‹ Histoire de Sainte CécileChapitre 18 sur 65 · SA CONVERSION ET SON BAPTÊME · texte numérisé non relu

SA CONVERSION ET SON BAPTÊME

Cécile avait gardé le silence pendant ce dialogue des deux frères î elle avait dû laisser la parole au néophyte, dans Tardeur du zèle qui le pressait. D'ailleurs , il était juste que Valérien parlât le premier à Tiburce; mais la vîei^e , nourrie dès ses plus jeunes années dans la doctrine évangélique, possédait mieux que son époux le langage qu'il fallait tenir à un Gentil pour le détacher des idoles. Empruntant donc les arguments des anciens prophètes ^ des apologistes chrétiens, et des martyrs devant leurs juges, sur la vanité de ces simulacres aux pieds desquels le monde se prosternait, elle prit ainsi la parole :

a Je m'étonne , ô Tiburce ! que tu n'aies pas compris » déjà que des statues de terre, de bois, de pierre, » d'airain, ou de tout autre métal, ne sauraient être 0 des dieux. Ces vaines idoles sur lesquelles les arai- »gnées tendent leurs toiles, et les oiseaux déposent j> leurs nids et leurs ordures ^ ; ces statues dont la

^ La première origine des Nimbes placés sur la tête des statues des dieux vint de la nécessité de les protéger contre les in-

» matière est tirée des entrailles de la terre par la main ))des malfaiteurs condamnés aux mines, comment » peut-on les estimer des dieux, et mettre sa foi dans » de tels objets? Dis-moi, Tiburce,y a-t-il une difiFé- » rence entre un cadavre et une idole? Un cadavre a » encore tous ses membres; mais il n'a plus ni souffle, » ni voix, ni sentiment. De même Tidole a aussi tous » les membres, mais ces membres sont inhabiles à Tac- )) tion, et encore au-dessous de ceux d*un homme mort, j) Du moins, pendant que Thomme jouissait de la vie, » ses yeux, ses oreilles, sa bouche, son odorat, ses » pieds, ses mains, remplissaient leur office; mais Ti- » dole a commencé par la mort, et demeure dans la » mort; elle n'a jamais vécu, ni même pu vi\Te *. »

Tiburce, frappé tout à coup de la vanité des simulacres auxquels il avait jusque-là brûlé son encens, s'écria vivement : «Oui, il en est ainsi, et qui ne le com- » prend pas est descendu jusqu'à la brute '. » A cette réponse, Cécile, transportée de joie, se lève et serre dans ses bras ce païen qui commence à goûter la lumière: «C'est aujourd'hui, lui dît-elle, que je te rejures de Tair, et contre les insultes des oiseaux dont parle ici sainte Cécile. Plus tard , le Nimbe que l'on trouve déjà en Egypte et chez les Étrusques, devint, à proprement parler, un signe de vénération envers la statue que l'on en décorait; mais Tibulle et Horace font encore ailusion à Tintention vulgaire qui avait fait inventer cette sorte de coiffure. L*invective de Sainte Cécile qui a motivé cette note est un nouveau trait à ajouter à tant d'autres qui constatent la haute antiquité de nos Actes.

1 Âcta S. Cœciliœ.

2 Tune cum omni alacritate Tiburtius ait : Qui ita non crédit pecuB est. Àcta S, Cœciliœ.

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B connais pour mon frère. L'amour du Seigneur a fait n do ton frère mon époux; le mépris que tu professes 9 pour les idoles &it de moi ta véritable sœur. Le mo- » ment est venu où tu vas croire; va donc avec ton » frère pour recevoir la régénération. C'est alors que tu » verras les Anges ^ et que tu obtiendras le pardon de )) toutes tes &utes ^ »

