A MORT
a Valérien , dit le préfet , la tête de ton frère n'est D pas saine : toi y tu sauras me donner une réponse ]? sensée. — Il est un médecin unique , répondit Valé- » rien , qui a daigné prendre soin de la tête de mon » frère et de la mienne : c'est le Christ , fils du Dieu » vivant *. — Allons , dit Almachius , parle-moi sage- » ment. — Ton oreille est faussée , répondit Valérien ; » tu ne saurais entendre notre langage. »
Le préfet se contint, et refusant toujours d'accepter la confession spontanée du christianisme que les deux frères aspiraient à faire devant son tribunal , il essaya l'apologie du sensualisme païen auquel les Césars étaient redevables de la soumission passiveque leurprêtait l'empire. « C'est vous-même, dit-il, qui êtes dans l'erreur, » et plus que personne. Vous laissez les choses néces- » saires et utiles , pour suivre des folies. Vous dédai-
* Cui Prœfectus dixit : Valériane, quoniam non est sani capitis frater tuus , saltem credo quod tu mihi poteris dare sapienter responsum. Valerianus dixit : Unus est medicns , qui fratris mei caput et meum sua Sapientia fovet, qui est Cliristus jFUius Dei vivi. AtUk S. Cœciliœ,
» gnez les plaisirs , vous repoussez le bonheur, vous » méprisez tout ce qui fait le charme de la vie ; en un » mot , vous n'avez d'attrait que pour ce qui est con- » traire au bien-être et opposé aux délices. »
Valérien répondit avec calme : « J'ai vu , au temps de rhiver, des hommes traverser la campagne, au milieu des jeux et des ris, et se livrant à tous les plaisirs. En même temps, j'apercevais dans les champs plusieurs villageois qui remuaient la terre avec ardeur, plantaient la vigne et écussonnaient des roses sur les églantiers ; d'autres greffaient des arbres fruitiers , ou écartaient avec le fer les arbustes qui pouvaient nuire à leurs plantations ; tous enfin se livraient avec vigueur aux travaux de la culture.
» Les hommes de plaisir ayant considéré ces villageois, se mirent à tourner en dérision leurs travaux pénibles , et ils disaient : « Misérables que vous êtes , » laissez ces labeurs superflus; venez vous réjouir » avec nous, et partager nos amusements et nos » transports : Pourquoi se fatiguer ainsi dans de si » rudes travaux ? pourquoi user le temps de la vie à » des occupations si tristes? » Ils accompagnaient ces paroles d'éclats de rire, de battements de mains, et d'insultantes provocations.
» A la saison des pluies et de la froidure succédèrent les jours sereins , et voilà que les campagnes cultivées par tant d'efforts, s'étaient couvertes de feuillages touffus, les buissons étalaient leurs roses fleuries, la grappe descendait en festons le long du sarment, et aux arbres pendaient de toutes parts des fruits délicieux. Ces villageois, dont les fatigues avaient paru
insensées y étaient dans l'allégresse; mais les frivoles habitants de la ville qui s'étaient vantés d'être les plus sages , se trouvèrent dans une affreuse disette^ et regrettant y mais trop tard ^ leur molle oisiveté , ils se lamentèrent bientôt , et se disaient entre eux : « Voilà » pourtant ceux que nous poursuivions de nos rail- D leries. Les travaux auxquels ils se livraient nous 9 semblaient une honte ; leur genre de vie nous fai- 9 sait horreur^ tant il nous paraissait misérable. Leurs » personnes nous semblaient viles et leur société » sans honneur. Le fait cependant a prouvé qu'ils » étaient sages ^ en même temps qu'il démontre com- » bien nous fûmes malheureux ^ vains et insensés. » Nous n'avons pas travaillé ; loin de venb à leur aide^ j» du sein de nos délices nous les avons bafoués^ et les » voilà maintenant environnés de fleurs et couronnés » de gloire ^ d
C'est ainsi que le jeune patricien , dont le caractère grave et doux formait un si aimable contraste avec le naturel impétueux de son frère , imitait le langage de Salomon^ et flétrissait les vanités du monde au sein même de la plus vaine et de la plus voluptueuse des cités. Almachius avait écouté jusqu'au bout le discours de Valérien ; reprenant à son tour la parole, il lui dit : « Tu as parlé avec éloquence, je le reconnais; mais je )) ne vois pas que tu aies répondu à mon interrogation, û — Laisse-moi achever , reprit Valérien. Tu nous as » traités de fous et d'insensés , sous le prétexte que » nous répandons nos richesses dans le sein des pau-
' Àeta S. Cœciltœ*
taient, durant ces heures détpj)ées au ciel, n'avaient entre eux qu'un cœur et qu^wé ixtie*
Cependant la nuit avait acKevé Son cours , et Taii^ rore paraissait au ciel. C'était le jour du martyre fàéo^, Valérien et pour Tiburce, le xvui des KalendéS:^ ' Mai. Un silence solennel mit fin aux transpOlJte què'1% foi faisait naître dans ces cœurs unanimes, tjfk voix 'de Cécile le rompit tout à coup , donnant par ces paroles du grand Paul le signal du départ : « Allons, s'écria-t- » elle, soldats du Christ, rejetez les œuvres de té- » nèbres, et revêtez-vous des armes de la lumière. » Vous avez dignement combattu, vous avez achevé ï) votre course, vous avez conservé la foi. Marchera » la couronne de vie que vous donnera le juste juge à » vous et à tous ceux qui aiment son avènement *. »
La troupe héroïque se mit en marche aux accents inspirés de la Vierge dont la puissance surhumaine dominait encore cette scène sublime. Les deux confesseurs étaient conduits par le nouveau chrétien Maxime, escortés par des soldats dont le front était encore humide de la rosée baptismale. Les Actes ne nous disent pas si la Vierge suivit son époux et son frère jusqu'au lieu du triomphe. Peut-être demeura-t-elle dans Rome pour y attendre Theure qui devait la réunh* à ces deux âmes si chères; peut-être aussi voulut-elle accompa-
1 Igitur cum aurora noctis flnem daret, facto magno silentio, sancta GsecUia dixit eis : Ela milites Ghristi, abjicite opéra tenebrarum , et induimini arma lucis ; certamen boniim certastis , cursumconsummastis, ûdem servastis ; ite ad coronam vitse, quam dabit Yobis justus judex ; non solum autem vobis , sed et omnibus qui diligunt adventum ejus. Àeta S, Cœcilia.
