‹ Histoire de Sainte CécileChapitre 25 sur 65 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Le préfet ordonna que Ton reconduisît Cécile à sa maison , afin qu'elle y reçût la mort sans éclat et sans tumulte. Les ordres d'Almachius portaient qu'elle serait enfermée dans la salle des bains de son palais , que les Romains appelaient le caldarium *. On allumerait

^ Les bains, chez les Romains, étaient divisés en plusieurs salles. La première était le frigidarium, où Ton prenait les bains froids; la seconde, appelée tepidarium, offrait une eau tiède aux baigneurs ; la troisième , désignée par le nom de caldarium ou ca- Udariumf ou encore sudatoriurrit servait pour les bains à vapeur. Des réservoirs d'eau bouillante faisaient monter des tourbillons de vapeur dans cette salle , et un fourneau , appelé laco^ mcum, dont les flammes circulaient au moyen de tuyaux conducteurs , sous le pavé et jusque dans Tépaissmir des murs , élevait encore cette température brûlante. La voûto, ordinairement revêtue en stuc et de forme hémisphérique , était fermée par un bouclier d'airain qui se manœuvrait à l'aide d'une chaîne, et servait de soupape , quand l'intensité de la chaleur devenait trop suffo- . cante. On peut voir la description du caldarium dans Vitrùve ^ lib. y, cap. x, et dans les divers auteurs qui ont traité des bains des anciens.

Le supplice auquel Almachius condanma Sainte Cécile n'est point|sans exemple dans l'histoire. Cette manière de donner la

iH HiSToiite

un feu violent et continu dans Tliypocauste, et la vierge laissée sans air, sous la voûte ardente, aspirerait la mort avec la vapeur embrasée, sans qu'il fût besoin de faire venir un licteur pour Fimmoler.

Ce lâche expédient n'obtint pas son effet. Cécile, entrée avec joie dans le lieu de son martyre, y passa tout le reste du jour et la nuit suivante, sans que l'atmosphère enflammée qu'elle respirait eût seulement fait distiller de ses membres la plus légère moiteur. Une rosée céleste, semblable à celle qui rafraîchit les trois enfants dans la fournaise de Babylond^ tempérait délicieusement les feux de cet ardent s^our, et l'on pouvait dire de la vierge oe que plus tard saint Léon le Grand a dit de Tintrépide archidiacre Laurent, que le feu de Tamour qui le consumait au dedans, ôtait toute sa force au feu matériel qui Tenvironnait au dehors *. En

mort sans répandre le sang fut employée par Constantin lorsqu'il fit périr l'impératrice Fausta. Zosime (hisU lib. ii) rapporte que cette princesse fut enfermée , par ordre de l'Empereur , dans une salle de bain que l'on avait chauffée outre mesure , et qu'on l'en retira morte.

Nous trouvons à Rome un autre exemple d'un martyre infligé avec des circonstances analogues à celui de Sainte Cécile, par un magistrat qui ne voulait pas non plus prendre sur lui l'odieux d'une exécution publique. C'est celui des deux frères Saint Jean et Saint Paul, sous Julien l'Apostat. On sait que ce prince n'avait pas voulu pubUer d'édits contre les chrétiens, préférant un autre système de persécution plus dangereux et plus efficace. Les deux patriciens, après avoir confessé la foi devant le préfet de Rome, Terentianus, furent reconduits, par ses ordres, à leur maiscm, où on leur trancha la tète en secret, après quoi ils y furent ensevelis par les exécuteurs*

^ Supertfi eharitas Ghrlsti flamma non potuit, et segRior fuit

vain les ininisU*e8 de la cruauté d^Almachiua attisaient Fincendie par le bois qu'ils jetaient sans cesse sur le brasier ; en vain un souffle dévorant s'échappait continuellement par les bouches de chaleur, et versait dans rétroite enceinte les bouillantes vapeurs du bassin; Cécile était invulnérable ; et attendait avec calme qu'il plût à l'Ëpoux divin de lui ouvrir une autre route pour monter jusqu^à lui ^

