ORATE DEVM PRO ED
En mourant , ce Prince de l'Église , naguère Prince temporel , n'avait pas laissé de quoi pourvoir à sa sépulture, et la Chambre Apostolique dut se charger des frais de ses funérailles *.
Au moment même où le choix éclairé du Pontife Romain invitait Célestin Sfondrate à venir prendre possession du Sanctuaire d'où l'héroïque Cécile répand
* Guarnacci. Vitœ et tes gestœ PonPificum Romanorum, et S. B. E. CardinaUtm , tome 1 , page 443-446.
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depuis tant de siècles ses bénédictions sur les défenseurs de la liberté de l'Église, Toutrage préparé de longue main contre la mémoire de cette incomparable Martyre se consommait en France. En i695, on publiait à Paris le tome III' des Mémoires pour servir à rhistoire Ecclésiastique des six premiers siècles, par le Nain de Tillemont, Tun des plus savants et des plus dangereux adeptes de Port-Royal. Dans ce volume où respire, comme dans ceux qui le précédèrent et le suivirent, un mépris superbe et systématique pour les monuments les plus chers à la piété catholique, les Actes de sainte Cécile sont dénigrés avec une légèreté et une partialité contre lesquelles une critique saine et impartiale devait réclamer tôt ou tard. Malgré son extrême popularité depuis plus de mille ans, ce document n'obtient pas même Fhonneur d'un chapitre spécial ; une simple note de deux pages suffit à Tillemont pour poser et décider la question de son authenticité. « Ces Actes peuvent être anciens et ne sont pas mal écrits * » ; tel est le jugement que l'auteur en porte de prime abord , et bientôt ces mêmes Actes, dont il est obligé de confesser l'antiquité et la rédaction grave , deviennent de sa part l'objet d'un dédain passionné et le but d'une foule d'objections dont nous ferons ressOTtir, au chapitre suivant , la nullité et l'injustice. Mais
* Tillemont. Mémoires pour servir à VHisU Ecclésiastique , tome III , page 259. H est peut-être utile de remarquer que le mot mal écrit dont se sert ici Tillemont ne doit pas être entendu dans le sens où on le prendrait aujourd'hui. Au xvii' siècle, il signifiait une rédaction mal conçue quant au fond, sans préjudice de 1» forme.
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avaoi d'entrer dàm cette discussion rendue nécessaire par la déplorable docilité que les catholiques de France prêtèrent, en matière d'histoire ecclésiastique, à des maîtres dont ils faisaient profession de détester les dogmes odieux, qu'il nous soit permis d'exposer préar lablement la situation dans laquelle se trouvaient les Actes de sainte Cécile, en présence du siècle qui les laissa flétrir par des mains aussi audacieuses que suspectes.
^Église Romaine, TÉglise Âmbrosienne, l'Église Gallicane , l'Église Gothique d'Espagne , l'Église Grecque, n'avaient eu qu'une voix pour proclamer cet admirable récit comme digne par sa gravité d'attirer les respects de tous les peuples chrétiens. D'âge en âge, les Pontifes et les Docteurs s'étaient succédé dans ces diverses Églises, tous unanimes dans leur vénération pour un texte dont les paroles &isaient et font encore partie du service divin dans l'immense majorité des provinces de la chrétienté. Accusera-t-on tant déjuges compétents, tant de peuples et tant d'individus, d'avoir accueilli avec un respect constant, durant treize siècles, une légende fabuleuse qu'il fut toujours permis de soumettre au jugement de la raison et de la critique , puisqu'elle n'avait rien de commun avec les Livres sacrés qui contiennent la pure parole de Dieu? Âia suite de ce témoignage des monuments liturgiques, n'était-ce rien que ce concert unanime des hagiographes, qui s'étend sur une période de près de mille ans, à partir du Vénérable Bède jusqu'à Baroniuset Papebrok, et la question de l'authenticité des Actes de sainte Cécile n'avait-elle donc jamais été posée ni dis-
cutée avant le jour où il plairait h ÏPort-Royal , déjà si loin de nous, d'intimer enfin à la chrétienté ses conclusions négatives?
