombre des années, ni le

< Cette colonne a été transportée sur la terrasse du Gapitole.

36 HISTOIRE ^^-t*:

r> travail du temps n'auront de prise sur eux, tant le » marbre sacré qui les contient exhale de précieux » parfums*. »

Néanmoins, depuis bien des siècles, la tombe de Priscille a été violée , et le monument qui la contenait restait innommé sur la voie Appienne, jusqu'en ces derniers temps où la découverte d'un marbre à moitié brisé révéla que ce sépulcre de forme circulaire était celui-là même qui fut impuissant à protéger le sarcophage de l'épouse d'Abascantius. Ici paraît encore la force de rénovation que lé christianisme a imprimée à tout ce qui est romain. Au moment où le poète célébrait les récentes funérailles de cette Priscille dont le nom n'est répété que des savants, une autre Priscille vivait dans Rome , non moins illustre par le sang, mais chrétienne. Mère du sénateur Pudens, aïeule des deux vierges Praxède et Pudentienne, elle vivra dans la mémoire de TÉglise jusqu'au dernier jour du monde. C'est elle qui sur la voie Salaria fit creuser à ses frais les vastes souterrains qui portent son nom, et à chaque jour de l'année que les fastes liturgiques ramènent le nom des saints martyrs qui lui durent une sépulture et

1 Est locus ante urbem , qiia primum nascitur ingens

Appia; quaque Italo gemitns Almone Cybela Ponit, et Idœos jam non reminiscitiir amnes. Hic te Sidonio velatam molliter ostro Eximius conjui (nec enim f umantia Lusta Glamoremque rogi potuit perferre) bcato Composuit, Priscilïa, toro; nil longior «tas Carpere, ml œvi potemnt vitiare labores Siccatam membris ; tantus venerabile marmor Spirat odor.

Stace. Silv, lib. v. Garm. i.

1>£ SAir(T£ CÉCILE. 57

auprèsdesquelsellevintreposerelle-méme^sonnoinbéni est rappelé avec honneur dans rassemblée des fidèles ^ En facedu tombeau que Staceachanté^laYoieAppionnc nous montre sur la gauche un des plus touchants souvenh*s du fondateur de la Rome du*étienne. C'est ici que Pierre 9 après la défaite de Simon le Magicien , cédant aux instances des fidèles^ malgré son désir du martyre^ et fuyant^ à la faveur des ombres^ cette \ille où il devait régner par son sang, fit la rencontre du Christ chargé de sa croix, a — Seigneur, où allez-vous? dit » TApôtre. — A Rome, répond le Rédempteur, pour » y être de nouveau crucifié *. » Instruit par cette céleste apparition, TApôtre retient sur ses pas; il révèle aux fidèles Toracle divin , et bientôt la croix du disciple s'élève dans Rome, comme la croix du Maître s'était élevée dans Jérusalem. A ce moment la souveraineté de la Rome spirituelle se déclare et devient inaliénable par l'effusion du sang du pécheur. La victoire a commencé sur la voie Appienne, et la piété catholique a consacré par l'érection d'un sanctuaire le sol où

* Le Liber Pontificalis parle d'une autre Priscille romaine qui aurait consacré ses efforts à la construction d'un Cimetière, sur la même Voie Salaria, à la demande du Pape saint Marcel , au commencement du iv siècle. Ce renseignement peut rendre raison de quelques développements qu'aurait pris à cette époque le Cimetière de Priscille, sur la Voie Salaria; mais outre l'autorité des anciens Actes qui nous apprennent que sainte Priscille, mère du sénateur Pudens, fit construire un Cimetière sur cette voie, le caractère correct de plusieurs des peintures dont il est orné obligerait à en faire remonter la construction avant le iv' siècle.

* S. Ambros. Sermo contra Auxentium. n" 13. Hogcsipp. lib. ni. S. Gteg. Magn. in Psalm. iv. Pœnitcntiir.

l'Apôtre reçut le glorieux commandement de marcher au combat , et d'y représenter son Maître.