Ce prodige rapporté à Âlmachius renversa l'espoir qu'il avait conçu de ne pas en venir jusqu'à verser le sang d'une dame romaine» Il sentit qu'il ne lui était plus possible de s'arrêter dans la voie funeste où il était engagé. Un licteur reçut l'ordre d'aller trancher la tête de Cécile ^ dans ce lieu môme où elle se jouait de la mort. Le bourreau se présenta armé de l'instrument du supplice. La Vierge le vit entrer avec allégresse , comme celui qui venait lui apporter la couronne nuptiale« Elle s'offrit au martyre avec Fempressement qu'on pouvait attendre de celle qui^ jusqu'alors^ avait triomphé de tout ce qui effraye et de tout ce qui séduit la nature humaine»

Le licteur brandit son glaive avec vigueur^ mais son bras mal assuré n'a pu^ après trois coups , abattre entièrement la tête de Cécile. Il laisse étendue à terre et

Ignis qui foris assit quam qui intus accendit. Sermo in Natali S. laurentiû

*■ Cumque fuisset in calore balnei inclusa , et subter incendia nimia Ugnorum pabula ministrarent die intégra et nocte tota , qaasi in frigido loco illil)ata perstitit sanitate, ita ut nec una pars membrorum ejus saltem sudoria signo lassaretur. Acta S, Cœeiliœ.

i&O HISTOIRE

baignée dans son sang, la Vierge sur laquelle la mort semble craindre d'exercer son empire, et il se retire avec terreur. Une loi défendait au bourreau qui, après trois coups , n'avait pas achevé sa victime, de la frapper davantage *.

Les portes de la salle du bain étaient demeurées ouvertes, après le départ du licteur ; la foule des chrétiens qui attendait au dehors la consommation du sacrifice, s'y précipite avec respect Un spectacle sublime et lamentable s'offre à leurs regards : Cécile , aux prises avec le trépas , et souriant encore à ces pauvres qu'elle aimait, à ces néophytes auxquels sa parole avait ouvert le chemin de la véritable vie. On s'empresse de recueillir sur des linges le sang virginal qui s'échappe de ses blessures mortelles * ; tous lui prodiguent les marques de leur vénération et de leur amour. D'un instant à l'autre ils s'attendent à voir s'exhaler cette âme si pure, brisant les feibles et derniers liens qui la retiennent encore. La couronne est suspendue au-dessus de la tête de Cécile; elle n'a plus qu'à étendre la main pour la saisir, et cependant, elle tarde. Les fidèles ignoraient encore le délai qu'elle avait sollicité et obtenu.

Durant trois jours entiers, ils environnèrent sa couche

> Hoc cum audisset Almachius , misit qui eam in ipso balneo decollaret ; quam cum spiculator tertio ictu percussisset , caput ejus amputare non potuit; sic autem seminecem eam cruentus carnifex dereliquit ; nam apud veteres le\ erat eis imposlta , ut si in tribus percussionibus non decollaretur , amplius percutere non audebat. Acta S. Cœciliœ.

^ Gujus sanguinem omnes bibulis linteaminibus populi , qui per eam crediderant , extergebant. Thid.

DE SAII9TE CÉCILE. ili\

sanglante) continuellement suspendus entre Tespoir et la crainte, mais pleins de respect pour les mystérieuses volontés du Seigneur sur sa servante. La voix de Cécile ne cessait de les exhorter à demeurer fermes dans la foi. De temps en temps, la Vierge faisait approcher les pauvres; elle leur prodiguait les marques les plus touchantes de son affection, et veillait à ce qu'on leur partageât ce qui pouvait lui rester encore *. Les gens du fisc ne s'étaient pas présentés; ils savaient que la victime avait été manquée par Texécuteur, et d'ailleurs cette maison ensanglantée devait paraître aussi redoutable aux païens qu'elle semblait auguste aux fidèles, qui la vénéraient comme la glorieuse arène où Cécile avait conquis la couronne.

n y eut un moment où le flot du peuple s'écoula. La Vierge mourante allait recevoir la visite d'Urbain, qui, depuis quelques jours, comme nous l'avons dit, abritait son exil dans la maison de Cécile. Jusqu'à cette heure désirée, la prudence n'avait pas permis au vieillard d'approcher de la Martyre qui l'attendait avec ardeur pour monter au ciel. Cécile voulait recevoir les bénédictions du Père des fidèles, et consigner entre ses mains le seul héritage qu'elle laissât après elle. Le Pontife entra dans la salle du bain, et ses regards attendris aperçurent sa fille bien-aimée étendue comme l'agneau du sacrifice sur l'autel inondé de son sang.

