CONTINUATION DU MÊME SUJET
Nous avons à examiner n^aintenant les fins de nonrecevoip que Tillemont oppose aux Actes de sainte Cécile considérés en eux-mêmes ; cette discussion ne sera pasxnoins instructive que la précédente. Citons d'abord les paroles du critique : Ces Actes ne sont composés » que de juiracles extraordinaires , et d'autres choses » qui ont peu d'apparence de vérité. Les discours en » sont longs. Il y a quelque chose de beau qu'on voit » bien être pris de TertuUien ; mais celui qui les a » faits devrait avoir appris du même auteur à traiter » Jes princes avec plus de respect que ne font ceux qu'il » fait parler*.»
Ainsi, les miracles extraordinaires qui y sont rapportés empêchent la saine critique d'admettre les Actes de sainte Cécile. Si Tillemont enseignait purement et simplement que la conversion du monde païen au Christianisme s'est opérée sans miracles , nous aurions la ressource de le renvoyer à l'illustre docteur saint Augustin, qui lui apprendrait que, dans ce cas, une si incompréhensible transformation eût été à
* Mémoires , tome m , page 689.
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elle seule le plus grand des miracles. Mais Tillemont ne nie pas le fait des prodiges ; il distingue seulement les miracles ordinaires des miracles extraordinaires. Malheureusement il ne nous a pas laissé de règles théoriques pour discerner les uns des autres. Nous n*avons donc d'autre ressource que d'étudier sa manière de procéder dans Tappréciation des faits surnaturels.
Reconnaissons d'abord que ce critique admet tous les miracles contenus dans les jéctes sincères de Dom Ruinart. Il ne peut cependant nier que ce recueil authentique n'en contienne beaucoup et de plus extraordinaires ^ ipom nous servir aussi de son expression, que ceux qui sont rapportés dans les Actes de sainte Cécile. Ces derniers sont du nombre des plus simples que l'on trouve relatés dans les fastes du Christianisme primitif. Quels sont-ils en eflfet ? L'apparition de saint Paul et celles de plusieurs Anges. Nous avons vu par Origène , qui n'était pas un esprit faible et qui écrivait à la même époque , que ce genre de prodiges était commun de son temps *. TertuUien , contemporain comme Origène , atteste que la majeure partie des personnes qui embrassaient la foi^ était conquise par des visions «. Tillemont rapporte et admet tous les faits de ce genre qui sont consignés dans les Actes de saint Vincent , de sainte Agnès , de saint Théodote d'Ancyre, etc. Ces apparitions, pour la plupart, sontbeau-
1 Voyez ci-dessuB , page 26.
> Major pêne vis bominum vistonibus Deom discunt. De mmai cap. XLVii,
DE SAINTE CÉCILE. Uil
coup plus merveilleuses que celles qu'on lit dans les Actes de sainte Cécile. Est-il recevable à contester ces dernières ?
Après les apparitions dont nous venons de parler, nous ne voyons d'autre fait miraculeux dans nos Actes que la prolongation de la vie de sainte Cécile durant trois jours, après les graves blessures que lui avait faites répée du licteur. Ces blessures étaient- elles de nature à causer la mort en moins de temps ? Nous le pensons ; mais , quoi qu'il en soit ^ puisque Tillemont admet les Actes sincères de Dom Ruinart , il devrait bien se rappeler qu'on y voit un grand nombre de martyrs dont le corps, rendu invulnérable par la puissance divine , résiste à tous les tourments , dont les membres disloqués, les flancs entr' ouverts, ne font que constater Findestructible vie , dont les plaies guéries tout à coup déconcertent la rage des tyrans.
Au fond, récole de Port-Royal, comme nous l'avons remarqué, travaillait pour les rationalistes antichrétiens. Refuser d'admettre des miracles parce qu'ils sont extraordinaires y c'est agir sans savoir ce que Ton fait, puisqu'un miracle n'est miracle que parce qu'il est extraordinaire. C'est même pour cette raison que les faits prodigieux ne se constatent pas intrinsèquement, mais seulement par la valeur des témoignages extérieurs qui les attestent. L'homme connaît-il les bornes de la puissance de Dieu ? Le Tout-Puissant nous aurait-il révélé des limites qu'il ne lui serait pas permis de dépasser? Que répondra Tillemont aux incrédules qui refiiseront de l'écouter sur la véracité des Livres Saints, lorsqu'ils viendront lui alléguer ce prétexte emprunté
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de It^méme^ que les mimcle» qu'&a j M sont ttùp exiracrdinaires , et par conséquent façonnas pour faux avant tout examen?
