‹ Histoire de Sainte CécileChapitre 21 sur 65 · A MORT · texte numérisé non relu

A MORT

« Valérien , dit le préfet , la tête de ton frère n'est » pas saine : toi , tu sauras me donner une réponse If sensée. — Il est un médecin unique , répondit Valé- » rien , qui a daigné prendre soin de la tête de mon » frère et de la mienne : c'est le Christ , fils du Dieu » vivant *. — Allons, dit Almachius, parle-moi sage- » ment. — Ton oreille est faussée , répondit Valérien ; » tu ne saurais entendre notre langage. »

Le préfet se contint , et refusant toujours d'accepter la confession spontanée du christianisme que les deux frères aspiraient à faire devant son tribunal , il essaya Tapologie du sensualisme païen auquel les Césars étaient redevables de la soumission passive que leur prêtait l'empire. c< C'est vous-même, dit-il, qui êtes dans Terreur, » et plus que personne. Vous laissez les choses néces- » saires et utiles , pour suivre des folies. Vous dédai-

^ Cui Prœfectus dixit : Valériane, quoniam non est sani capitis frater tuus , saltem credo quod tu mihi poteris dare sapienter responsum. Valerianus dixit : Unus est medicns , qui fratris mei caput et meum sua Sapientia fovet, qui est Giiristus ^ilius Dei vivi. Atta S. Cadliœ,

» gnez les plaisirs , vous repoussez le bonheur, vous » méprisez tout ce qui fait le charme de la vie ; en un » mot , vous n'avez d'attrait que pour ce qui est con- » trabe au bien-être et opposé aux délices. »

Vaiérien répondit avec calme : « J'ai vu , au temps de rhiver, des hommes traverser la campagne, au milieu des jeux et des ris, et se livrant à tous les plaisirs. En même temps, j'apercevais dans les champs plusieurs villageois qui remuaient la terre avec ardeur, plantaient la vigne et écussonnaient des roses sur les églantiers ; d'autres grefifaient des arbres fruitiers , ou écartaient avec le fer les arbustes qui pouvaient nufre à leurs plantations ; tous enfin se livraient avec vigueur aux travaux de la culture.

» Les hommes de plaisir ayant considéré ces villageois, se mbent à tourner en dérision leurs travaux pénibles , et ils disaient : « Misérables que vous êtes , » laissez ces labeurs superflus; venez vous réjouir » avec nous, et partager nos amusements et nos » transports : Pourquoi se fatiguer ainsi dans de si » rudes travaux ? pourquoi user le temps de la vie à » des occupations si tristes? » Ils accompagnaient ces paroles d'éclats de rire, de battements de mains, et d'insultantes provocations.

» A la saison des pluies et de la fi'oidure succédèrent les jours sereins , et voilà que les campagnes cultivées par tant d'efforts, s'étaient couvertes de feuillages touffus, les buissons étalaient leurs roses fleuries, la grappe descendait en festons le long du sarment, et aux arbres pendaient de toutes parts des fruits délicieux. Ces villageois, dont les fatigues avaient paru

insensées y étaient dans Tailégresse; mais les frivoles habitants de la ville qui s'étaient vantés d'être les plus sages, se trouvèrent dans une affreuse disette, et regrettant , mais trop tard , leur molle oisiveté , ils se lamentèrent bientôt , et se disaient entre eux : « Voilà » pourtant ceux que nous poursuivions de nos rail- D leries. Les travaux auxquels ils se livraient nous 9 semblaient une honte ; leur genre de vie nous fai- D sait horreur, tant il nous paraissait misérable. Leurs 9 personnes nous semblaient viles et leur société » sans honneur. Le fait cependant a prouvé qu'ils » étaient sages, en même temps qu'il démontre com- » bien nous fûmes malheureux , vains et insensés. » Nous n'avons pas travaillé ; loin de venb à leur aide, » du sein de nos délices nous les avons bafoués, et les D voilà maintenant environnés de fleurs et couronnés » de gloire K o

C'est ainsi que le jeune patricien , dont le caractère grave et doux formait un si aimable contraste avec le naturel impétueux de son frère , imitait le langage de Salomon, et flétrissait les vanités du monde au sein même de la plus vaine et de la plus voluptueuse des cités. Âlmachius avait écouté jusqu'au bout le discours de Yalérien ; reprenant à son tour la parole, il lui dit : « Tu as parlé avec éloquence, je le reconnais ; mais je » ne vois pas que tu aies répondu à mon interrogation. » — Laisse-moi achever , reprit Valérien. Tu nous as » traités de fous et d'insensés, sous le prétexte que » nous répandons nos richesses dans le sein des pau-