Alors Tiburce, s'adressant à Valérien : «Quel est » l^omme vers lequel tu vas me conduire? — Un I» grand personnage > reprend Valérien; il se nomme o Urbain^ vieillard en dieveux blancs^ au visage ange* » lique^ aux discours véritables et remplis de sagesse. » — Ne seraitrce pas, dit Tiburce, cet Urbain que les » chrétiens appellent leur Pape? J'ai entendu dire qu'il » a déjà été condamné deux fois, et qu'il se tient retiré » dans je ne sais quels souterrains. S'il est découvert, il » sera livré aux flammes , et nous, si l'on nous trouve » avec lui , nous partagerons son sort. Ainsi , pour avoir » voulu chercher une divinité qui se cache dans les » deux , nous rencontrerons sur la terre un supplice » cruel *. »

* Haec dicente Tiburtio , Sancta Ciecilia osoulata est pectU9 ejus , et dixit : hodie meom te fateor vere esse cognatum; sicut enim mihi amor Domini fratrem tuum conjugem fecit , ita te mihi cognatum contemptus faciet idolorum t unde quia paratus es ad credeDdum, vade cum fratretuo ut purificationem accipias, per qnam merearis angelicos tuUhs aspicere , et omnium tuarum ve« niam invenire culpanim. Ibid,

s Tune dioit fratri suo Tiburtiua x Obseero , frater , ut dicas mihiadquem me ducturus es? Respondit Valerianui t Ad magnum Timm, Urbanum nomine , in quo est aspectus angeliens, et Te» neranda canities, sermo verus , et sapientia conditns. Dicit ei Ti-

Pour avoir appris à dédaigner les idoles, Tiburce n*en était pas encore à mépriser les souffrances d'ici-bas; Cécile vint à son secours. «En effet, lui dit-elle, si » cette vie était la seule, s'il n'en était pas une autre, » ce serait avec raison que nous craindrions de la per- » dre ; mais s'il est une autre vie qui ne finira jamais, » faut-il donc redouter de perdre celle qui passe, quand, » au prix de ce sacrifice , nous nous assurons celle qui » durera toujours? »

Un tel langage était bien nouveau à un jeune homme élevé dans cette société romaine du ni« siècle, où régnaient à la fois les plus humiliantes superstitions, une corruption de mœurs qui s'était trouvée au niveau d'Héliogabale et toutes les aberrations d'une philosophie sceptique; il répondit donc à la vierge : « Jamais » je n'ai rien entendu de semblable; y aurait-il donc » une autre vie après celle-ci? — Mais, reprit Cécile, » peut-on même appeler vie celle que nous passons en » ce monde? Jouet de toutes les douleurs du corps et de » l'âme, elle aboutit à la mort qui met fin aux plaisirs » comme aux angoisses. Quand elle est terminée, on » dirait qu'elle n'a pas même été; car ce qui n'est » plus est comme rien. Quant à la seconde vie qui suc-

burtius : Tu Ulum Urbanum dicis, quem Papam suum Christiani nominant? Hune ego audivi jam secundo damnatum , et iterum pro ipsa re qua damnatus est latebram sui praecavere fovendoj iste si inventus fuerit , sine dubio atrocibus dabitur flammis, et, ut dici solet, centenas exolvet, et nos simul cremabimur , si ad iUum fuerimus inventi , et dum quœrimus divinitatem in cœlis latentem, incurrimus furorem expentem in terris. ActQ S. Cœciliœ.

» cède à la première, elle a des joies sans fin pour les ajustes et des supplices éternels pour les pécheurs. » — Mais, répliqua Tiburce, qui est allé dans cette » vie? qui en est revenu pour nous apprendre ce qui » s'y passe ? sur quel témoignage pouvons-nous y » croire? »

Alors Cécile, se levant avec la majesté d'un Apôtre , fit entendre ces imposantes paroles * : « Le Créateur » du ciel et de la terre et de tout ce qu'ils contiennent , D a engendré un Fils de sa propre substance, avant » tous les êtres, et il a produit par sa vertu divine » l'Esprit saint; le Fils, afin de créer par lui toutes » choses, l'Esprit saint pour les vivifier. Tout ce qui » existe, le Fils de Dieu, engendré du Père , l'a créé; » tout ce qui est créé, l'Esprit saint, qui procède du » Père *, Ta animé •.