La voie monte ensuite par une pente assez rapide^ et les tombeaux y apparaissent toujours plus pressés; mais de nos jours leurs masses décharnées et sans nom ne donnent plus qu'une faible idée de ce qu'ils furent autrefois. Sur la gauche^ de vastes colombaires ont fourni quelques renseignements sur les cendres de ceux auxquels ils furent destinés. On en trouve un d'abord qui se rapporte au temps d'Auguste et de Tibère , et qui est assez vaste pour avoir pu recevoir les cendres de trois mille personnes. Plus loin, du même côté, est celui des esclaves et des affranchis de livia Augusta ; il porte encore les traces de la magnificence antique*. Mais si la surface du sol nous dit peu de chose sur les morts illustres dont la voie Appienne était peuplée, en retour, les profondeurs de la terre rendues accessibles par les travaux infatigables des fossores de l'Église primitive, nous ouvrent des avenues de sépulcres dont la gloire n'a fait que grandir par le cours des siècles.

En suivant la pente dont nous venons de parler, le pèlerin, au temps d'Alexandre Sévère, pour peu qu'il eût le secret des mystérieuses entrées de ces immenses nécropoles, rencontrait tout à coup des cités entières habitées silencieusement par d'autres morts dont le nom est immortel. Ce ne sont plus des Cimetières restreints, comme ceux de la porte Gapène; ici, c'est l'œuvre colossale des Pontifes chrétiens du m* siècle.

^ Nibby. Ànalisi storico-topografico-antiquaria délia carta de' dintorni di Roma. tom. m. pag. &^. *

DE SAINTB' CÉCILE. S9

A droite^ s^étendent les cryptes creusées par ordre de Zéphyrin et continuées par Galiixte qui leur a laissé SOQ nom ; à gauche , c'est le Cimetière dit de Prétextât qui remonte à la même époque et présente , comme celui de Callixte, à plusieurs étages superposés, d'innombrables corridors funéraires croisés en tous sens, de fréquentes chapelles où reposent les martyrs les plus célèbres. Souvent ces sanctuaires souterrains sont revêtus de marbres précieux qui réfléchissent l^lumière des lampes et des flambeaux, durant la célébration des mystères; des peintures symboliques, quelquefois même historiques, aux plafonds , sur les murs et sous Tarcade des principaux sépulcres, offrent aux fidèles un précieux enseignement, en même temps que, par leur caractère symbolique, elles dérobent aux regards [nofones le secret des dogmes chrétiens.

Ces immenses galeries se prolongent sous l'Appienne pendant plusieurs milles , et les divers quartiers de la ville des martyrs emprunteront plus tard leur nom au plus illustre des soldats du Christ que Ton aura ensevelis près de l'entrée de leurs principales avenues. En attendant, les noms de Callixte et de Prétextât servent à désigner d'une manière générale les deux grandes régions qui s'étendent le long de la Voie , à partir de F«9di%»loii elle présente l'escarpem^it que nous avons signalé , jusqu'à ce qu'elle redescende dans la vallée oà l'on construisît au iv* siècle la basilique de Saint- Sébastien.

Les persécutions da Dédus et de Dioclétien enverront d'inoombraMes recrues de martyrs peupler ces sombres demeures ; mais déjà , sous le pontiticat d'Ur-

kO BISTOIBJB

ïmiiy elles gardeut le corps de Zéphyrin ^ Ce Pootife repose dans la partie des cryptes située sur la droite de la voie ; c'est là que Callixte a préparé le funèbre et glorieux asile où dormiront les invincibles successeurs de Pierre , et où nous descendrons bientôt pour confier à la tombe les restes précieux de Théroïne à laquelle nous consacrons ces pages. Quant à Callixte luimême^ il n'a pas joui de Tasile quil s'était préparé. Immolé dans la région transtibérine^ près de son église de Sainte-Marie , les chrétiens n'ont pas trouvé de sûreté à transporter son corps sur la voie Appienne ; fls l'ont enseveli dans Tune des cryptes de la voie Aurélia. Descendons maintenant le versant de la colline. Derrière la rangée des tombeaux païens qui s'étend sur la droite, dans une vallée formée parla dépression du sol, est un mystérieux asile connu déjà des chrétiens du monde entier. C'est là que reposent depuis environ dix années les corps des saints apôtres Pierre et Paul. Sous le pontificat de Zéphyrin, ils étaient encore dans leurs tombeaux: le premier, sur la voie Triomphale, au pied du Vatican; le second, sur la voie d'Ostie. Caïus, prêtre de Rome, en rend témoignage dans une conférence qu'il a eue avec Proclus, chef de l'hérésie des Cataphryges, dans les premières années de ce siècle*. I^s orgies sacrilèges d'Héliogabale ont contraint Cal-

* Voir les itinéraires des catacombes qui se succèdent du vil* siècle au x*, et dont nous parlerons souvent.