» vres^ que nous donnons l'hospitalité aux étrangers y » que nous secourons les veuves et les orphelins, enfin » que nous recueillons le corps des Martyrs, et leur » faisons d'honorables sépultures. Selon toi , notre » folie consiste en ce que nous refusons de nous » plonger dans les voluptés , en ce que nous dédai- » gnons de nous prévaloir aux yeux du peuple des » avantages de notre naissance. Un temps viendra où » nous recueillerons le fruit de nos privations. Nous » nous réjouirons alors ; mais ils pleureront , ceux qui » tressaillent maintenant dans leurs plaisirs. Le temps » présent nous est donné pour semer ; or ceux qui » sèment dans la joie en cette vie , recueilleront dans » l'autre le deuil et les gémissements , tandis que ceux » qui sèment aujourd'hui des larmes passagères mois- » sonneront dans l'avenir une allégresse sans fin.

» — Ainsi , répliqua le préfet , nous et nos invin- » cibles princes , nous aurons pour partage un deuil » éternel, tandis que vous, vous posséderez à jamais » la vraie félicité ? — Et qui êtes-vous donc , vous et » vos princes? s'écria Valérien. Vous n'êtes que des » hommes , nés au jour marqué , pour mourir quand » l'heure est venue. Encore aurez-vous à rendre à Dieu » un compte rigoureux de la souveraine puissance » qu'il a placée dans vos mains *. »

L'interrogatoire avait dépassé le but que le préfet s'était proppsé. En voulant soutenir les actes de sa

i Quid enim vos estis ? aat quid principes vestri? homunciones estis , tempore vestro nati , tempore vestro expleto morituri; tantam Deo reddituri ratlonem , quantum summae vobis tradidit potestatis. Acia S. Cœciliœ»

tyrannie contre les fidèles , il avait amené une complication inattendue. Deux patriciens s'étaient présentés à sa barre, et bientôt, par l'imprudence du juge, des paroles offensantes pour la dignité impériale étaient sorties de leur bouche ; la profession du christianisme était flagrante dans les deux frères ; elle avait retenti jusque dans le sanctuaire des lois. Almachius songea à sortir de cette situation difficile , en faisant à Tiburce et à Valérien une proposition qui , s'ils l'acceptaient, allait tout aussitôt les mettre hors de cause. Il leur dit donc : c< Assez de discours inutiles ; >» plus de ces longueurs qui font perdre le temps. Of- » frez des libations aux dieux , et vous vous retirerez » sans avoir à subir aucune peine. »

Il ne s'agissait ni de brûler de l'encens aux idoles, ni de prendre part à un sacrifice ; une simple libation , à peine aperçue des assistants, dégageait les deux frères de toutes poursuites, et mettait à couvert la dignité du magistrat. Valérien et Tiburce répondirent à la fois : « Tous les jours nous offrons nos sacrifices à Dieu , » mais non pas aux dieux *. — Quel est le Dieu , de- » manda le Préfet , auquel vous rendez ainsi vos hom- » mages? » Les deux frères répondirent : « Y en a-t-il » donc un autre, que tu nous fais une pareille question » à propos de Dieu? En est-il donc plus d'un ' ? — Ce » Dieu unique dont vous parlez , répliqua Ahnachius , » dites-moi du moins son nom. — Le nom de Dieu ,

^ Nos non diis sed Deo quotidie sacriûciam exhibemus. Acfa S» Cœciiiœ,

* Et quis est Deus alius, ut de Deo nos interroges? Est alias prster nnum? Tbid,

» dit Yalérien ^ tu ne le saurais découvrir, quand bien » même tu aurais des aiics^ et si haut que tu pusses » voler * . — Ainsi , répondit le Préfet , Jupiter, ce n'est » pas le nom d'un Dieu? — Tu te trompes, Almachius, dit Valérien ; Jupiter, c'est le nom d'un corrupteur, » d'un libertin. Vos propres écrivains nous le donnent » pour un homicide, un personnage rempli de tous les » vices, et tu l'appelles un Dieu ! Je m'étonne de cette » hardiesse ; car le nom de Dieu ne saurait convenir » qu'à l'être qui n'a rien de commun avec le péché , » et qui possède toutes les vertus '. — Ainsi , reprit » Almachius , l'univers entier est dans l'erreur ; ton » frère et toi vous êtes les seuls à connaître le vrai » Dieu ! »

A ces paroles du préfet , une noble et sainte fierté s'émut au cœur de Valérien , et , proclamant devant ce magistrat superbe les immenses progrès de la foi chrétienne , que Tertullien avait naguère dénoncés au Sénat romain , dans son Apologétique , il dit : « Ne te » fais pas illusion , Almachius ; les chrétiens, ceux qui » ont embrassé cette doctrine sainte , ne peuvent déjà » plus se compter dans l'empire. C'est vous qui formez » bientôt la minorité; vous êtes ces planches qui flottent