*■ Tqdc beata Cœcilia erigens se stetit, et cum magna consiimiïsidixii. Acta S, Cœciliœ.

s Sainte Cécile parle ici deux fois du Saint-Esprit comme procédant du Père , sans dire qu'il procède aussi du Fils. Ce langage appartient à TÉglise primitive qui insistait rarement sur la procession du Saint-Esprit à Tégard du Fils. Ce n'est pas ici le lieu d'exposer les raisons qui rendirent les confessions de TEglise moins explicites sur ce dogme , durant les premiers siècles ; mais on doit Yoir dans les paroles de la Sainte un nouvel indice de la haute antiquité de notre récit.

* Gœli, terraeque, maris, et omnium volucrum , repentium, pecndnmque creator ex se ipso antequam ista onmia faceret, genuit Fiiium, et protnlit ex virtute sua Spiritum sanctum ; Filium ut erearet omnia; spiritum, utviviûcaret universa; omnia autem quœ sunt, Filius ex Pâtre genitus condidit; universa autem quae condita sunt, ex Pâtre procedens Spiritus sanctus animavit. /Md.

» — Comment ! s'écria Tiburce, tout à l'heure tu di- )) sais , ô Cécile ! que Ton ne doit croire qu'un seul » Dieu^ qui est dans le ciel^ et maintenant tu parles de » trois Dieux ! » Cécile répondit : « Il n'est qu'un seul » Dieu dans sa majesté, et si tu veux concevoir com- » ment il existe dans une Trinité sainte, écoute cette d comparaison. Un homme possède la sagesse; par sa- » gesse , nous entendons le génie , la mémoire et l'in- » telligence; le génie qui découvre les vérités, la mé- » moire qui les conserve, l'intelligence qui les explore. )) Reconnaîtrons-nous pour cela plusieurs sagesses » dans le même homme? Si donc un mortel possède » trois facultés dans une seule sagesse, devrons-nous » hésiter à reconnaître une Trinité majestueuse dans » l'unique essence du Dieu tout-puissant *? »

Tiburce, ébloui de l'éclat d'un si haut mystère, s'écria : « 0 Cécile ! la langue humaine ne saurait s'éle- » ver à de si lumineuses explications; c'est l'Ange de » Dieu qui parle par ta bouche. » Tant était vive la reconnaissance du jeune homme envers cette divine lumière dont les rayons commençaient à descendre jusqu'à lui. n n'osait plus s'adresser à la Vierge, interprète

*■ Unus est Deus in majestate sua , quem ita in sancta Trinitate dividimus, ut in uno homine dicimus esse sapientiam, quam sapientiam dicimus habeie ingenium, memoriam et intellectum : nam ingénie adinvenimus quod nos didicimus : memoria tenemus quod docemur ; intellectu advertimus quicquid yel videre nobis contigerit, vel audire; quid modo faciemus? Numquid non ista tria una sapientia in homine possidet ? Si ergo homo in una sapientia trinm possidet numerum, quomodo non Deus onmipotens in una Deitate suae Trinitatis obtinet majestatem? Acta S. Cœciliœ»

du ciel ; mais se tournant vers son frère : a Yalérien , » lui ditril , je le confesse , le mystère d'un seul Dieu » n'a plus rien qui m'arrête ; je ne désire qu'une chose, )) c'est d'entendre la suite de ce discours qui doit satis^ » faire à mes doutes. — C'est à moi, Tiburco, que » tu dois t'adresser, reprit Cécile. Ton frère, encore » revêtu de la robe blanche, n'est point en mesure de » répondre à toutes tes demandes; mais moi , instruite » dès le berceau dans la sagesse du Christ, tu me trou- » veras prête sur toutes les questions qu'il te plaira de » proposer *. — Eh bien! dit Tiburce, je demande D quel est celui qui vous a fait connaître cette autre » vie que vous m^annoncez Tun et l'autre? »

