ALEXANDRE SÉVÈRE
Un mois s'était à peine écoulé, et déjà on amenait Urbain devant Alin^chius. Le Pontife avait été découvert avec deux prêtres et trois diacres dans une grotte où il se tenait caché; car il ne lui avait pas été possible dliabiter longtemps la maison de Cécile. Les officiers du Préfet, déconcertés de ne pas rencontrer dans ce palais les trésors qu'ils attendaient, et ne se rendant pas compte des largesses que la Vierge avait répandues dans le sein des pauvres, accusaient Urbain d'avoir reçu des sommes immenses et de les avoir soustraites au fisc. La cupidité avait rendu les recherches plus actives, et le Pontife se trouvait enfin découvert et arrêté.
« Est-ce là cet Urbain, ce séducteur qui deux fois » déjà a été condanmé, et dont les chrétiens ont fait » leur Pape *? » s'écria Almachius en le voyant paraître devant lui.
^ Nonne iste est Urbanus seductor, qui jam semel et iterum danmatus est , quem Christiani sibi Pa|)am fecerunt ? Laderchi. AetaS» Urbani, i
li!^6 ffiStÙlRE
Le Pontife répondit : a Oui, c'est moi qui séduis les » hommes, pour leur faire abandonner la voie de Fini- » quité, et les conduire dans la voie de la vérité *.
— » Étrange voie de la vérité, reprit Almachius, » dans laquelle on n'honore pas les dieux, et on n'o- » béit pas aux princes ^ !
— ))Non, dit Urbain, je n'honore pas tes dieux, » pas plus que je ne crains tes princes. Fais ce que tu » as à faire ^. »
Le vieillard fut jeté en piison avec ses compagnons, et durant la nuit, des chrétiens ayant gagné à prix d^argent le geôlier Anolinus, vinrent visiter le Père (ites fidèles , et lui dcmner des marques de leur vénération filiale.
Urbain comparai une seconde fois devant le Préfet, toujours acconopagné de ses prêtres et de ses diacres. Almachius affecta d'ahord une sorte de modération, efiet de la gêne qu'il éprouvait d'avoir sévi avec tant de rigueur contre les chrétiens : a Laissez là votre obsti- » nation, leur (£t-il, et sacrifiez aux dieux. Déjà^ par » smtede vos tromperies, près de dnq mMle honafoes » séduits par vous ont péri^^ vous en êtes respon- » sables.
< Ego seducty hôMiâési, ut Tîam îniquîtatis rélînquaàt» et ad trmn Tcrîtatls émemsat. Aeta S. Urharn,
* OTia vMttctfs, 4u»iie€ Deos eoËt^ mec Prindpei fHikmftit^, Ihid.
* Nec Deos tuos colo, nec principes tuos timeo; fac quod facturas es. Ibid.
^ Les AxSten de saint Ihrbain , «uxqueSs nàns empmntons té récit, tfofnt point Mb ée^ot» It même mtiat^ que ceux de sfliiiié Cécile ; mais il y règne un ton de candeur et une viàlsèanlMaflcé ^i
DE SAHrTE CÉCILE. 141
^- » Ils tt'ont pas péri^ comme tu l'imagines ^ mai- » beiJBMx^ répùôdH Urbain; mais ils itont montés ^hen- D reuseraent îusqu'au royaume âo oieL
— » Oui , dit lé Préfet^ c'est ce Vain efspoir ifài à si » tristement sédiiit Oédle^ son mari et soin beau-frère ; m c'est oèt espcrâ* qui leur a Mt sacrifier relilârten(>e la » plus brillante. En mourant^ ils t'ont laissé d'im- D mws^ trésors; il s'agit dé les restituer ^ ^
La «àpidité du fisc se trabissatt promptenieiit dans ces paioles du juge; Urbain dédfligna de pét>onâre à rkiter|lrilatioUw U se ootitenta de dire au Préfet : « bi- 9 seûsé^xends plutôt hommage au Créateur^ pour le- » quel ceux dont tu parles ont donné leur tié^ après » jKvôir distribué tous leurs biens aux pautifes*<
•^ m Pçjfînt dé oettè audace , si Vous voules titre , re- » fiai Ahbàchius; autrement tous périree.
ne p4i|ÉetlfBt pas âe les rejeter arec âédalu^ comiQd' Vaut fait plusieurs ç^HÎQues. Ce qui s^nblerait offm ie plus. de difiOeulté dans ces Actes, est le nombre de cinq mille personnes immolées pour là foi , dans Rome , en si peu de temps , et par le seul fait des Tiolééféès d'un Préfet. Mais û est facile d'expliquer 6é passage , par ihie «rreur de eopiste. Las â^aàiMcrtta ont scrurdÉft passé pat les mains d'un:8i grand noiubre de trapsoripteurs , que tien n'est moins étonnant que d'y rencontrer des fautes sur les chiffres; mais il serait souverainement injuste de rejeter toute une pièce qui ne présente pas d'autre sujet de reproches , pour ce seul motif qu'il é'y rencontrerait une erreur aussi explicable que celle dont U s'agit ici.