^ Nomen Del non invenies etiamsi pennis volare possis. Acta S. Cœciliœ,

^ Erras Prœfecte; Jovis nomen non esthominis corruptoris, atque stupratoris ? Homicidam illum vestri auctores commémorant, et criminosum illum literse vestrsB demonstrant; hune tu Deum dicis? miror qua fronte locutus sis ; cum Deus dlci non possit, nisi unus qui est ab omni peoeato alienus, et omnibus virtutibus plenus. Ihid»

» sur la mer après un naufrage, et qui n'ont plus d'autre » destination que d'être mises au feu*. »

Âlmacbius, irrité de la généreuse audace de Valérien^ commanda qu'il fCit battu de verges; il hésitait encore à prontmcer contre lui la peine de mort. Les licteurs dépouillèrent aussitôt le jeune honmie, et sa joie de souffrir pour le nom de Jésus-Christ éclata par ces courageuses paroles : a Voici donc arrivée l'heure » que j'attendais avec tant d'ardeur; voici le jour qui » m'est plus doux que toutes les fêtes du monde '. » Pendant qu'on frappait cruellement l'époux de Cécile, la voix d'un héraut faisait retentir ces paroles : a Gar- )) dez-vous de blasphémer les dieux et les déesses ^. » En même temps , et à travers le bruit des coups de

^ Innumerabilis multitudo Ghristianitatis est , quic sanctitatem saseepit; sedmagisvos pauciestis, qui sicut astulœ de naufragio remansistis ad nihil aliud , nlsi ut igni tradamini. Àcla S. Cœciliœ.

• Ecce hora, quam sitienter optavi ; ecce dies omni mihi festivitate jucundior. Ihid,

• Deos, Deasque blasphemare noli. Ihid. Cette proclamation par la voix du crieur public , au moment où Ton châtiait les coupables, est prescrite dans le Code et dans les Pandectes , où elle est appuyée sur un édit de Gordien et sur une sentence d'Ulplen, l'un et l'autre du ni*" siècle. Les exemples en sont assez fréquents dans les auteurs anciens. Spartien, dans Y Histoire Auguste, rapporte les paroles prononcées pendant que l'on battait de verges un malheureux plébéien qui avait osé embrasser Sévère, proconsul d'Afrique : Legatum populi Romani homo plebeius temere amplecti noli. Sous Tempire d'Alexandre Sévère, nous trouvons, dans Lamprldius , un intrigant de cour châtié par ordre de l'empereur , pendant que le héraut criait ces paroles : Fuma punitur qui tjcndidit fumum»

Les chrétiens qui se vouaient au toucliant et périlleux mùÀtère d'ensevelir les martyrs, devaient souvent rachtetef au poids de l'or la dépouille de leurs * iÉrei^ et rien n'était épargné pour rendre la sépulture oomplète. On réunissait avec amour les membres sé- 'jpftrés par le glaive, on recueillait le sang avec des éponges que Ton pressait ensuite sur des fioles ou des ampoules, on recherchait jusqu'aux instruments du supplice, afin de conserver à la postérité chrétienne le témoignage complet de la victoire, afin qu'il demeurât constant à jamais que le Christ n'avait vaincu que par le sang de ses soldats. C'est sur ce fondement surhumain que devait reposer la Rome nouvelle, pour que la main de Dieu et non celle de l'homme parût dans l'étonnante transformation qui devait se consommer bientôt.

Valérien et Tiburce se distinguèrent entre tous les chrétiens de Rome par leur empressement à rechercher les corps immolés de leurs frères. On les vit consacrer leurs trésors à préparer des sépultures pour ces généreux athlètes , pauvres selon la chair, mais déjà rois dans les palais du ciel. Jaloux de témoigner leur respect envers ces glorieuses dépouilles, ils n'épargnèrent pas même les plus précieux parfums % en

Martyres requiesciint, quod appellatur usque inhodiemum diem Gœmeterium Gallisti. Anastas. in Calixto.

