CHAPITRE XIII
Almachîus frémit à la vue d'une victime si douce et si fière , et feignant de ne pas reconnaître la fille des Caecilius , il osa ouvrir ainsi l'interrogatoire :
c( Jeune fille , quel est ton nom * ?
— » Devant les hommes, je m'appelle Cécile, ré- » pondit la Vierge; mais Chrétienne est mon plus beau » nom \
— » Quelle est ta condition ?
— » Citoyenne de Rome; de race illustre et noble'.
— » C'est sur ta religion que je t'interroge; nous con- JD naissons la noblesse de ta famille.
— » Ton interrogation n'était donc pas exacte, puis- » qu'elle exigeait deux réponses *.
— » D'où te vient cette assurance devant moi ?
— » D'une conscience pure et d'une foi sincère *.
^ Quod tibinomen est, puellaP Acta S, Cœciliœ,
t Gsecilia, sed apud homines; quod autem iUustrius est, Christiana sum. Ibid,
* Givis Romana , illustris et nobilis. Ihid,
^ Interrogatio tua stultum sumpsit exordium , qus duas responslones una putat inquisitione concludi. Ihid,
'^ De conscientiabona et flde non flcta. Ibid.
DE SAIKTE CÉCILE. 129
-^ » Ignores-tu donc quel est mon pouvoir ?
— » Et toi ignores-tu quel est mon fiancé* ?
— » Quel est-il ?
— » Le Seigneur Jésus-Christ*.
— » Tu étais l'épouse de Valérien : voilà ce que je » sais. D
La Vierge ne devait pas exposer les mystères du ciel à des oreilles profanes ^ elle ne releva donc pas les paroles d'Âlmachius ^ mais revenant sur la manière insolente avec laquelle il avait vanté son pouvoir : et Préfet, » lui dit-elle^ tu parlais tout à l'heure de ta puissance; » tu n'en as pas même l'idée; mais si tu m'interrogeais B sur cette matière ^ je pourrais te montrer la vérité » avec évidence*.
— » Eh bien ! parle , reprit Âlmachius , j'aimerai à » t'entendre.
— » Tu n'écoutes guère que les choses qui te sont » agréables^ dit Cécile; écoute cependant : La puis- » sance de Thomme est semblable à une outre remplie 3> de vent. Qu'une simple aiguille vienne à percer Tou- » tre^ soudain elle s'affaisse^ et tout ce qu'elle avait de D consistance a disparu *.
* Et tn ignoras cnjns sponsa sim ego? Àeta S. Cœeiliœ s Domini Jesu ChrisU. Ihid.
* Ta , Prsfecte , te ipsum ignoras, cujus sis potestatis; nam si me interroges de tua potestate , yerissimis tibi assertionibns manifesto. Ibid,
^ Qualiter delectaris, taliter judicaris, tamen audi : potestas hominis sic est quasi uter \ento repletus, quem si una acus pupugerit, omnis rigor cervlcis ejus foUescit, et quidquid rigiduin in se habere cemitur incurvatur. Ihid
IBO HISTOÏBE
— » Tu as commenéé par l'injure , répOÈdîl le Pï*é- » fet y et tu continues sur le même ton.
— » 11 y a injure, repartit la Vierge, quand on al- » lègue des choses qui n'ont pas de fondemaoït. Dé- » montre que j'ai dit une fausseté, alors je oonviendrai » de Tinjure : autrement le reproche que tu me fais » est calonmieux ^ »
Almachius changea de discours : « Ne sais-tu pas, » dit-il à Cécile, que nos maîtres les invincibles Empe- D reurs ^ ont (xxionné que ceux qui ne voudront pas » nier qu'ils sont chrétiens soient punis , et que ceux )) qui consentiront à le nier soient acquittés. »
Gédle répondit : « Vos Empereurs sont dans 1^- » reur, tout aussi bien que Ton Excellence. La loi dont » tu t'appuies prouve une seule clK)6e, c'est que vous » êtes cruels , et nous innocents. En effet , si le nom )) de Chrétien était un crime , ce serait à nous de le » nier, et à vous de nous obliger par les tourments à D le confesser '.
— » Mais , dit le Préfet , c'est dans leur clémence
1 Injuria non dicitur, nisi quod verbis fallentîbus irrogatur; aut injuriam doce, si false locuta sum, aut te Ipsum corripe calunmiam inferentem. Âeta S» Cœciliœ»
s Nous exoliquerons ailleurs la raison qui porte Almadiius à invoquer ici les Empereurs, plutôt que l'Empereur Alexandre Sévère , qui régna seul. Le lecteur Taura sans doute déjà pressentie.
