‹ Histoire de Sainte CécileChapitre 52 sur 65 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

EXAMEN IT RÉFUTATION DES ARGUMENTS PE VtCOVE JAKSâfBII CONTRE LES ACTES DE SAHIfE CÉCtLt,

Tillemont attaque d*abord les Actes de sainte Gée3e, ainsi que eeux de saint Caiixte et de saint UïbaÎD^ parce qu% impliquent une persécution eontre les chrétiens , sous Tempire d'Alexandre Sévère que Ton s»! leur avoir été favorable *. Cette objection pourrait avoir une portée sérieuse si Fauteur des Actes eût énoncé quelque Édit^ ou du moins quelque disposilios d'Alexandre contre les chrétiens ; mais cet Emperew n'est pas même nommé une sente fois dans ïes Actes; les poursuites violentes contre les fidèles deRomesonl attribuées uniquement au préfet Turcius AhnaehiBS el aux passions personnelles de ce magistrat. Cette particularité est même d'autant plus favorable aux Actes de sainte Cécile, que d'autres Actes dont le sujet se rapporte à la même époque, ceux de saint Caiixte et de sainte Martine, prêtent le flanc à la critique en ce qu'ils font intervenir Alexandre Sévère en personne dans les poursuites contre les chrétiens.

1 Mémoires pour servir à THistoire Ecclésiastique des six premiers siècles , tome ni , page 679.

DE SATBrTË CÉCILE. 3W

Maintenant que , sous le règne d'un prince faible de cacactère comme Tétait cet Empereur, les chrétiens aient eu à subir des peTsécutions locales de la part de magistrats hostiles à FÉglise, et rerfranchés derrière des lois quelefils de Julia Mammsea n'avait pas eu le courage de tévoquer, c'est une assertion que nous pouvons appuyer non-seulement sur l'opinion savamment établie de Baroniué % mais encore sur le sentiment exprès de Petau', de dom Ruinart% de Fleury *, de Baillet* et,

* Voir te» notes sur le Martyrologe Romain au l**' Janvier.

* Alexandre Imperatore pacem liabuit Ecclesia. Nam et Christianis itte favisse dicitur. Verum cum eos in consilium adliiberet, qnf, nt jEPrts perîtrssimi, îfa cïrristîanis iniqaissimi erant, nonnuïÈad Martymm ««des extiterant, quos infer Csecllla claruit etrm Tifoortio el Valeiiano^ BaHonarium temporvmy part, i^ hb. i , cap. XI.

s Âlexandrum Heliogabali successorem Christianis favisse nemo potest inficiari, nisi omnes antiquos scriptores rejicere velit. Unde mïmm est, tôt Martyres sob eftrs: împerio passes a nonminis reccnsefî. A» îd ad Prœfectos, quos sub ejus imperio saevltsiffios foisse ahint rcferendnm est? An forte dicendum, aliqifot Martyres, qui nvib Severi perseeutione passi sunt, ad Afexandri tempora incaute transferri , quod et ipse Severus f uerit appeflatos? At Caîlixtûs Papa, qui eo imperante vîvere desiît, inler Martyres îrr Kaîendario Bucheriano recensetur. Prœfatio in Acta Martyrum , § m , page 38.

* goeiqac Alexandre ait été fitvorable aux Chrétiens, on ne ltf?96e pas de compter plusieurs Martyrs de son temps , entre antres le Pape Calixte , qui mourut la première année de son règne, f12 de J.-C., et Urbain lui succéda. Mais on peut croire que c'étaient les magistrat» qui , à Pinsu de fEmpercur , petsé- CQtaientles Chrétiens, particuliércwïent les jurisconsultes, leurs grands ennemis, ffisftoire Eedésiastique , Ht. v, n* xlix.