* Si les chrétiens faisaient peu de dépense pour Tencens , que les païens , au contraire, consommaient abondamment dans leurs sacrifices , en retour , Tertullien convient qu'ils faisaient beaucoup valoir les autres parfums , qui leur étaient nécessaires pour la sépulture des martyrs. « Tbura plane non emimus. Si Arabia*

même temps qu'ils subvenaient, par d'dbondantes aumônes, et 'par toutes les œuvres de Jpi ofeéricorde, aux familles chrétiennes que la perte de leurs che^ an^' " de lem»s principaux membres avait laissées dépourvues, des ressources nécessaires à la vie. *. »,

Les deux frères ne tardèrent pas à être dénoncés ati préfet Aimachius, et pour leurs largesses envers des personnes viles , et pour Tinfraction qu'ils osaient faire 4 à la défense d'inhumer les corps des Martyrs. Ils furent donc arrêtés l'un et l'autre et conduits devant le tribunal d'Almachius. Le préfet n'avait pas l'intention de sévir contre ces deux patriciens qu'il avait fait mander à sa barre; il voulait simplement les intimider, et obtenir une satisfaction pour la violation publique qu'ils avaient osé faire de ses ordres.

«Comment! leur dit-il, vous, les rejetons d'une si » noble famille , pouvez-vous avoir dégénéré de votre » sang jusqu'à vous associer à la plus superstitieuse des » sectes? J'apprends que vous dissipez votre fortune Dcn profusions sur des gens de condition infime, et »que vous descendez jusqu'à ensevelir avec toutes » sortes d'honneurs des misérables qui ont été punis » pour leurs crimes. En faut-il conclure qu'ils sont vos » complices, et que c'est là le motif qui vous porte à »leur donner une sépulture d'honneur? » On voyait aisément à ce langage du préfet qu'il avait agi sans ordres du prince dans les violences exercées contre les

» queruntur, scient Sabœi pluris et carioris suas merces Chris- » tlanis sepeiiendis profligari , quam diis funiigandis. » Àpologet, Cap. xLii.

pie de Jupiter, qui servait comme d'entrée au Pagu$ * . Valérien el Tiburce seraient invités à brûler de Tencens devant Tidole, et, s'ils refusaient de le faire, ils auraient la tète tranchée.

par une de ses inscriptions codHoe situé au troisième mille » comn mençait en effet près de la troisième borne, quoiqu'il s'étendit sur le quatrième mille.

1 Locot Igitur qui vocabatur Pagus, quarto mmiario iib Ufl>e situa erat, in quo per Templi januam traoBliiM erat» utoBurit qui ingrederetur, si Jovi thura non posaret, puniretar. Àekk S.

..rv. ♦

» réalité? — C'est, dit Tiburce, la vie future pour les Ajustes, et le supplice à venir pour les injustes. L'un » et Fautre approchent, et par iioe triste dissimulation , » nous détournons les yeux de notre cœur, afin de ne j» pas voir cet inévitable avenir. Les yeux de notre corps » s'arrêtent aux objets du temps, et mentant à notre » propre conscience, nous osons employer pour flétrir » ce qui est bien les termes qui ne conviennent qu'au » mal , et décorer le mal lui-même par les qualifications » qui servent à désigner le bien. »

Almachius interrompit le jeune honmie : a Je suis » sûr, dit-il, que tu ne parles pas selon ton esprit. — ))Tu dis vrai, reprit Tiburce, je ne parle pas selon » l'esprit que j'avais lorsque j'étais du siècle, mais » selon l'esprit de celui que j'ai reçu au plus intime de » mon âme, le Seigneur Jésus-Christs — Mais sais-tu » même ce que tu dis? » repartit le Préfet, contrarié d'entendre sortir de la bouche du jeune homme ce nom sacré qui attestait la profession du christianisme dans celui qui le proférait avec tant d'amour. — « Et toi , dit » Tiburce , sais-tu ce que tu demandes ? — Jeune » honame, répondit Almachius, il y a de l'exaltation » chez toi. » Tiburce répondit : « J'ai appris, je sais, » je crois que tout ce que j'ai dit est réel. — Mais je » ne le comprends pas, repartit le préfet, et je ne sau- » rais entrer dans cet ordre d'idées. — C'est , dit le » jeune homme , empruntant les paroles de l'Apôtre ,

1 Verum dicis , quia non mente mea loquor , quam in sseculo babebam, sedejus quem in vlsceribus mese mentis accepi, hoc est Dominum Jesum Cbristum. Àcta S, Cœciliœ,

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» c'est que Iliomme animal ne perçoit pas les choses » qui sont de lIEsprit de Dieu*; mais l'homme spi- » rituel juge toutes choses, et n'est jugé lui-même par » personne *. »

Almachius sourit avec dépit, dissimulant Tinjure qu'il venait de recevoir ', et ne voulant pas laisser le jeune homme se compromettre davantage , il le fit écarter, et ordonna de faire avancer Valérien.

« Cor. II. 14.

« Cor. II. 13.

* Tune Tidens Prsefectus jussit amoveri Tiburtium et applicari Valerianum. Acta S, Cœciliœ.

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