î Trophœa Apostolorum habeo, quae ostendere possum. Si enim procédas via Triumphali, quœ ad Vaticanum ducit , autOstiensi, norum invenies Trophsa quibus ex utraquc parte statutis Romana l'ommunitur Ecclcsia. Eiiseb. UistoriaEcclesiast. lib. ii. cap. xxv.

DE SA/NTE CÉCILE. k\

lixte d'enlever ces saintes reliques et de les transporter dans un réduit ignoré des païens. La voie Appienne a été choisie pour recevoir le trésor de Rome chrétienne, et de toutes ses gloires^ c'est ici la première.

La sacrilège manie d'Héliogabale menaçait de la dernière profanation ces restes sacrés, qui sont pour rÉglise romaine le titre de sa puissance sur les autres Églises^ puisqu'ils attestent que Pierre lui a laissé son autorité avec son sang. L'indigne parent d'Alexandre Sévère avait élevé sur le Palatin, près du Palais des Césars^ un temple destiné à recevoir l'infâme idole qui portait son nom. Gomme il ne voulait pas que l'on adorât dans Rome un autre dieu qu'Héliogabale , nonseulement il résolut de transporter dans ce temple la statue de Cybèle, le feu de Vesta, les Anciles, le Palladium^ ces antiques monuments du culte romain auxquels les gentils croyaient attachées les destinées de la capitale du monde; mais il avait annoncé l'intention d'y réunir aussi les objets les plus sacrés du culte des chrétiens. C'est un historien païen qui nous apprend ces détails si précieux pour l'explication des traditions chrétiennes de Rome *.

> Ubi primum ( Heliogabalus ) ingressus est urbem , omissis ils qu« in provincia gerebantur, HeUogabalum in Palatino monte jQxta sdesimperatorias consecravit, eique templum fecit, studens etHatristypum, et Vestœ ignem, et Palladium, et Ancilia, et omnia romanis yeneranda in illud transferre templum, et id agens ne quis Roms Deus , nisi Heliogabalus coleretur. Dicebat pneierea Judaeorum et Samaritanorum religiones, etChristianam devoUonem illuc transferendam, ut omnium culturarum secretum HeUogabali sacerdotium teneret. Lampridius, AugiLsta histarxa.

L'historien raconte un peu plus loin qu'Héliogabale donna des

GalUxte, qui ttégeait alors sur la cfaaii!« de fitnm, et que sa soUidtiide pour les cryptes de la voie Ap^pienne a immortalisé ^ GalUxte a voulu soustraire au déshonneur les dépouilles des saints Apôtres^ et il les a enlevées des lieux où elles recevaient les hommages des fidèles ^ Il a foit construire une chambre sépulcrale dans laquelle on pénètre par un puits ^ et c^est là que dorment^ chacun dans leur tombeau^ le premier des Vicabes du Christ et le Docteur des Nations. Ils y doivent séjourner vingt ans encore; après quoi ils reviendront habiter leur primitive demeure. Le lieu où ils sont maintenant est appelé Catacombes *, dans la suite, ce nom sera appliqué, plus ou moins improprement , aux cryptes et aux cimetières chrétiens des différentes voies.

Au sortir de ce lieu sacré , reprenant le cours de FAppiennc, nous avons en face, sur la gauche, une vaste plaine qui s'étend vers la voie Latine. A un demi» mille environ , assis sur une gracieuse colline , et do^

spectacles d'éléphants attelés dans la plaine du Vatican , et renversa, pour avoir un espace suffisant à cette sorte de course , les sépulcres qui s*y trouvaient. Il est permis de penser que c€s agitations insolites dans ce lieu , pouvant, sinon occasionner la destruction du tombeau du Prince des Apôtres qui était souterrain, du moins en rendre Taccès impraticable aux fidèles, auront été un motif de plus pour porter le Pape saint Callixte à déposer en lieu de sûreté le corps de saint Pierre , qui était et sera ]U8*^ qu'à la fin des siècles le Palladium de Rome chrétienne.