Cécile tourna vers lui ses regards pleins de douceur

* Fer tiiduam autem quod superyixit, non cessavit, quosnutrierat et qnos docnerat in fide Domini confoftare, qnibus et diTlsit oniversa qns habuit. Acta S, Cœciliœ,

1&2 MISTOIBE .

et de consolation, a Père ^ lui dit*elle, j'ai demandé au » Seigneur ce délai de trois jours , pour remettre aux » mains de Votre Béatitude * mon dernier trésor; ce » sont les pauvres que je nourrissais , et auxquels je » vais manquer. Je vous lègue aussi cette maison que » j'habitais, afin qu'elle soit par vous consacrée comme » Eglise^ et qu'elle devienne un temple au Seigneur à » jamais ^. »

Après ces paroles, la Vierge se recueillit en ello^ même ^ et ne songea plus qu'à la félicité de TËpouse qui va se rendre auprès de son Époux» Elle remercia le Christ de ce qu'il avait daigné l'associer à la gloire de ses athlètes j, et réunir sur sa tête les roses durMar^ tyre aux lis de la Virginité. Les deux s'ouvraient d^à à son œil mourant^ et une dernière défaillance annonça les apprûchefi du trépas. Elle était couchée sur le côté droit , les genoux réunis avec modestie. Au moment suprême^ ses bras s'affaissèrent l'un sur l'autre; et comme si elle eût voulu garder le secret du dernier soupir qu'elle envoyait au divin objet de son unique

* Sur Tantiquité de ce titre donné au Pontife Rotnàtn, on peut voir les exemples qu'en donnent les lettres adressées au Pape , de l'Orient et de l'Occident , dans tout le cours du iv* siècle. Un tel accord , dès cette époque , montre que cet Usage remontait à des temps antérieurs. On peut voir entre autreé la lettre des Orientaux à saint luks , celle de sâlnt Athanase et des Évéqued d'Egypte au même Pontife » celles de saint Jérôme et celle d'Aurelius de Carthage à saint Damase, etc.

2 Sancto Urbano Papae dixit : Adhuc triduanas mihi proposci induoias» ut et istos tus Beatitudiûi traderem quoi nutrivi, et hano doœum meAm in uternum Ecolesiss nomini comearares. Acta S, Cœciliœ,

amour^ elle tourna contre terre sa tête sillonnée par le glaive*^ et son âme se détacha doucement de son corps.

Une si grande Martyre ne pouvait être ensevelie que par les mains les plus augustes. Urbain, aidé du ministère des Diacres^ présida aux funérailles de Cécile. On ne toucha pas aux vêtements de la Vierge, plus riches encore par la pourpre du martyre dont ils étaient couverts que par Tor dont ils étaient tissus : on respecta jusqu'à l'attitude qu'elle gardait au moment où elle avait expiré. Le corps, réduit parla souffrance, fut déposé dans un cercueil formé de planches de cyprès , et l'on plaça aux pieds les linges et les voiles dans lesquels les fidèles avaient recueilli le sang de la Vierge.

La nuit suivante , le précieux dépôt fut porté sur la Voie Appienne, au cimetière de Caiixte, avant le troisième mille. Valérien,Tiburce. et Maxime reposaient à peu de distance; mais l'entrée à leurs tombeaux était sur la gauche de l'Appienne. Afin d'honorer l'apostolat que Cécile avait exercé, Urbain voulut qu'elle eût sa sépulture dans l'enceinte que Caiixte avait préparée pour les Pontifes^, et où il avait déposé le corps de Zéphyrin, son prédécesseur. Cette distinction si méritée, mais insolite, jointe à la disposition qui avait fait choisir pour ensevelir la Vierge le lieu ou le cimetière de

1 Ces détails sur la pose de Cécile expirante ne sont point consignés dans les Actes ; ils sont empruntés à une source plus imposante encore, ainsi que nous le verrons en son lieu.

s Tune sanctus Urbanus Papa corpus ejus auferens cum Diaconibus, nocte sepelivit eam inter collegas suos Episcopos, et Martyres , obi sancti Gonfessores sunt collocati. Àcta S, Caeilia.

Calixte tendait vers celui de Prétextât, afin de reprocher, autant qu^il étiiit possible , les tombeaux des deux époux, fut cause que, dans la suite, on perdit la trace du sépulcre de Cécile, jusqu'au jour où il se révéla, par un efifet de la bonté divine , et rendit à l'Église romaine un trésor qu'elle avait cru ravi à ses Cryptes sacrées par des mains étrangères.

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