• Sic imperatores vestri errant, sicut et Nobilitas vestra ; sententia enim, quam ab eis prolatam esse testaris , vos sœvientes, et nos innocentes ostendit; si enim malum esset hoc nomen , nos negaremus, vos vero ad confltendum suppliciis urgeretis. Acta S. Cœciliaié
)) que les lkD|)ereurs ont statué cette disposition -, ils » ont voulu TOUS assurer un moyen de sauver votre » vie. »
La Vierge répondit : et Est-il une conduite plus impie » et plus funeste aux innocents que la vôtre? Vous em- » ployez les tortures pour faire avouer aux malfaiteurs » la qualité de leur délit , le lieu , le temps , les com- » pb'ces; s'agit-il de nous^ tout notre crime est dans » notre nom , et il nous suffit de renier ce nom pour » trouver grâce devant vous. Mais nous connaissons » toute la grandeur de ce nom sacré, et nous ne pou- » vous pas le renier. Mieux vaut mourir poiu* être heu- » reux, que vivre pour être misérables. Vous voudriez D entendre de notre bouche un mensonge y mais en » proclamant la vérité , nous vous infligeons une 0 plus cruelle torture que celles que vous nous faites B subfa* ^
— » Finissons-en, dit Almachius; choisis Tun de B ces deux partis : ou sacrifie aux dieux, ou nie sim- B plement que tu sois chrétienne, et tu te retireras en B paix. B
A cette proposition, un sourire de compassion parut sur les lèvres de Cécile : « Quelle humiliante si- B tuation pour un magistrat I dit-elle ; il veut que je B renie le titre qui témoigne de mon innocence , et que B je me rende coupable d'un mensonge. Il consent à B m'épargner; mais c'est pour se montrer plus cruel ,» encore. Si tu admets l'accusation, que signifient ces B efforts pour me contraindre à nier ce dont on me
* Aeta S. Cœcilice.
» charge? Si ton intention est de m'absoudre, quen'or- » donnes-tu du moins Tenquête *?
— » Mais voici les accusateurs, reprit Almachius; )) ils déposent que tu es chrétienne. Nie-le seulement, » et toute l'accusation est mise à néant; mais si tu per- » sistcs à ne pas vouloir le nier, tu reconnaîtras ta folie » quand tu auras à subir la sentence. »
Cécile répondit : «L'accusation est mon triomphe, » le supplice sera ma victoire. Ne me taxe pas de folie; » fais-toi plutôt ce reproche, pour avoir pu croire que » tu me ferais renier le Christ *.
— c( Malheureuse femme, dit Alma6hius, ignores-tu » donc que le pouvoir de vie et de mort est déposé » entre mes mains par Tautorité des invincibles Princes? » Comment oses-tu me parler avec cet orgueil?
— » Autre chose est Torgueil , autre chose la fermeté. » reprit la Vierge : j'ai parlé avec fermeté, non pas » avec orgueil; car nous avons ce vice en horreur. Si tu » ne craignais pas d'entendre encore une vérité, je te » montrerais que ce que tu viens de dire est faux *.
— » Voyons, dit le Préfet, qu'ai-je dit de faux?
^ 0 judicem necessitate confusum , yuU ut negem me innocentem, ut ipse faciat nocentem; pareil et ssvit, dissimulât et advertit; si vis damnare^ cur hortaris negare? Si vis absolvere, quare non vis inquirereP Âcta S, Cœciliœ.
< Horum mihi accusatio votiva est , et tua pœna Victoria ; noli me ut dementem arguere , sed te ipsum increpa , quia Christum me sestimas denegare. Ihid.
^ Aliud est esse superbum, et aliud esse constantem; ^o constanter locuta suni et non superbe , quia superbiam et nos fortiter execramur ; tu autem si verum audire non times , iterum te docebo falsissime et nunc esse locutum. Ibid.
— » Tu as prononcé une fausseté, répondit Cécile, » quand tu as dit que tes Princes taraient conféré le » pouvoir de vie et de mort.
— » J'ai menti en disant cela? répliqua Almachius » étonné.
— » Oui, dit la Vierge, et si tu me Fordonnes, je te » prouverai que tu as menti contre Tévidence même.
— » Explique-toi^ reprit le Préfet déconcerté.
— » N'as-tu pas dit, répliqua Cécile, que tes Princes » t'cHit conféré le pouvoir de vie et de mort? Tu sais 0 bien cependant que tu n'as que le seul pouvoir de » mort. Tu peux ôter la vie à ceux qui en jouissent, j'en » conviens; mais tu ne saurais la rendre à ceux qui » sont morts. Dis donc que tes Empereurs ont fait de » toi un ministre de mort, mais rien de plus; si tu » ajoutes autre chose, tu mens, et sans aucun avan- » tage^D
Le Préfet, dissimulant la honte de cet affront, lui dit avec une modération feinte : « Laisse là cette au- D dace, et sacrifie aux Dieux. x> En prononçant ces paroles, il désignait les statues qui remplissaient le Prétoire.
