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Rome avait alors poui* Préfet * Turcius Alniachius, personnage connu par la haine qu'il portait aux chrétiens. Ainsi que nous Tavons dit plus haut, Tantipathie contre la nouvelle religion fermentait avec violence au cœur des premiers magistrats de Tempire , et ils supportaient avec peine la tolérance que leur imposait la conduite personnelle de TEmpereur. Le moment était donc favorable pour sévir contre une secte odieuse, et îe caractère d'Alexandre faisait peu redouter de sa part les effets d'un mécontentement sérieux. Les anciens édits étaient toujours debout, et le prince n'était pas homme à avouer en faveur des chrétiens un patronage réprouvé par les lois de l'empire. D'ailleurs, il serait toujours temps de rejeter la faute sur les chrétiens eux-mêmes, ces ennemis du genre humain dont la présence et les progrès devaient naturellement exciter les passions du peuple , et par là occasionner quelque sédition, à la suite de laquelle les magistrats se seraient trouvés contraints de procéder légalement contre ceux qui en étaient soit les auteurs , soit l'éternel prétexte.
Les violences d'Almachius s'étendirent d'abord sur cette partie de la nombreuse chrétienté de Rome qui appartenait à la classe du peuple. Le carnage fut considérable, et d'autant plus que le préfet redoutait moins de ce côté les réclamations. Non content de déchirer
lieu en 230. Cette coneession , jointe à l'avis positif des trois savants hommes que nous venons de citer , est tout ce qu^il nous faut pour réclaircisseraent de notre récit.
*■ Le préfet de Rome , Prœfêctus Urhis, exerçait une magistrature purement civile , et ne doit pas être confondu avec le Préfet du Prétûire.
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par toutes sortes de tortures les membres des fidèles^ Almachius voulait que leurs corps demeurassent sans sépulture ^ On sait le zèle que montraient les pre* mîers chrétiens pour ensevelir leurs frères martyrs, et combien d'entre eux rencontrèrent la couronne immortelle, en rendant ce pieux devoir à ceux qui déjà ravalent obtenue.
La Cité des morts glorieux étendait déjà ses vastes et ténébreuses voies tout autour des remparts de Rome^ dont elle formait Tinvisible boulevard; cependant, ses avenues croisées en tous sens n^avaient pas acquis encore le développement que nécessiterait bientôt Tarrivée de tant de soldats du Christ, immolés sous les terribles persécutions de Maximin, de Décius et de Dioclétien. C'était la que reposaient dans la paix ' ces valeureuses phalanges dont le sang avait cimenté rédifik^ deTÉglise; mais la tempête suscitée par Almachius eût contraint de renforcer les rangs déjà si pressés dans ces silencieuses demeures, si le prédécesseur d'Urbain, Calixte, dans sa prévoyance pastorale, n'eût pris les devants, en creusant le vaste Cimetière de la voie Appienne, auquel, comme nous l'avons dit, son nom est demeuré attaché ^,
• Turcius Almachius Urbis Praefectus Sanctos Domini fortiter laniabat, et inhumata jubebat eorum corpora derelinqui. Acta ianctœ Cœciliœ.
s Inpace ; ces deux in(»t8 qu'on lit si souvent sur les tombeaux des Martyrs expriment le repos auquel les premiers chrétiens aspiraient après leurs combats. Ils sont empruntés de ces paroles de r£cclé&iastlque (xuv» U) : Corpora ipsorum in pace tepiUta fwUf que VttJjÀse Romaine chante encore à l'office des Martyr».
* F«»t aliad oœmeterium Via Appia , uhi multl SaoerdotM et
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Les chrétiens qui se vouaient au touchant et périlleux nÙDistère d'ensevelb les martyrs, devaient souvent racheter au poids de l'or la dépouille de leurs ' flnèret., et rien n'était épargné pour rendre la sépulture oomplète. On réunissait avec amour les membres séparés par le glaive, on recueillait le sang avec des éponges que Ton pressait ensuite sur des fioles ou des ampoules, on recherchait jusqu'aux instruments du supplice , afin de conserver à la postérité chrétienne le témoignage complet de la victoire, afin qu'il demeurât constant à jamais que le Christ n'avait vaincu que par le sang de ses soldats. C'est sur ce fondement surhumain que devait reposer la Rome nouvelle, pour que la main de Dieu et non celle de l'homme parût dans l'étonnante transformation qui devait se consommer bientôt.
Valérien et Tiburce se distinguèrent entre tous les chrétiens de Rome par leur empressement à rechercher les corps immolés de leurs frères. On les vit consacrer leurs trésors à préparer des sépultures pour ces généreux athlètes , pauvres selon la chair, mais déjà rois dans les palais du ciel. Jaloux de témoigner leur respect envers ces glorieuses dépouilles, ils n'épargnèrent pas même les plus précieux parfums *, en
Martyres reqiiiescunt, quod appellatur usque inhodiemum diem Gœmeterium Callisti. Anastas. in Calixto,
* Si les chrétiens faisaient pen de dépense pour Tencens , que les païens , au contraire, consommaient abondamment dans leurs sacrifices, en retour, Tertullien convient qu'ils faisaient beaucoup valoir les autres parfums , qui leur étaient nécessaires pour la sépulture des martyrs. « Tbura plane non emimus. Si Arabia*
même temps qu'ils subvenaient, par d'rf)ondantes aumônes, et 'par toutes les œuvres de ]^ BWSéricorde , aux familles chrétiennes que la perte de leurs cheU^ ou ' de leurs principaux membres avait laissées dépourvti^. des ressources nécessaires à la vie. K
Les deux frères ne tardèrent pas à être dénoncés au préfet Almachius, et pour leurs largesses envers des personnes viles , et pour l'infraction qu'ils osaient faire à la défense d'inhumer les corps des Martyrs. Ils furent donc arrêtés l'un et l'autre et conduits devant le tribunal d'Almachius. Le préfet n'avait pas l'intention de sévir contre ces deux patriciens qu'il avait fait mander à sa barre; il voulait simplement les intimider, et obtenir une satisfaction pour la violation publique qu'ils avaient osé faire de ses ordres.