* Qtfelfse grande qoe fût fa pdifx de FËgtise sous un si bon Empereur qu'était Alexandre Sévèit?, qfffl âe Istbsait gotrmrrer

kOO HISTOIRE

chose étrange! de Tillemont lui-même qui, se trouvant dans rimpossibilité de nier le martyre du Pape saint Calixte, qu'on ne peut placer que sous Alexandre Sévère , finit par convenir que plusieurs chrétiens ont pu recevoir la couronne du martyre à cette époque. H va même jusqu'à expliquer en quelle manière ces violences ont dû avoir lieu , et se sert pour cela des mêmes arguments que nous avons mis en action au début de cette histoire ^

Les Actes de sainte Cécile, loin de contredire l'appréciation de tant de savants hommes sur le genre de persécution qu'ont pu avoir à souffrir les chrétiens de Rome sous Alexandre ;, la confirment avec une précision que Tillemont n'a pas même sentie. N'est-il pas évident par toutes les circonstances du récit, que le préfet Almachius n'introduit qu'avec une extrême rémême par sa mèreMammée, que Ton croit avoir été chréUenne; quelque estime qu'il eût pour Jésus-Christ, jusqu'à délibérer de le faire mettre au rang des dieux et de lui dresser un temple, on ne laissa point de voir quelques Martyrs sous son règne , soit par les soulèvements des peuples idolâtres, soit par la malignité des prêtres et des magistrats. On croit avec assez de raison que saint Calixte fut de ce nombre. Vies des Saints y tome vu, in-4«, 14 octobre.

^ Mais cette paix n'empêche pas qu'il n'y ait pu avoir quelques Martyrs sous Alexandre, comme il y en a eu sous Philippe, qui passait pour Chrétien , et sous les empereurs mêmes qui prenaient le plus hautement la protection de l'Église , soit par les soulèrements du peuple , soit par quelques autres accidents. Nous avons en effet des preuves très-considérables pour croire que saint Calixte même fut couronné du martyre. Mémoires pour servir à V Histoire Ecclésiastique , tome m, page 251. Yoyes encore ihid. dans les notes, page 681.

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serve Faccusation de christianisme dans le procès des deux frères; qu'il ne se porte à les condamner à mort qu'avec une hésitation très-marquée ; qu'il n'ose pas même prendre sur lui de faire exécuter Cécile sous les yeux du peuple? Que l'on compare nos Actes avec ceux qui rapportent les combats des Martyrs ^ sous les Empereurs qui avaient décrété la persécution, et qu'on voie si les magistrats procédaient alors avec cette indécision. Ajoutons à cela la circonstance de l'absence de l'Empereur, en l'année 230, qui est la dernière du pontificat de saint Urbain, selon les meilleurs chronologistes de l'histoire des Papes, et on comprendra mieux encore cette persécution momentanée et toute de caprice de la part des magistrats romains.

Dirigée d'abord contre la classe du peuple, elle s'étend bientôt; une famille patricienne s'y trouve accidentellement impliquée, et c'est alors que rembarms des magistrats devient évident. Nous avons admis dans notre récit le nombre d'environ cinq mille victimes de ces actes tyranniques. Ce chifitre ne nous paraît pas invraisemblable, quand on se rappelle la facilité avec laquelle on disposait alors de la vie des simples plébéiens; mais si un tel nombre parait exagéré, nous ferons observer que nous ne le prenons pas dans les Actes de sainte Cécile, mais dans ceux de saint Urbain, qui sont graves sans doute, mais n'ont cependant pas pour eux l'assentiment d'une tradition aussi imposante que celle qui garantit les Actes de la Vierge romaine.

Quand on considère que le rédacteur de ceux-ci vivait sous la paix de l'Église, déjà loin des jours de la

per3écutû)P| on ne j^\A ij'âiiqpécbep d» jp^omiMittre upa preuve irréfragable i» la pureté da» source^ aui^ quelles il a puisé son récit, dans )â forme même qu'il Ipi a dpnuée. Étranger au^ potions de la cbronologiai il ne semble pas se douter du nom de l'Empereur m» lequel ont eu lieu les événeuiepts qu'il rapporte , e^o^ pendant sa narration se trouve en rapport par£^t avec le règne d'uP prince exenjpt de passjou contre Vtr glise , mais dont le caractère faible pouvait permettre aux magistrats de faire appel à de» lois meurtrièreii uu in3tant suspeudues et pou abrogées. Si notre écrivain eût été laissé à lui-même ^ comme le$ auteur^ d'upsi grapd nombre d'Actes que l'on range avec raison parmi les apocryphes; comme eux , il eut établi sop récit dâDS les conditions ordinaires d'Édité et d'Empereurs; il eût imité les Actes des autres Martyrs , et n'eût point montré constamment cette originalité dans le fond et dam les incidents qui 3e concilie si parfaitement avec to conditions dans lesquelles se trouvait l'Église de Ronjfi, sous Alexandre Sévère.