Si maintenant , après avoir constaté l'assentiment de tous les siècles passés , nous venons à considérer ces Actes en eux-mêmes, la critique, digne de ce nom, surprendra-t-elle en eux une physionomie qui doive mettre en garde contre les faits qu'ils contiennent? Ces fiiîts ne sont-ils pas en complet rapport avec le temps auquel ils ont dû se passer? Y trouve-t-on quelque contradiction avec ce que nous connaissons des mœurs des premiers chrétiens de Rome? Le langage de nos héros, les incidents qui surviennent dans la narration oflrent-ils de Tétrangeté ou de rinvraisemWance ? N^esiron pas au contraire frappé de Fair de famille qui rattache ces Actes à ceux que Dom Ruinart nous a don* nés?
Bien des siècles après leur rédaction, la tombe de Cécile a été par deux fois interrogée, sa maison, aujourd'hui sa Basilique, a été l'objet des recherches les plus empressées. Qu'a-t-on découvert? Les plus évidents indices de la sincérité du narrateur, la plus frappante confirmation de ses récits. Suffira-t-il des assertions tranchantes et dédaigneuses d'un savant qui ne daigne même pas prendre acte des découvertes archéologiques, pour renverser des preuves positives dont la moindre suffirait à relever aux yeux de la science un monument de l'antiquité profane, si décrié qu'il fût, le jour où surgiraient en sa faveur des indices aussi significatifs que ceux que Touverture du tombeau de Cécile et la découverte du caldarinm ont révélés?
^Dsî^ il faudrait faire honneur au compilateur des Actes de toutes les beautés répandues dans cette œuvre si étonnante. Un homme qui ignore jusqu'à la grammaire de la langue dans laquelle il écrite qui ^ laissée lui-même, se perd dans la platitude de ses phrases, se noie dans la vulgarité de ses amplifications^ cet homme aurait conçu et exécuté un drame aussi sublime^ une action aussi merveilleusement conduite y des caractères tracés avec autant de grâce et d'énergie , un ensemble aussi admirable de délicatesse et de grandeur ! En vérit y le monde chrétien ne s'en était pas douté avant Tillemont, et le monde littéraire pourra bien en douter encore en dépit de Port-Royal.
n est des hommes qui ont éteint en eux par la servitude de l'orgueil et de Tesprit de système, ce sens que le Créateur nous a donné pour discerner la vérité du roman ^ mais il est étrange que Tillemont, versé comme il Tétait dans la lecture des monuments de Tantiquité ecclésiastique , n'ait pas compris tout d'abord la diffirence qui existe entre nos actes si précis dans la narration , si vraisemblables dans leur marche , si aisés dans le développement des caractères , et ces récits apocryphes dont Fordonnance vague et incolore ne se relève que par le merveilleux , et fait si bien sentir que Tauteur a rempli son thème , sans s'inquiéter des circonstances de temps et de lieu , laissant voir qu'il a écrit d'imagination et sans données positives. Cependant, entre les uns et les autres , il y a toute la différence qui peut exister entre un portrait d'après nature et une figure de convention. Si nous étions demeurés sanî» renseignements sur ces premiers siècles (hi Ghristia-
nisme , si les mœurs des chrétiens primitifs nous étaient restées inconnues , quel homme initié à la religion du Cfirist ne sentirait pas que les Martyrs ont dû vivre de cette vie ? Et nous qui , malgré les ravages des temps, pouvons encore nous représenter ces mœurs héroïques, à l'aide de tant de monuments incontestables, nous ne reconnaîtrions pas les chrétiens du troisième siècle, les contemporains de TertuUien et d'Origène , dans ces nobles et simples figures de Cécile, de Tiburce et de Valérien?
n ne suffit donc pas d'insulter et de nier ; il faut encore prouver. Nous allons discuter les arguments qui ont triomphé chez Tillemont et ses successeurs , de cet instinct catholique qui eût dû naturellement les porter à ménager ce que tant d'hommes doctes et vertueux avaient admis , ce que l'Église propose officiellement à l'admiration et au culte de ses fidèles. Pour arracher et fouler aux pieds cette suave et brillante fleur du jardin de FÉglise, pour réduire toute la gloire de Cécile à son nom et au &it plus ou moins vague de son martyre , il a fallu sans doute de puissantes raisons. Nous les laisserons peser à nos lecteurs catholiques.