«Comment! leur dit-il, vous, les rejetons d'une si » noble famille , pouvez-vous avoir dégénéré de votre » sang jusqu'à vous associer à la plus superstitieuse des «sectes? J'apprends que vous dissipez votre fortune wen profusions sur des gens de condition infime, et »que vous descendez jusqu'à ensevelir avec toutes » sortes d'honneurs des misérables qui ont été punis » pour leurs crimes. En faut-il conclure qu'ils sont vos » complices, et que c'est là le motif qui vous porte à «leur donner une sépulture d'honneur? » On voyait aisément à ce langage du préfet qu'il avait agi sans ordres du prince dans les violences exercées contre les
» queruDtur, scient Sabœi jiluris et carioris suas merces Ghris- > tlanis sepeliendis profligari , quam diis funiigandis. » Àpologet, Cap. xLii.
chrétiejas; il n'invoquait aucun édit, et préférait imputer à des crimes imaginaires la mort cruelle que tant de fidèles avaient soufferte par Teffet de ses sentences.
Le plus jeune des deux frères prit la parole, a Plût » au ciel! s'écria Tiburce, qu'ils daignassent nous ad- » mettre au nombre de leurs serviteurs, ceux que tu » appelles nos complices ! Ils ont eu le bonheur de mé- » priser ce qui paraît être quelque chose, et cependant » n'est rien ; en mourant ils ont obtenu ce qui ne paraît ))pas encore, et qui néanmoins est la seule réalité. » Puissions-nous imiter leur vie sainte, et marcher un » jour sur leurs traces ! »
Âlmachius, déconcerté par la fermeté de cette réponse, chercha un incident pour rompre le discours du jeune homme. Il crut l'avoir trouvé en relevant la ressemblance frappante qui existait entre les deux frères. «Dis-moi, Tiburce, quel est le plus âgé de vous deux?» Telle fut la question du juge. Tiburce répondit : « Ni » mon frère n'est plus âgé que moi, ni moi plus jeune ))que lui; le Dieu unique, saint et éternel, nous a » rendus tous deux égaux par sa grâce *.
» — Eh bien, dit Almachius, dis-moi ce que c'est » que ce qui paraît être quelque chose, et n'est rien. — » Tout ce qui est en ce monde, repartit vivement Ti- ))burce, tout ce qui entraîne les âmes dans la mort » éternelle à laquelle aboutissent les félicités du temps. » — Maintenant, dis-moi, reprit Almachius, qu'est-ce » qui ne paraît pas encore , et est néanmoins la seule
^ Nec hic major , nec ego minor , quia unus est Deus sanctus aeternus , qui nos sua gratia cosquavit. Àcta S. Cœciliœ.
B réalité? — ■ C'est, dit Tiburce, la vie future pour les Ajustes, et le supplice à venir pour les injustes. L'un » et Tautre approchent, et par ipie triste dissimulation , » nous détournons les yeux dé notre cœur, afin de ne JD pas voir cet inévitable avenir. Les yeux de notre corps » s'arrêtent aux objets du temps , et mentant à notre » propre conscience, nous osons employer pour flétrir » ce qui est bien les termes qui ne conviennent qu'au » mal , et décorer le mal lui-même par les qualifications » qui servent à désigner le bien. »
Abnachius interrompit le jeune honame : « Je suis » sûr, dit-il , que tu ne parles pas selon ton esprit. — »Tu dis vrai, reprit Tiburce, je ne parle pas selon » l'esprit que j'avais lorsque j'étais du siècle , mais » selon l'esprit de celui que j'ai reçu au plus intime de » mon âme, le Seigneur Jésus-Christ*. — Mais sais-tu » même ce que tu dis? » repartit le Préfet, contrarié d'entendre sortir de la bouche du jeune homme ce nom sacré qui attestait la profession du christianisme dans celui qui le proférait avec tant d'amour. — « Et toi , dit » Tiburce , sais-tu ce que tu demandes ? — Jeune » homme, répondit Almachius, il y a de l'exaltation » chez toi. » Tiburce répondit : « J'ai appris, je sais, » je crois que tout ce que j'ai dit est réel. — Mais je » ne le comprends pas, repartit le préfet, et je ne sau- » rais entrer dans cet ordre d'idées. — C'est , dit le » jeune honmie, empruntant les paroles de l'Apôtre ,
* Verum dicis , quia non mente mea loquor , quam in sœculo habebam, sedejus quem in visceribus meœ mentis accepi, hoc est Dominum Jesum Christum. Acta S. Cœdliœ,
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» c'est que lliomme animal ne perçoit pas les choses » qui sont de l^sprit de Dieu^; mais Thomme spi- » rituel juge toutes choses^ et n'est jugé lui-même par » personne «. »
Almachius sourit avec dépit^ dissimulant Finjure qu'il venait de recevoir ', et ne voulant pas laisser le jeune honmie se compromettre davantage , il le fit écarter, et ordonna de faire avancer Valérien.
« Cor. II. 14.
« Cor. II. 13.
* Tune Tidens Prsfectus jussit amoveri Tiburtium et applicari Valerianum. Àcta S, Cœeiliœ,