Tillemont le sentait peut-être; car il cherche h trou» ver le narrateur en défaut sur la vraisemblance dq temps. (( On trouve, dit-il , dans les Actes de sainte Ce* ))cile, que les Empereurs avaient ordonné que toai » ceu?: qui ne renonceraient point au Christianisme se»- » raient punis; il y avait donc alors une persécution » tout ouverte. Ce qui y est dit en divers endroits sur » plusieurs Empereurs ne convient point non plus à » ce règne *. »

^ mémoires , tome m , page 689.

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11 est facile de répondre à cette difficulté qui n'en est pas une. Engagé dans la voie des violences judiciaires contre l'Église ^ Almacbius se vit bientôt contraint d'invoquer une légalité pour autoriser ses poursuites. Les lois de l'Empire qui avaient été portées contre les chrétiens par les prédécesseurs d'Alexandre devenaient alors son unique appui. Il était naturel que le Préfet s'exprimât au pluriel^ puisqu'il alléguait les Ëdits que plusieurs Empereurs avaient rendus^ et cette précaution était d'autant plus nécessaire^ qu'il ne pouvait sans imprudence parler au nom d'Alexandre qui n'avait pas fait d'Édits contre le Christianisme, et qui aurait pu demander compte de l'abus qu'on eût fait de son nom et de son autorité dans des actes qui répugnaient à la ligne de conduite qu*il avait adoptée.

Si donc Almachius allègue plusieurs Empereurs , cette manière de parler n'implique pas nécessairement que l'Empire eût en ce moment plusieurs chefs. Cette forme de style judiciaire se retrouve à chaque pas dans les actes des divers tribunaux de l'antiquité et des temps modernes. Tillemont le savait aussi bien que nous. Il vivait sous le règne de Louis XIV, prince qui assurément régna seul : pensait-il donc que la France était tombée tout à coup aux mains de plusieurs monarques, lorsqu'il venait à rencontrer quelque Arrêt des Parlements sur lequel on faisait appel aux ÉdiU et ordonnances de nos Rois?

Mais ce n'est pas seulement parce que le récit de nos Actes lui semble incompatible en lui-même avec le règne d'Alexandre Sévère , que Tillemont ne veut y voir qu'un roman ; le seul nom du préfet Almachius

kOh HISTOIRE

lui semble capable d'infirmer toute la narration. « Ce nom, dit-il, n'est pas romain*; » il ajoute même que tel est le sentiment des Pères Garnier et Sirmond, auxquels leur qualité de Jésuites n'empêche pas Tillemont de s'associer pour cette fois. La réponse à cette prétendue difficulté est facile. Nous ne dirons même pas que ce nom d'Âlmacbius peut avoir été défiguré par Tusage vulgaire dans le cours deâ deux siècles qui se sont écoulés depuis le martyre de Cécile jusqu'à la rédaction de ses Actes ; mais nous répondrons tout simplement que le préfet qui condamna nos Martyrs se nommait Turcius Mmachiuseinon simplement ^ImocMi». Tillemont niera-t-il que Turcius soit un nom romunî Les inscriptions romaines données par Giniter seraient là pour le démentir. Il y a plus : Tillemont lui-même ^ dans ses recherches sur les Martyrs d'Italie , a rencontré ce nom de Turcius et Ta enregistré tranquillement. En 274 , il nous raconte que l'Empereur Âurélien avait envoyé un magistrat nommé Turcius à Sutri, en Toscane, pour y poursuivre les chrétiens*, et, chose étonnante ! il atteste positivement que le nom de Turcius a est connu dans Tantiquité, où Ton trouve plu- » sieurs Turcius Astérius élevés aux premières cha^ » ges*. » Ailleurs, en 303, sous la persécution de Dioclétien, il signale un Proconsul Turcius poursuivant les chrétiens à Pérouse*. Au fond , il importe peu qu^Almachius n'ait été que le surnom du préfet de

^ Mémoires , tome m , page 690.