* Hae vana sp€f inducta Cscilià cunï sporisd suo et cogâàto , omoem glodam tiêrdideraiït , et immensuni tibi dltoisëfuM thesaurum , quem te nunc exhibere o](K>rtet. Àcta 5. Ufbàfii.
t Slulte^ wgRQÊté etmMteià po qa» lin èud «ÉfefÉM iMtttWiriius erogantes, mori exoplifefiini ilHê»
l/i8 HISTOIRE
— » Il n'y a à périr, dit Urbain, que œux qui, par ï) leur foi ou par leurs œuvres, déplaisent au Créateur. »
Le préfet, adressant la parole aux deux prêtres: « Et vous, leur ditr-il, étes-vous du même avis? »
Ils répondirent : a Tous les conseils de notre Père » sont salutaires; mais la sagessse n'entre point dans » l'âme perverse *.
— » Je le vois, reprit Abnachius, vous êtes pires » que votre maître, tout décrépit et tout fou qu'il est; » vous n'avez pas honteux misérables, de persévérer » dans votre impudence , après tant de condamna- » tions '? j> Et il ordonna que Ton battît les deux prêtres avec des fouets garnis de plomb.
L'exécution se passait sous ses yeux, et les deux confesseurs, pendant qu'on les frappait, répétaient. « Seigneur, nous vous rendons grâces. » Almachius, furieux de cette constance, s'agitait sur son siège, et s'écriait : ce II faut qu'ils soient protégés par des en- » chantements pour résister encore à nos ordres.
— » C'est toi-même, lui dit Urbain, qui es devenu » semblable à tes dieux; car tu as des oreilles et tu » n'entends pas ; tu^as des yeux et tu ne vois pas*.
— » Comment! tu injuries Jusqu'aux dieux, s'écria
* Patris nostri monlla per omnla sunt salubria, sed in malevo* lam animam non intrat sapientia. Acta S, Urbani.
8 Ut video détériores effecti estis quam déliras senex magister vester ; sed miseri non erubescitis , qui toties damnati prœscriptionibus in impudentia perduratis. Ibid,
* Immo tu miser Diis tuis similis es effectus , auras habens , et non audiens, oculos, et non videns. Ibid,
DE SAINTE CÉCILE. i&9
» le Préfet. Tu le payeras de ta tête , j'en jure par les » dieux et par les déesses.
— » Si tu veux juger toi-même du respect que mé- » ritent tes dieux ^ répliqua le Pontife , tu peux lire leur » histoire. Quant à notre Dieu^ c'est lui qui a créé » toutes choses et qui nous fortifie par cette parole qu'il » a dite : Ne craignez pas ceux qui ne tuent que le » corps; car ils ne peuvent U/^ l'âme.
— » Je comprends , dit Âtfiaachius , tu es vieux; voilà D pourquoi tu regardes la fiabrl comme un repos. Tu es » jaloux de ces jeunes gens; tu les endoctrines à sa«- » crifier leur vie^ parce que la tienne t'échappe. x>
L'un des prêtres^ indigné de ce vil outrage fait aux cheveux blancs du Pontife, interrompit le Préfet : a Tes » paroles sont un évident mensonge, lui dit-il; notre » Père, dès sa jeunesse, a toujours regardé Jésus- » Christ comme sa vie et la mort comme un gain. Plus » d'une fois, il a confessé le Christ et exposé sa vie » pour les brebis qu'il lui a confiées ^ »
Almachius fit reconduire en prison le vieillard et ses compagnons. Ils y furent encore visités par les chi*étiens, et le spectacle de la majesté du Pontife, environné de tant d'hommages jusque dans les fers, convertit le geôlier Anolinus à la foi chrétienne. 11 fut baptisé par Urbain , et ne tarda pas à payer de sa vie l'honneur de s'être enrôlé dans la milice du Christ.
* Manifeste mentiris; patri enim nostro, et in juventute ChrlstoB vivere fuit, et mori lucnim; multoties quippe pro eo Gonfessor eflioctus , animam suam pro ejus ovibus posuit. Acta S, C/ftoiî.