La vierge, reprenant son discours avec un enthousiasme tout divin , continua ainsi : « Le Père a envoyé du haut des cieux sur la terre son propre Fils conçu au sein d'une vierge. Ce Fils divin, debout sur la montagne sainte , a fait entendre à haute voix ces paroles : «Peuples^ venez tous à moi.)) Alors sont accourus vers lui tous les âges , tous les sexes , toutes les conditions, n leur a dit à tous : « Faites pénitence pour l'i- » gnorance dont vous avez été coupables; car le règne B de Dieu, qui doit mettre fin au règne des hommes, » est arrivé. Dieu veut fah»e part de son royaume à ceux )) qui croiront, et celui qui sera le plus saint y recevra D le plus d'honneurs. I^s pécheurs seront tourmentés j» par des supplices éternels, et des feux les dévoreront

^ De his mecum loquere, quia tyrocinii tempus fîratrem tuum tibi prohibe! 4are responsum : me autem , quam ab ipsis incuna-!^ bttUt Gbristi sapientia docuit, ad quamcumque causam quœrere Tolueris , imparatam habere non poteris. Àcta S. CcKiliœ.

8i!| HISTOIRE

» sans les consumer. Les justes seront environnés d'une » éternelle splendeur de gloire, et des délices sans fin » deviendront leur partage. Ne cherchez donc plus, » enfants des hommes, les joies fugitives de cette vie; » mais assurez-vous Téternelle félicité de la vie à ve- » nir . La première est courte, la seconde dure toujours.»

» Les peuples ne crurent pas d'abord à cet oracle , et ils dirent aussi : « Quel est celui qui est entré dans » cette vie , et en est revenu pour nous certifier la vérité » de ce que vous dites * ? » Le Fils de Dieu leur a répondu : (c Si je vous fais voir des morts que vous- » mêmes avez vu ensevelir, rendus à la vie, persiste- » rez-vous à ne pas croire la vérité? Si vous ne croyez » pas à mes paroles, croyez du moins à mes prodiges. »

» Afin d'ôter tout prétexte au doute, il se rendait

^ Il est aisé de voir que la forme oratoire du discours de Sainte Cécile présente renoncé des faits évangéliques sur un ton de généralité qui n'est pas littéralement conforme aux récits du Nouveau Testament. Le Christ ne s'est pas adressé immédiatement au genre humain, mais seulement à la nation juive. Toutefois, on doit convenir qu'en parlant aux Juifs dans ces discours que les évangélistes devaient nous transmettre, c'était à tous les hommes qu'il parlait, puisqu'il était venu pour tous, et que sa loi devait être préchée à tous. Tiburce n'aurait pas saisi l'enseignement que Cécile voulait lui donner , si elle eût pris une forme moins générale. Ainsi, les Juifs, comme corps de nation, n'ont point fait au Sauveur l'objection que la Vierge rapporte ici, ihais les hommes de la gentilité auxquels s'adressèrent les apôtres l'ont faite souvent. Encore est-il vrai que chez les Juifs , au temps de la venue du Messie, le matérialisme avait fait des progrès considérables. La secte des Sadducéens, en particulier, professait le plus grossier sensualisme , et le nombre des Juifs charnels l'emportait sur celui des Juifs spirituels.

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avec les peuples près des tombeaux , et il rappelait à la vie des morts ensevelis depuis trois et quatre jours, et exhalant déjà Todeur des cadavres. Il marchait à pied sec sur les flots de la mer; il commandait aux vents , il apaisait les tempêtes. Aux aveugles il rendait la vue, aux muets la parole, l'ouïe aux sourds, Tusage de leurs membres aux boiteux et aux paralytiques ; il délivrait les possédés , il mettait en fuite les démons.

» Mais les impies s'irritèrent de ces prodiges; car les peuples les quittaient pour s'attacher à sa suite, et jetaient leurs vêtements sous ses pas, en criant : «Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! » Des hommes appelés Pharisiens, jaloux de ses triomphes, le livrèrent au gouverneur Pilate, disant qu'il était un magiden et un honune couvert de crimes. Ils excitèrent une sédition tumultueuse , au milieu de laquelle ils le «■udâèrent. Lui , connaissant que sa mort devait opérer le salut du monde, se laissa prendre, insulter, fouetter et mettre à mort. Il savait que sa Passion seule pouvait enchaîner le démon , et retenir dans les ardeurs de leurs supplices les esprits immondes.