* Mémoires , tome iv , page 352.

* Ibid, dans les notes , page 68^« ^ ZlH'd. tome y, page U9,

Rome dont nos Actes rapportent les cruautés , ou encore que ce surnom ait subi une altération qui lui aurait enlevé sa forme romaine ; Tillemont demeure libre de s'en tenir à Turcius. Pour nous , si nous avons employé le nom d'Âlmachius plus constamment, dans le récit , c'est uniquement parce qu'il est demeuré plus populaire.

Non content d'avoir tenté d'enlever sainte Cécile au règne d'Alexandre Sévère, et essayé d'anéantir jusqu'au nom du juge auquel elle fut redevable de la couronne du martyre, Tillemont prend la peine de lui trouver une place dans la chronologie des Saints. Cette place n'était pourtant pas douteuse ; le pontificat du Pape saint Urbain, qui paraît si souvent dans notre histoire, suffirait pour fixer les temps , au défaut du nom de l'Empereur ou des Consuls qu'on chercherait vainement dans les Actes. Mais l'embarras de Tillemont est à son comble , car du moment qu'il s'est départi de l'époque que les Actes déterminent d'eux-mêmes , il se trouve avoir à choisir entre deux dates. N'importe : il les accepte toutes deux, parce que ni Tune ni l'autre n'est celle que l'Église reçoit. Écoutons ses preuves, a Usuard et plusieurs autres , comme Adon , mettent » sainte Cécile sous les Empereurs Marc-Aurèle et » Commode qui ont régné ensemble depuis 176 jusqu'à » 180. Les Grecs la mettent sous Dioclétien^ » C'est maintenant au lecteur de choisir entre ces deux dates d'égale valeur.

On ne saurait assez admirer l'esprit de système qui

^ Mémoires, tome lu, page 689.

4P6 IIISTOIRI

dirige ici Tillemont. Il est très-vrai que Usuard et saipt Adon placent sainte Cécile sous Marc-Aurèle et Commq^e; mais pe que Thistorien de Port-Royal ne dit pas, c'est au'ils la mettent en niéi][)e temps sous le pontificat de samt Urbain ; c'est que^^ d^ns leur Martyrologe , au 14 Avril, à r^rticle des saints Tiburce et Maxime, ils établissent le martyre de ces trois saints sous ce méipe Pontife f des mains desquels ils affirment que les dipux premiers av^jent reçu le baptême j c'esf oue^j i^i ^ Mai, ^ans la notice sfir 3aint Urbain^ ils racontent les rapports de ce Pape avec saiqte Cécile. H y a donc eu erreur^ et erreur évidente de la part d'Usuard et de saint ^don. Peut-être est-il possible de trouver la cause première de cette méprise dans les npms mômes d'Alexjindrp Sévère ; cet Empereur, en effet, s'appdait MarC'Aurèle Sévère Alexandre. JiCs deux premiers noms de ce prince oqt pyi faire illusion ^ nos liturgistes du IX* siècle qui n'avaient pas toujours à leur disposition les nomenclatures impériales^ telles qu'il a été possible plus tard de les déduire des marbres et des médailles. Dans toute autre occasion , Tillemont , qui, pour Tordinaire, les ménage peu, les eût abandonnés : ici , il les prend pour guides , parce qu'ils peuvent étayer son scepticisme.

Quant aux Grecs qui n'ont pas connu les Actes de sainte Cécile avant le ix® siècle, et qui ont rapporté à la persécution de Dioclétien le martyre de cette illustre Vierge, c'est Tunique fois peut-être que lHlemont ait cité avec bienveillance leurs Menées , dont tout le monde connaît d'ailleurs l'extrême imperfection dans tout ce qui tient à la critique. Quoi qu'il en soit, les Grecs ne

fgQi m§ plus recevables sur cette date (|ue Usuard et §^i{it A^on sur la Ipuy, puisquMls racontent pomme eux 1^§ rapports dfi ^ajnte Cécile avec Je fape saint Urbain

SHJ gouyerijait PÉplise cincjuante ans ayant l'empire (Je îoolétien.