^ Panvlni de Septem Urbis Ecclesiis. cap. iv. pag. 34. Morettl. Dlsputatlo de translatione oorporum SS. Pétri et Pauli ad Cata*cumbas.

t Kalendarlum Bueherianum. Anastase. in Comelio,

minftnt un nj/mphœum où la postérité croira retrouver la gfotte et la fontaine d'Égérie^ s'élève un temple pro« style ^ décoré d'un portique de quatre colonnes canne* léêft de marbre pentélique. Ce temple^ construit dans les années de la République , et moins remarquable que la jrfupart des autres qui ornent les voies romaines^ mérite cependant d'arrêter le voyageur chrétien. Nous ne saurions dire aujourd'hui avec certitude à quelle fausse divinité il fut consacré ; longtemps on a voulu y voir le temple des Camènes^ célébré par les poètes et mentionné sur les monuments topographiques de Rome^ en même temps qu'on donnait le nom d'Égérie à la fontaine qui coule dans le vallon. Cette opinion ne s*est pas soute-» nue , et sans trop de preuves cependant, l'édifice porte présentement le nom de Temple deBacchus. Quoi qu'il en soit, une antique tradition nous apprend que dans ce Keu était la retraite du saint pontife Urbain. Un oratoire pratiqué dans le tuf, sous le temple lui-même qui a été consacré depuis en église sous le nom de Saint-Urbain, et orné de peintures relatives à notre histoire, rappelle ce touchant souvenir. Les cryptes de Prétextât prolongent leurs ramifications souterraines dans tout le sol qui nous environne; le Pontife était donc en sûreté dans ces lieux , déjà assez écartés de la voie publique, et qui peut-être appartenaient à des chrétiens, conrnie le Temple des Gamènes, sous les murs mêmes de Rome. Un pape Confesseur et bientôt Martyr, &isant sa retraite sous un temple païen , c'est encore une image frappante de ce travail secret et continu par lequel le christianisme sapait dans leurs fondements les religions de la gentilité. On se rappelle, en présence de

bU HISTOIRE

ce fail , que la crypte vatieane qui re^ut le corps sanglant du Priiice des Apôtres, après son martyre, avait été creusée sous un temple d'Apollon*, près du Cirque de Néron. Le temple a disparu pour jamais; niais si la tombe du Pêcheur de Galilée, sans cesse environnée de la religion des peuples, demeure ensevelie sous des ombres majestueuses , la Croix portée jusque dans les nues sur la coupole de Michel-Ange, annonce assez que le Christ , vainqueur des faux dieux , ne règne plus seulement dans les entrailles de la terre.

Nous rentrons sur la voie Appienne,et nous nous trouvons en face de la troisième colonne milliaire, près de laquelle se tiennent les pauvres chargés d'indiquer aux fidèles la retraite d'Urbain. Près de là, sur la gauche, s'élève plein de grâce et de majesté le sépulcre de Cœcilia Metella. Assis vers le sommet d'une colline que la voie monte rapidement , il domine avec grandeur les tombeaux, les temples, les villœ dont la plaine est couverte, et les aqueducs qui portent à la ville des Césars le tribut des lacs et des fleuves. De nos jom^s, cet admirable monument n'est plus qu'une ruine; mais il est resté le plus noble ornement de cette sublime région de la campagne romaine , si grandiose dans ses lignes, si suave dans l'ondulation de ses plans.

Posant sur un dé quadrilatère , et construit en travertin, ce tombeau a la forme d'une tour aux plus élégantes proportions; une frise à festons entrecoupés de têtes de taureau décore avec grâce la partie supérieure, et un toit conique pareillement en travertin termine ce

* Ânastase. in Petro.

DE SAIfftE CÉCILE. 4S

giipacieux monument ^ Le temps et les honmiés ont respecté jusqu^aujourd'hui Tinscription dédicatoire placée sous la frise , du côté de la Voie , et surmontée de plusieurs trophées. Elle porte seulement ces mots :

CAECIUAE

Q. CRETICI F.

METËLLAE CRASSI.