160 niSTOIRfi
¥m api^g , les Martym ftmat fimenés d» BCNlveaii devant le préfet , et par son 0$fyË (m le» eo/odsôsH au PiE^us IViopius, daad- l-^^itr qu'ils eonseofimient h ofirir d^ Feneens h Tidola dd Jii{Hter S Un etifepie de TïQ^ jours a pensé a^vep fendem^ cpua te ii)oUf é' J^liÉa< ehius^ en ehidisi^^nt de pvétèfmf» un Ptigf^ à» te Voie Appienne poui» Tépreuve à kKfuelle il soumettftil le s^nt Pape^ était de donne? j^us d'éelat à schi aj^t^sie, s'il venait à abjusep le CtiH^Niilisme si près des lieiiK où il ex^nç^H son miftiséè^a , e^ ws^ piiit à^ m^fv^ à §pn exéeotiw, s'il refpsait d^ saorifi^r m^ Ôiow itona une fégioH pi fr^qjaent^e pap }es ebfétiens^,
^ tpnt#tiy§ f uil inntile ^ e| l^i^ confesi^^ups fiy^ re- {^§sé 4Vi)e h0PP0ur l^ putte 4§% idplos > on l^S battit si pPHallenieiit Que Lucien, )'un d^ diacres, expîpa sous les cpups^es bourpeauiiL. ^nM, l^pqu'il se fi;t éeoulé trois jours encorp, )^ hui| des Kalendes d^ Jttin> Almachius fit conduire les con|§§|6urs à un temple de Diane ^, avec ordre aux soldats de leuF ti?^eber la tête, s'ils refusaient de s^mO^r, Sur 1^ route j le vieillard exhortait ak^^\ se$ gç^np^gj^ns : a Q'esii \e Sei-
» gneur qui pou^ ^pejte, Jpi qni fr 4H ; f^m^ à nm ,
^ Ihicitft eès ad teti^lum juxia l^éigàtïi, el ^^\ saeriikieint Dèottsgno jovi, yel muUiplioibus mafieieiitur roppUfiiis, ^icMiS. Utlam. * Riccy. Deirantipo pa§o Lewnio. Rome^ 18^2, pag4 Vft4, > Les Actes de saint Urbain ne disent pas sur quelle voie était situé ce Temple de Diane ; peut-être était-il dans l'intérieur de la ville. S*U ^ût été ^x^x l4 Voie ^omeQtane, comme mv^^ Tfivipns cfjnjecturé dans potre première édition, d'après un mot du M^rtyirolpgQ jâfît 4(s f^v^ Ùjtm^^ il e$t probqblç qi^ lesActes n'eussent pas oniis cetie circonstance.
DE SAIjNTI^ QbClLE. 151
» vmi9 t^m qui ite$ fatigués ei qm a^ chargé», et je » voui eoulogeroi. Jusqu'ici nous u'avons vu le Sel- » ^eur que dauis un miroir^ et comme en énigme ^ » voici le moment pii nom allons Je voir face à » face S D
Amvés prè$ du tçmple de la dée3se^ les Martyrs dirent ai|^ bpurreaux : « Faites c^ que voifs avez à » faire; il est inutile de nous proposer une action pour » teqiiell^ voqs savez déjà notre éloignement, » On insi^ cependant ^ et sur leur ref ui$ | o^ les fit sprtir du temple; et les bourreaux leur tranchèrent la tète. Trois tribiiqa^ cbrétieus , Fabien y Calixte et Ammomus y qui étaient venus visiter le Pontife dans sa prison^ enlevèrent les corps des Martyrs et les transportèrent au Cimatière de Prétextât '.
Uoe sépulture plus liouorable était réserv^a k Upbain^ en retour de celle que sa tendresso pat^rnel]^ »vait préparée à la Vierge Cécile. Marmenia ^ femme du Vicaire du Préfet Almachius , avait embrassé la foi chrétienne^ immédiatement après le martyre d'Urbain. S'étant informée auprès du Prêtre Fortiinat , par les maÎAS duquel elle avait reçu le baptême , du lieu où Fon avait déposé le corps du Pmitife et ceux de sm compagnons, elle fit transporter ces sacrées dépouilles dans sa fAUa qui était située sur le cdté gauche de la Voie Appienne^ près d'une villa bâtie p^ Vespasien,
* flcce np3 DomiDus vocat Inquians : Venile a4 m Pffwes qui l9l)orf^ti8 et oneraU estie, et ego re^ciam vos. Hactenuf euqi viâemqs quasi pçr speculom, et jn snigmatei prsftto 4|itiem est, ut Yldevpus eum &cie ad facteq»- Açt» |S« Vrhanù
* Àcia 5. Urhawi.