Qet emploi arbitraire des règles de la critique n'est pas rare dans l'ouvrage de Tillemont. Le lecteur a vu çi-^essus ^^ymne que nous avons eîçtraite du Brévl^tire Gpthique; elle n'est ^utrp chose qu'un abrégé de pqs Acte§, et par son anti(|uité ce monunjent est de nature ^ les autoriser. Tillemont p^ daigne pas y 4onner la njoindre attention. S'agit-il des Actes de sainte ]Marcienne ^ qui opt aussi inspiré une Hymne dans la même Litijrgip ? voici con^me jl s'exprime : « Nous £^von$ sur » saintjB Marcienne une hymne tirée du Bréviaire Qo- » thique ou Mozarabe (Je Tolède, et des Actes donnés p par Bollandus, dont on voit bien que cette hymne a » été prise. On ne peut pas dire que ces Actes soient » originaux , puisqu'ils paraissent écrits plusieurs an- » nées après la mort de la sai^tp , ^t. piêg^^ j}i^ contien- » nent diverses particularités qui donnent quelque lieu j) de le§ tenir ppur spspects. ftlai^, 4'ftutrg part» iJs ^ s.pnt t^U^mpi^t particularisés, ^t 4'un ^tyle $\ grave, j qii'jl e^t difficile (jp, x\e j^qf pa^ ^Q^ner quelque » çfpyance. L'hypape ipême <Ju gréyiaire 4ê Tqlède » p^r^ît asspz bplle et asse? ancienne pour les pouvoir » autoriser j c'est ppurqqpi poiis ne çraindrpns pas de ç rapporter ce qu^ils contiennent ^ » A^^spréniei^t, les Actes' de s?iinte M^rciepne np mapque^t p^§ (te gravité ;

* Mémoires, toi|ie v, page 363.

mais on ne peut en aucune façon les comparer à ceux de sainte Cécile, pour ce qui est de Tassentiment de tous les siècles, de la publicité des détails et de la confirmation par les monuments; cependant Tillemont, comme on vient de le voir, est plein de bienveillance pour les premiers, et il rejette dédaigneusement les seconds.

Mais il ne suffisait pas à cet auteur d'avoir voulu infirmer nos Actes quant à la chronologie , il les attaque aussi sous le rapport topographique. Nous transcrivons les paroles du célèbre critique : « Ce qui est le » plus surprenant en ceci, dit-il, c'est que tous les » monuments grecs et latins qui parlent de sainte Cé- » cile, la mettent à Rome, même les anciens Martyrox» loges qui portent le nom de saint Jérôme; et cepen- X) dant Fortunat, qui est peuirétre le plus ancien auteur » qui nous en apprenne quelque chose, la met en Si- » cile :

Gsciliam Sicula profert, Seleucia Teclam.

» Personne ne dit qu'elle fût de Sicile, et on voit par » sainte Thècle et par d'autres, que Fortunat ne con- » sidère ici que le lieu de la mort. Il y a donc assez » d'apparence qu'elle a souffert effectivement en Sicile, » et que son corps ayant été transporté à Rome dès les » premiers siècles, les uns l'ont mise à Rome, parce » que son corps y était, comme sainte Sabine, morte » dans rOmbrie; les autres ont cru qu'elle y avait y> vécu et y était morte, et ont composé sur cela ses » Actes, transformant peut-être un Gouverneur et un

» Évéque de Sicile en un Préfet de Rome et en un » Pape. 11 est certain que cela est facile à ceux qui » n'ont pas reçu l'amour de la vérité *. »

Conformément aux doctrines de Port-Royal que l'auteur énonce ici avec une rare naïveté^ un écrivain se montre véridique ou mensonger dans ses récits, non pas selon son libre arbitre, mais selon qu'il a reçu ou n'a pas reçu Vamour de la vérité; ce serait du moins une raison d'être indulgent envers les faussaires et les imposteurs historiques, et de ne pas les repousser avec trop de dédain, en attendant que Vamour de la vérité descendant en eux, vienne les rendre sincères et fidèles, sans leur participation. Quant à nous, cependant, qui suivons la foi catholique, et croyons Thomme doué d'une responsabilité personnelle, nous avons peine à reconnaître ici dans Tillemont cet amour de la vérité qu'il refuse au rédacteur des Actes de sainte Cécile, et nous n'hésitons pas à lui en demander compte.

n vient de convenir que tous les mûnuments qui parlent de sainte Cécile la mettent à Rome, et voici que tous ces monuments se trouvent anéantis en présence du seul Fortunat. Qu'a donc à leur opposer le saint Évéque de Poitiers de la fin du vi® siècle? un vers, un seul vers; encore n'est-il pas irréprochable sous le rapport de la quantité, ce qui pourrait jusqu'à un certain point donner lieu d'y supposer une faute de copiste. Tillemont voudrait que sur l'autorité du premier hémistiche de ce vers unique, tout le monde convînt

^ Mémoires , tome m, page 690.