» n fut donc chargé de chaînes , celui qui n'a point commis le péché, afin que le genre humain fût affranchi des liens du péché. Il fut maudit, celui qui est béni à jamais, afin que nous fussions arrachés à la malédiction. Il souffrit d'être le jouet des méchants, afin de nous enlever à l'illusion des démons dont nous étions le jouet nous-mêmes. Il reçut sur sa tête une couronne d'épines, pour nous soustraire à la peine capitale que les épines de nos péchés avaient méritée.

Il laissa porter le fiel à sa bouche , pour rétablir dans rhonune le sens du goût que le premier père avait faussé^ au jour où la mort entra dans le monde. Il fut abreuvé de vinaigre , pour attirer en lui toute Tâcreté dont notre sang était brùlé^ voulant boire luimême le calice que nous avions mérité. Il fut dépouillé, pour couvrir d'un vêtement éclatant de blancheur la nudité produite chez nos premiers ancêtres par la perfidie du serpent. Il fut attaché au bois de sa passion, pour enlever la prévarication qui était venue par le bois. Il laissa la mort approcher de lui, afin qu'elle fût renversée dans la lutte, et que celle qui avait régné par le serpent devînt la captive du Christ, avec le ser» peut lui-même.

» Enfin, lorsque les éléments contemplèrent leur créateur élevé sur la croix , un tremblement d'horreur les saisit : la terre s'ébranla , les rochers se fendirent , le soleil épouvanté s'obscurcit , et un voile lugubre couvrit le monde. Un nuage sanglant intercepta les pâles rayons de la lune, et les étoiles s'enfuirent du ciel. Gémissante conmie d'un enfantement, la terre rendit les corps de plusieurs Saints qui sortirent de leurs sépulcres , pour attester que le Sauveur était descendu aux enfers, qu'il avait arraché le sceptre au démon , et que , en mourant , il avait dompté la mort , désormais enchaînée et soumise sous les pieds de ceux qui croulaient en lui.

» Voilà pourquoi nous nous réjouissons lorsque nous sommes maltraités pour son nom , pourquoi nous trouvons notre gloire dans les persécutions. Il en doit être ainsi , puisque nous savons que notre vie caduque et

misérable feit place à cette vie éternelle que le Fils de Dieu ressuscité d'entre les morts a promise à ses Apôtres qui Font vu monter au ciel. Le témoignage de trois personnes suflSt pour asseoir la conviction d'un homme sage; mais le Christ ressuscité ne s'est pas montré seulement à ses disciples qu'il avait choisis au nombre de douze ; il s'est fait voir à plus de cinq cents personnes, et n'a pas voulu laisser le plus léger prétexte au doute sur un si étonnant prodige. Ses disciples, envoyés par lui pour prêcher toutes ces merveilles dans le monde entier, ont appuyé leur prédication sur les plus évidents miracles. Ils ont , en son nom , guéri toutes les maladies, mis en fuite les démons et rendu la vie aux morts.

» Maintenant , ô Tiburce ! je pense n'avoir rien omis pour satisfaire à ta demande ; vois donc s'il n'est pas à propos de mépriser du fond de son cœur cette vie pré* sente , et de rechercher avec ardeur et courage celle qui doit la suivre. Celui qui a foi dans le Fils de Dieu et qui s'attache à ses commandements , ne sera pas même touché par la mort , quand il déposera ce corps périssable ; mais il sera reçu parles saints Anges, et conduit dans l'heureuse région du Paradis. Mais la mort s'unit au démon pour enchîdner les hommes par mille distractions, et préoccupe leur imprudence d'une foule de nécessités qu'elle leur suggère. Tantôt c'est un malheur à venir qui les intimide , tantôt un gain à saisir qui les captive ; c'est la beauté sensuelle qui les charme, c'est l'intempérance qui les entraîne; enfin, par tous genres d'appâts, la mort fait en sorte que, pour leur malhcm% ils ne songent qu'à la vie présente, afin

que leurs âmes ^ à la sortie des corps, soient trouvées entièrement nues, et n'ayant sur elles que le poids de leur péchés. Je le sens, ô Tiburce ! je n'ai fait que toucher quelques points d'un si vaste sujet ; si tu veux m'entendre davantage, je suis prête ^ »