Cécile répondit : «Il me paraît que tu as perdu l'usage » de tes yeux. Les dieux dont tu me parles, moi et B tous ceux qui ont la vue saine, nous ne voyons en
> DixisU principes tuos , et vivificandi , et morUûcandi copiam tribnisse Ueentiae , cum solum mortificandi scias tibi traditam potestatem ; vitam enim yiventibns tollere potes , mortuis dare non pôles : die ergo , quia Imperatores toi , mortis ministrum te esse voluemnt ; nam si quid plus dixeris , videbcris frustra mentitus. Àeta S. CtteiUa.
13& HISTOII^E
» eux que des pierres, de rairain, ou du plomb \
— » J'ai méprisé en philosophe tes injures^ quand » elles n'avaient que moi pour but^ dit Almachius; » mais rinjure contre les dieux ^ je ne la supporterai » pas.
— » Depuis que tu as ouvert la bouche, reprit la » Vierge, avec une ironie sévère, tu n'as pas dit une )) parole dont je n'aie fait voir l'injustice ou la déraison ; » mauitenant, afin que rien n'y manque , te voilà con- » vaincu d'avoir perdu la vue. Tu appelles des dieux )) ces objets que nous voyons tous n'être que des » pierres, et des pierres inutiles. Palpe-les plutôt toi- » même, tu sentiras ce qu'il en est. Pourquoi t'exposer )) ainsi à la risée du peuple? Tout le monde sait que » Dieu est au ciel. Ces statues de pierre feraient plus de )) service, si on les jetait dans une fournaise pour les » convertir en chaux. Elles s'usent dans leur oisivaté, » et sont incapables de se défendre des flanmies , ou de » t'en retirer toi-même. Le Christ seul peut sauver de » la mort, et délivrer du feu l'homme coupable '. j^
^ Nescio ubi tu oculos amiseris, nam quos tu Deos dicis , e^o, et omnes qui oculos sanos habemus , saxa videmu0 ente» ^ cramentum , et plumbum. Acta S, Cœciliœ.
* Ex eo quod os aperuisti , non fuit sermo quem non probarem injustum, stultum, et vanum; sed ne quld deesiet, puto etiam exterioribus oculis te cœcum ostendis , ut quod omnes lapidem videmus esse , saxum inutile , hoc tu Deum esse testaris. ]>o , si jubés , consilium : mitte nuinum tuam, et tangendo disce saxum hoc esse , si videndo non nosti ; nefas est enim ut totus populoi de te risum habeat, cum omnes sciant Deum in ccolia esse; istas autem figurai eaxeafi per igpeiu melius in cakem poise oonvarti, quae modo sui otio pereunt, et neque tibi pereuoti» ntt|Be tibi,
Ce furent les dernières paroles de Cécile devant le juge. La Vierge avait vengé , dans ses énergiques réponses^ la dignité humaine que l'idolâtrie et la tyrannie païenne avaient si indignement violée; elle avait flétri le matérialisme grossier qui depuis si longtemps asservissait ce monde racheté du sang d'un Dieu; elle n'avait plus qu'à subir le trépas glorieux qu'elle avait conquis.
Àlmachius^ de son côté, avait à rendre la sentence contre celle qui était venue braver en face les faisceaux de la justice, la religion des dieux et jusqu'à la majesté de l'Empire. Toutefois , malgré son courroux pour les affi*onts qu'il avait reçus, il répugnait à ordonner l'exécution publique de cette jeune femme qui joignait à tant de grâces le don d'attirer à elle tous les nobles cœurs. Il craignait d'ailleurs les reproches de l'Empereur, à son retour; car un si odieux spectacle donné au sein de Rome pouvait exciter les murmures des patriciens. Alexandre apprendrait que les insultes dont les Empereurs et les dieux avaient été Tobjet n'étaient que le résultat des imprudences du Préfet qui, sans mandat impérial, avait voulu sévir contre les chrétiens. Les violences injustes exercées envers les fidèles de la classe du peuple avaient bientôt amené à sa barre jusqu'aux brillants chevaliers de la noblesse romaine, jusqu'à la fille des Caecilius. Almachius porterait peutêtre la peine de n'avoir pas su comprendre le lien sacré qui unissait tous les disciples du Christ, dans lequel ,
siinignem mittantur, poterunt subvenire. Solus Christus eripit de morU , et de igné ipse valet liberare. Acta S. Cœciliœ,
comme parle TApôtre, il n'est plus ni Scythe, ni Romain, ni homme libre, ni esclave * ; mais mi seul corps qui est l'Église , vivant d'une même vie et croyant d'une même foi.
* Col. m. ir.