gnep les confesseurs ju^u'au moment oii leurs âmes s'envoleraient au dA* QttB pouvait craindre Cécile sur trferre^ elle qui, pdiirla garde de sa virginité, avait ie courroux d'un époux *païen, et qui, dans peu , défibrait sur son tribunal le formidable reprédssance romaine?
Les '•fartyps et leur pieuse escorte s'acheminèrent vers la Voie Appienne. Le long des tombeaux qui la bordaient^ leur marche se dirigeait vers le Pagus Triopius. Le souvenir de Pierre reYicontrant, en ces mêmes lieux, le Sauveur chargé de sa croix , redoubla le courage des deux frères. A droite et à gauche, les Cryptes étendaient silencieusement leurs vastes et profondes galeries , et les Martyrs purent saluer en passant le lit de leur glorieux repos. Le vallon mystérieux où dormaient les saints Apôtres atth^ sans doute leurs regards et leur pensée, en ce moment où ils s'apprêtaient à les rejoindre dans rétemelle félicité. En face était la retraite d^Urbain , au sein de laquelle ils avaient puisé naguère rinunortelle espérance à laquelle ils sacrifiaient aujourd'hui si généreusement les joies de la vie présente. Vers le sommet de la dernière colline, ils passèrent près du tombeau de Metella, et Valérien put y lire le nom de Cécile, de cette épouse que le ciel lui avait donnée, et à laquelle il devait bien plus que le bonheur d'ici-bas. Il la devançait de quelques jours seulement, et bientôt leurs deux âmes seraient unies pour jamais dans leur unique patrie. Les fureurs d'Almachius faisaient assez pressentir que l'heure approchait pour la noble Vierge. Le seul désir de Valérien devait être désormais de reposer près d'elle, sous les voûtes de la
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cité des Martyrs^ loin du faste profane de leum aîeut.
On arriva au Pagus, H était appelé hospUalier sur l'une des inscriptions d'Annia Regilla; mais aux chrétiens y il n'avait alors à offi*ir que le glaive ou l'apodtasie. Les prêtres de Jupiter attendaient avec Pencens. Ti^ burce et Valérien furent invités à rendre leurs hommages à la fausse divinité ; ils refusèrent , se mirent à genoux et tendirent le cou aux bourreaux ^ Les soldats chrétiens ne pouvant tirer le glaive sur des Martyrs ^ d'autres bras s'offrirent^ et ces deux têtes glorieuses reçurent du même coup la mort et la couronne de vie. Â ce moment^ le ciel s'ouvrit qlux yeux de Maxinie^et il entrevit un instant la félicité des saints.
Le zèle des fidèles parvint à soustraire les corps des deux héros ) et Cécile fut mise en possession de ces chères et saintes dépouilles. Elle ensevelit elle-même les corps de son époux et de son frère » et rien ne manqua à cette sépulture chrétienne^ ni les larmes d'adieu et d'espérance, ni les parfums, ni la pierre triomphale sur laquelle les fidèles aimaient à graver la palme et la couronne > symboles de la plus éclatante victoire. Le Cimetière de Prétextât, sur la gauche de la YoieÂppienne, après le deuxième mille, reçut les deux Martyrs. Non loin de leurs tombes, la Vierge couronnée viendrait bientôt reposer elle-même et entrelacer sa palme à celle de son époux.
1 Venientibus ergo sanctia offerimtur thura , et récusant; recasantes ponunt genua , feriuntur gladio , projiciunt corpus mortale , et gaudium luscipiunt sempiteraum. Àeta S, C<tcilia.