C'est donc ici que reposa Gsecilia Metella^ fille de Quintus Gaecilius Metellus le Crétique qui obtint les honneurs du consulat sous Auguste^ en la septième année de l'ère chrétienne. Crassus^ époux de Gaecilia, lui a fait élever ce tombeau, dont les ruines défieront longtemps encore les siècles. Ce dernier des Crassus n'est guère connu que par le monument qu'il a élevé à sa noble épouse; Caecilia elle-même n'a pas d'autre histoire que le marbre que nous venons de transcrire , et cependant le chrétien qui se rappelle le nom et les vertus de Cécile, épouse du Christ, ne saurait passer indiffèrent près de ce tombeau dont l'archéologue profiuie admire du moins la sévère magnificence. Plus d'une fois la Martyre prédestinée , allant visiter dans les Cryptes les tombeaux de ses frères, ou recevoir les instructions d'Urbain, a dû arrêter ses regards sur ce sépulcre d'une des femmes de son antique et illustre race; mais un obscur tombeau, mérité par ses souf-

* Ganina {L*Ârchitettura Romana , texte, 3' partie , page 217 ), MQtient que le toit du tombeau de Csciiia Metella se terminait en forme conique , et il le restitue d'après ce système, pi. ccxxv , fig. 2). Cette conjecture devient évidente à la simple inspection de la voûte intérieure du monument.

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irances pour le Christ^ au fond des souterrainB d# PAppienne^ lui sembla préférable à toutes les splendeurs dont Topulence de sa famille eût environné son sépulcre, sur cette même voie que Cécile ne pouvait parcourir sans rencontrer les fastueux souvenirs de ses aïeux.

Le monument de Gsecilia Metella servit de forteresse au XIII® siècle; de là lui est venue cette couronne de créneaux qui le déshonore aujourd'hui. Quant au vaste sarcophage de marbre dans lequel Crassus déposa le corps de son épouse, il fut enlevé au xvi« siècle, et placé dans Rome sous le cortile du Palais Farnèse , où il est encore.

Retournons à Tépoque d'Alexandre Sévère, et, après avoir contemplé une dernière fois le sépulcre de la Cécile païenne, franchissons la colline, et admirons, sur la droite, Tun des plus somptueux villages dont le luxe romain ait su embellir les alentours de la ville éternelle. Ce village est appelé le Pagus Triopius. Il doit son origine à Hérode Atticus, rhéteur célèbre, qui obtint le consulat en Tannée 1^3 de Tère chrétienne. Ce riche Athénien Ta consacré comme un monument à la mémoire de son épouse Annia Regilla, de la famille Juliaé Dans sa douleur d'avoir perdu cette compagne de sa vie, il a dédié tous les joyaux qu'elle aimait aux divinités Éleusines, Cérès et Proserpine, dans les sano*tuaires les plus vénérés de ces déesses , et il leur a voué toutes les possessions d' Annia Regilla sur cette région de la Voie Appienne. Un bois sacré, un temple en Fbonneur des deux Cérès , Tancienne et la nouvelle, un champ sépulcral dédié à Minerve et à Némésis, sont

DE SAINTE GËGILE. 47

te témoignage solennel des regrets qu'a voulu exprimer Hérode A tticus^ fondateur de ce Pagus, auquel il a donné le nom de Triopius en Thonneur de Cérès^ dont un sanctuaire à Ârgos portait ce nom ^

Les diverses inscriptions grecques qui exprimaient la dédicace de ce champ de deuil se sont conservées jusqu'à nos jours ^ et les deux principales^ en beau marbre pentélique, après avoir fait, pendant deux siècles , un des ornements de la Ftlla BorghèsCy à Rome, furent, en 1808, transportées à Paris, où elles sont restées. Les carrières de ce marbre fameux dans Thistoire de la Grèce appartenaient en propriété à Hérode Atticus, qui Tavait presque épuisé pour la construction du Stadium Panathenaïcum *.