Mais le jeune païen avait tout compris, et le discours rapide de Cécile renouvelait son âme tout entière. Ses larmes coulaient avec abondance , et il éclatait en sanglots. Son âme encore neuve n'avait point cette écorce impénétrable que le vice forme et entretient chez les hommes blasés par les plaisirs ou par la cupidité. «Oh! si jamais, s'écria-t-il en se jetant aux pieds » de Cécile , mon cœur et ma pensée s'attachent à la » vie présente , je consens à ne pas jouir de celle qui » doit lui succéder. Que les insensés recueillent , s'il » leur convient, les avantages du temps ; jusqu'à cette a heure, j'ai vécu sans but , je ne veux plus qu'il en soit » ainsi *. »

Après cette promesse faite entre les mains de la Vierge dont le cœur d'apôtre tressaillait de bonheur, Tiburce se tourna vers Valérien : « Frère chéri , lui » dit-il , prends pitié de moi. Plus de délais : tout re- » tard m'eflraie , et je ne puis plus supporter le poids » qui m'accable. Conduis-moi de suite devant l'homme » de Dieu , je t'en supplie , afin qu'il me purifie et

1 Acta S. Cœciliœ,

2 Si de ista vita ulterius, vel mente tractavero, vel cogitavero, vel cogitatione quœsiero , in illa vita non inveniar; habeant stulti lucrum labentis temporis , ego qui usque hodie sine causa vixi, jam non sit sine causa quod vivo. ibtd.

» me rende participant de cette vie dont le désir me » consume ^ »

Deux jours à peine s'étaient écoulés depuis ces noces dont rapproche avait causé tant d'alarmes à Cécile , et déjà la virginité chrétienne, toujours féconde dans les âmes , avait produit de si glorieux fruits. La femme fidèle , comme parle TApôtre , avait sanctifié le mari infidèle*, et celui-ci, par le mérite de sa foi, avait obtenu Tâme de son frère.

Valérien et Tiburce prirent congé de Cécile, dont la présence en cette maison , naguère encore païenne , avait été le gage de tant de faveurs , et ils partirent en hâte pour se rendre auprès d'Urbain. Qu'elle était belle aux yeux des Anges cette marche des deux fi:'ères se dirigeant sur la Voie Appienne , l'un couvert encore des habits blancs de son baptême, et l'autre haletant comme le cerf après l'eau de la fontaine • ! Arrivés aux pieds du Pontife, ils racontèrent ce qui s'était passé depuis le retour du néophyte auprès de son épouse, et le vieillard rendit grâces au Seigneur, qui avait ménagé de si doux triomphes à sa fidèle servante. Il reçut Tiburce avec allégresse, et le jeune homme descendit bientôt dans la piscine du salut , d'où il remonta purifié , allégé , et respirant avec délices l'air

1 Miserere mei, frater charissime, et rumpe moras, quarum neius patior; dilationes timeo, pondus ferre non possum : obsecro te, perdue me ad hominem Dei, ut me purificans illius vit» participem faciat. Acta S. Ccsciliœ,

t Cor. vn. U.

* Psalm, xtu 1.

pur de cette nouvelle vie^ qu'il avait si ardemment ambitionnée.