au-dessus du Cimetière de Prétextât y noa loin du lieu où reposaient Valérien , Tiburce et Maxime. Par ses ordres, on y creusa une crypte où fut établi un sépulcre fermé par une table de marbre précieux ; le dedans du tombeau était pareillement revêtu en marbre. Ce fut là que Marmenia déposa, avec des parfums, le corps dTrbain et des autres Martyrs qui avaient souffert avec lui. On agrandit ensuite cette crypte de manière à en former un vaste cubiculum solidement établi, et d^une dimension quadrangulaire^ Ce cubiculum est désigné sur un des manuscrits des Actes de saint Urbain comme situé à Tétage supérieur des Catacombes*.
Urbain avait siégé huit ans, onze mois et douze jours. Son successeur fut Pontien , qui gouverna en paix durant quelques années. Le retour d'Alexandre avait rendu la tranquillité à l'Église de Rome; du moins on ne voit pas que les violences d'Almachius aient laissé d'autres
*■ Levayerunt inde cum magno honore glebas aimas, et adduxerunt eas in domum Marmeniœ , quae erat extra palatium Yespasiani Augusti, sita prope columnas, in qua sepulcrum B. Marmema fldro jussit modo poni : quod etiam marmoreis tabulis ex oomt parte congluUnans contexit parietem, in quo recondiderunt cum vomatibus corpus Beatissimi Urbani et Mamiliani Presbytarj^ et desuper sacrum tumulum miro lapide operiri curavenint : super quod ingens antrnm fabricari feceruut, quadratum et flrmissimse fabricœ, etc. Acta S. Urbani.
s Corpus autem B. Urbani Papœ et Martyris, ibidem in superiori cœnaculo condiderunt. ^cto SS, Maii ad dium xxv, page 13. Ce détail se trouve aussi sur un ancien Passional de la Basilique Yaticane dont Laderchi a extrait des Actes abrégés de saint Urbain.
traces que celles que nous avons reconnues. On ignore pareillement Timpression que ressentit l'Empereur quand il eut connaissance des actes du Préfet. Les historiens d^Alexandre s'occupent rarement des chrétiens, et d'ailleurs passent aisément sous silence les faits qui n'intéressent que la personne des magistrats de Rome. Il est à croire que ce prince y ennemi de la cruauté, blâma les excès d'Âlmachius ; mais la faiblesse de son caractère ne donne guère lieu de penser qu'il ait exprimé autrement le déplaisir que put lui causer le meurtre juridique de Cécile et des deux patriciens.
Quoi qu'il en soit , le système suivi, sous le règne d'Alexandre, à l'égard des Évêques de Rome, ne tarda pas d'être appliqué à Pontien. Ce saint Pape eut à souffirir la persécution pour la liberté de son ministère. Il ne fut pas cependant mis à mort, comme Calixte et Urbain, mais un ordre émané de la cour impériale l'exila dans l'île Ruccina ^ , l'une des plus sauvages de la côte méridionale de Sardaigne.
Alexandre survécut peu à cet acte d'une politique lâche et ombrageuse. Souvent, dans l'histoire, et nous l'avons vu encore de nos jours. Dieu a frappé des princes dont les vues personnelles étaient favorables à son Église; mais qui, oublieux de l'avenir et de la jusr tice, ne songèrent pas à briser les chaînes que d'autres avaient forgées pour cette tille du ciel. Ces prinoe» avaient cru fah*e assez de les soulever, durant les courtes années qu'ils eurent la puissance; aveugles,
1 Anastas. in Ponttano.
15^ piSTOW
qui ne $eutai&|)t, p^us qn'app^ w^ ces fiii^fm retomberaient plu» lourdes encore 9ur cette ÉglU^ qa'iU ne devaient pas seulement nimex et vénérer ÇQnpne ^tffétiens^ maiSjf comme roiS| i^rvir et délivrât
Alexandre était à peine entré dans la trei^^^e année de son règne, et dans la vingt^sixième de son Age, qu'il fut immolé à Mayence par ses propres soldatsi laissant Tempire à Julius Verus Afaûmin t l'uQ des prinfâpaux chefs de son armée , soupçonné d'être l'auteur d^ la sédition au milieu de laquelle VinfortHné WV^ç^ et sa mère JuUa Manunsea perdirent la vie*
DE SAUm dCILE. IftS