Autour des monuments élevés en l'honneur d'Annia Regilla, des habitations ne tardèrent pas à s'élever. Ce Pagus était appelé hospitalier sur l'une des inscriptions, et sa population était devenue considérable, au temps d'Alexandre Sévère. Un temple de Jupiter s'élevait sur la partie du Pagus qui confinait à la Voie Appienne. Plus tard nous viendrons reconnaître ces lieux.

Le sol de l'Appienne devient plus égal à partir du Pagus Triopius; la plaine a perdu ses ondulations, mais elle se déroule encore avec majesté, ayant pour horizon le mont Albane, dont neuf villes hsJ^itent les flancs, et dont un des sommets porte jusqu'aux nues le temple de Jupiter Latial , sur lequel sera glorifiée la

* Visconti (Ennio Qairino). Iscrizloni greche Triopee. Rome. 1794.page8 5et suiT.

< Pausanias et Philostrate cités par Ennio Visconti , page 8.

cioix du Rédempteur. De nos jours, la voie antique, si longtemps ensevelie sous ses ruines, a reparu, grâce à la munificence de Timmortel Pie IX; d'innombrables monuments ont revu la lumière , et les contemporains foulent aujourd'hui le pavé sillonné jadis par les chars des vainqueurs du monde.

Vers le quatrième mille, non loin de la Pailla de Sénèque, une masse pyramidale de construction barbare atth*e les regards; quatre autres, à peu près semblables , se succèdent à mesure que Ton s'éloigne de Rome et que Ton approche d'Albe. La tradition populaire veut voir dans ces monuments les tombeaux des deux Horaces et des trois Curiaces*. Quoi qu'il en soit, le texte de l'historien Tite-Live fait foi de la sépulture de ces vaillants champions sur les lieux que nous parcourons : «Leurs sépulcres, dit-il, s'élèvent encore à l'endroit où chacun d'eux a succombé : les deux Romains sur un même emplacement, plus près d'Albe; les trois Albains, vers Rome, mais à distance les uns des autres, selon le lieu où ils combattirent*.

Ainsi, les traces de cette lutte corps à corps, dont l'issue fut pour la ville de Romulus une victoire décisive sur le peuple qui se préparait à l'anéantir, ne s'étaient pas effacées du sol de l'Appienne, et peutr être de nos jours sont-elles encore reconnaiss^les. Mais la Rome sauvée au prix du sang des Horaces de-

« Nlbby. Ibtd. pages 543, 544.

s Sepulcra extant quo quisque loco cecidit : duo romana uno loGO propius Âlbam ; tria albana Romam versus , sed distantia locis, et ut pugnatum est. Tit. Liv. lib. i. cap. xxv.

meure enfouie sous les décombres que le temps et les barbares ont amoncelées ; elle n'est plus qu'un cadavre mutilé dont on exhume les lambeaux; tandis que la Rome pour laquelle ont combattu les Martyrs de la Voie Appienne élève son front impérissable, et poursuit encore ses conquêtes jusque dans des régions que Tambition des Césars ne put même convoiter.

Mais il est temps de rentrer dans la ville où Urbain et Alexandre Sévère exercent chacun leur empire. Nous eussions volontiers suivi le cours de TAppienne jusqu'au village Très Tabernœ; car c'est là que l'Apôtre Paul, captif de Jésus-Christ, et amené d'Orient aux pieds de César, auquel il avait appelé, fut rencontré par les chrétiens de Rome qui étaient allés au-devant de lui*. Mais nous avons suffisamment exploré, nous avons même déjà dépassé les lieux où la marche de notre récit nous ramènera. Toutefois , avant de nous retourner vers Rome, reconnaissons encore, au cinquième mille, sur la droite, le monument de Quintus Caecilius, l'oncle du célèbre ami de Cicéron, Pomponius Atticus*. Ce tombeau, dont les ruines sont encore imposantes de nos jours, nous redira une dernière fois le nom et la race de l'héroïne chrétienne dont nous avons voulu , par avance, reconnaître les traces bénies sur cette Reine des Voies romaines, où tout parle de Cécile, de la gloire de ses ancêtres et de la sublimité de ses vertus.

< Act. xwiii. 15.

s CorneUus Nepos. In T, Pomponio Attico. cap. xxii.

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