Yalérien adieva le nombre des sept jours durant le cours desquels il devait porter les habits blancs^ et revint auprès de Cécile. Le Pontife retint Tiburce les sept jours entiers , et , par Tonction de l'Esprit Saint , il le consacra soldat du Christ. Le jeune homme était transformé ; les palmes et les couronnes symboliques qu'il avait vues gravées sur les tombeaux des martyrs, excitaient en lui une ardeur inconnue, et peut-être quelque divin pressentiment l'avertissait déjà que le jour n'était pas loin ou sa dépouille mortelle et celle de Yalérien , ensevelies par les mains de Cécile, viendraient reposer sous ces arceaux funèbres qui avaient couvert le mystère de sa régénération. En attendant ce dénoûment glorieux^ les Anges de Dieu se montraient à lui continuellement, et il conversait avec eux. S'il témoignait un désir au ciel, ces aimables messagers s'empressaient de l'obtenir pour celui qu'il regardaient déjà comme leur frère *.

Cécile et Yalérien admiraient les merveilles de la grâce divine dans le cœur de Tiburce , et les liens qui unissaient les trois amis devenaient de jour en jour plus doux et plus étroits. L'influence de cette maison sainte se faisait sentir dans Rome, et les chrétiens se réjouissaient de l'honneur qui revenait à leur croyance des grands exemples de vertu donnés par cette famille pa-

^ Tantam deinceps gratiam consecutus est Domini, ut et Ângelos Domini videret quotidie , et omnium quaî poposcisset a Domino protinus eveniret effectus. Acta sanctœ CœHh'a,

tricieime , si heureuse de s^étre fondue dans la grande femille du Christ» Cécile dominait tout cependant par Tautorité de son caractère^ par la mâle éloquence de sa parole. Ce n'était plus la vierge timide que ses parents livrèrent à un époux idolâtre ; désormais armée pour tous les genres de lutte/ prête à tous les combats comme à tous les dévouements^ elle était Tun des plus solides appuis de TÉglise de Rome.

Devenue la dispensatrice d'une opulente fortune, son ardent amour pour les pauvres du Christ pouvait maintenant se satisfaire. Elle conserva néanmoins, sans rien perdre de Thumilité et de la modestie d'une chrétienne, les parures dont usaient les dames romaines de son rang K Supérieure aux vanités de son sexe, foulant sous ses pieds le monde et ses pompes, soupirant jour et nuit après l'instant où l'Époux céleste l'affranchirait des liens du corps, Cécile n'était pas du nombre de ces chrétiennes , esclaves des vains atours , qui méritaient les invectives de Tertullien. a Je ne sais, leur avait-il » dit, si des mains accoutumées aux bracelets pourront » supporter le poids des chaînes ; si des pieds ornés

^ Diverses peintures des Catacombes offrent les portraits de plusieurs femmes martyres richement parées, et la date de Texécution de ces mêmes fresques ne peut être retardée au delà du m* siècle. Nous signalerons en particulier les deux figures que Ton voit au cimetière de Priscille , sur la Voie Salaria , et qui ont été reproduites par d' Agincourt , Histoire de Vart par les monu^ ments. Peinture. Planche vni. Les invectives de Tertullien dans son livre De cultu fœminarum, attestent pareillement Tusage admis par un grand nombre de dames chrétiennes de conserver les parures dont eUes usaient avant leur baptême. La portée de cette remarque se révélera d'elle-même dans la suite de notre récit.

» de bandelettes s^accoutumeront à la pression des en- » traves. Je crains bien qu'une tête couverte de réseaux » de perles et de pierreries ne laisse pas de place à » répée^» Les femmes chrétiennes ne devaient en effet jamais perdre de vue ce moment, heureux ou redoutable pour elles , où on les* appellerait à confesser Jésus-Christ. Pour Cécile, elle y aspirait avec ardeur; il lui tardait de dépouiller les livrées du monde et de revêtir bientôt cette robe nuptiale que rehausserait la pourpre de son sang. En attendant , elle continuait de vouer à la souffrance ses membres délicats, par Tâpreté du cilice, qu'elle cachait sous la richesse et la mollesse apparente de ses vêtements.

^ Geterum nescio an manus spatalio circumdari solita in duritiam catens stupescere sustineat. Nescio an crus periscelio Isetatum in nervum sepatiatur arctari. Timeo cervicem, ne margaritarum et smaragdorum laqueis occupata , locum spatœ non det. De cultu fœminarum» Gap. xni.

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