MO pnsToniE

avec lifi ^ue s^in^e Cécile est morte ep Sicile. La rai- ^n en est qu^ « Fortunat est peut-être le p}|is ancâen D auteur qui nou^ apprenne quelque chose sur la sainte » Martyre. » fie pei4t-ftre a la vertu de supprin^er d'un seul coup le Maytyrologe dit de saint Jérôme, le 8acramentàire Léonien. le Gélasien, FAmbrosien, le Gallican^ la Chronique papale de Félix IV, tous ces iflonuments de rhistojre de sainte Cécile, fondés snr ses Actes et antérieurs ^ Fortunat. En trois motS; ce dernier autpur a pu réduire au néant toutes les tis^ditions qui existaient avant lui.

Mais en supposant que le fenieux vers soit origiDal, Tillemont sait -il quelle est la Cécile que Fortunat non^me ici ei\ passant? Il est certain que le saint Évêque ne le dit pas. De savants siciliens, qui ont travaillé sur les Saints que leur lie a donnés au ciel, entre autres Octavio Gaetano, après de longues recherches, ont avoué franchement qu'il§ ne trouvaient pas le plus léger vestige d'une sainte Cécile qui ftlt née en Sicile^ ou qui y eût souffert, ou même dont les reliques y eussent été simplement apportées. Il était donc bien plus naturel dp penser que Fortunat , s*il a composé le vers tel que nous l'avons , s'est trompé. Peut-être aussi le poète a-t-il pris une île de la Méditerranée pour une autrp. Il y a une sainte Cécile Martyre en Sàrdaigne, à Cagliari * ; la ressemblance du nom n'aurait-elle pas donné lieu |i une confusion? Quoi qu*il en soit, l'esprit de système pouvait seul faire fond sur une base aussi peu solide, et transformer ainsi en oracle trois mots inex-

1 Macedo. De Divis tutelarxhus orbif christiani , page 215.

pligpés (J'up auteur gui écrivait loin du théâtre des événeifientS;, et dpnt )es paroles avaient été plus de mille ans sans que personne songeât à en Jirer une inductipp mielçonque.

jtf ais TîllenjQnt ne se contente pas dp préférer son hémistiche poitevin à tous les nionuments romains antériefirs et postérieurs à Fprtun^t. Éclairé par cette Illustration soudaine , il est en mesure de nous révéler tpi|t aussitôt les origines de l'histoire de saintp Cécile. Il se garde bien de nier que le corps de la saipte Martyre soit à Rome; mais ce fait em})arrassant^ il s'en dTé^ivre en iqiaginant toiit aussitôt ui^e translation dont janiais personpe n'a entendu parler. La sainte a souffert en Sjçile; Forfunat le djtj son corps ^st à Rome, donc il y a été appprté. Veut-op en connaître la preuve? Sainte Sabine, Martyre dans TOmbrie, a été transférée daqs la capitale du mpnde chrétien ^ Pourquoi sainte pépile n aurait-elle pas été transférée pareillement? Telle était rincrojable logique deceshon^mes de parti oui poursuivaient si durement les Actes de nos Saints.

li y a cependant ici une grave difficulté à laquelle Port-Royal n'a pas songé dans Fenivrement d'un si beau triomphe. Le corps de sainte Sabine a été apporté à Rome^ nous en convenons^ mais c'était pour y recevoir des honneurs j c'était pour être déposé dans TÉglise bâtie sous le' nom de cette sainte, sur le mont ^ventiq. Saint Jean Chrysostome aussi a été transféré de Constantinoplc à Saint-Pierre de Rome, saint Jé-

*■ Mémoires^ topae m ; page 690.

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