La longueur des discoun contenus dans les Actes de sainte Cécile ûfîlre à notre critique un dootoI aigument pour cmitester la valeur du rédt. Bans doute , il veiit donner à entendre par là qu'il n'est pas présiunable que de si longs discours se fussent conserrés. Cette manière de raisonner pourrait entraîner Tillemontphis loin qu^il ne veut aU^« D'abord^ sous pdne (f încmisé* quenœ , il faut qu'il commence par re^r les Aelei amenés et admis par lui, de saint Pionius^ de saiiit Victor de Marseille ^ de siûnt Philippe d'Héradée, de saint PatriciuS; etc.^ que Ton trouve aussi dansRuinart y et dont les discours présentent autant de dèféloppemeni que ceu% qiû se lisent dans les Aetes de sainte Cécile.
Et quand même on accm^erait pour un meanent que ces discours n'^ont pas une valeur historique ^ cette cou* cession infirmerait-elle les récits en eux-mêmes? Ce serait traiter les Actes des Martyrs avec plus de sévérité qu'on n'en a jamais montré à l'égard dies historiens de l'antiquité. Ces derniers ont orné leurs écrits de harangues de leur façon; jusqu'à présent , pcfsocine n'en avait conclu qu'il fallût par cela seul leur refuser créance sur les faits positifs qu'ils rapportent Le pyrrhonisme historique devra-t-il faire règle seulement quant aux faits de Thistoire du Christianisme?
Le seul discours d'une longueur con^érable qui soil dans les Actes est la harangue à Tiburee ,. dans h^ qfaàl» sainte Cécile expose la foi cfarétiemie cÉ ses
preuves. Est- il donc si étonnant que Tiburce, qui dev»! à e» discours ie bonheur d^ètre diréCioa^ l'ait recueilli de ses sonrenirs et Tait conserré? Serait-ce ta preinière fois qu^un homme ayant entendu des paroles qui ont frappé son esprit el son cœur^ les eût consignées par écrit, afin de ne les oublier jamais? Dans ces occa^ sions^ qui ne sont pas si rares que le pense Hllemont ^ la mémoire peut avoir failli en quelque chose; mais celui qui a écrit sous la dictée de ses souvenirs sait l»en qiMi sa leçon est fidèle ^ parce qu^elle représente le fond du discours et les détails qui Font le plus ému. Après font, ce discoiffs n^avait-il pas une portée historique? La Gonversicm de Tiburce était un événement pour TËglise Romaine; elle était due à Cécile , cette vierge placée si haut dans l'estime des fidèles;, il y avait là une pag^ éloquenle pour les annales de Roate tiaé^ tienne : ne devrait-on pas plutôt s^étomaer qu'elle ne Feôt pas conservée à la postérité?
Le reste des Actes présente plutôt des (Salogues que des discours. Quant aux interrogatoires y tant pour les demandes que pour les réponses, ils ne dépassent pas Fétend»e que Ton est à même d'ofcserver dans ceux que e<HitienHent les Actes publiés par Dom Ruinarf • L'espèce de parabole que propose* Valêrien offre seule qHelqiie disproportî<m ; encore trouve-t-on souvent des impromations d'une aussi grande étendue dans les interrogatoires tes plus authentiques. Au reste^ on sait que les gtetèeirs écrivaient en notes tout ce que tfisaienf les martyrs; de leur côté, les Notaires de FÉ^Kse rédigeaient leurs Actes sur ces réponses qui étaient recueillies par des personnes affidées et accoutoaiées k emm-
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nistère; souvent même on se procurait à prix d'ai^ent les interrogatoires officiels. Les chrétiens mettaient une haute importance à conserver tout ce que disaient les Martyrs devant les juges; car ils regardaient toutes leurs paroles^ dans ces circonstances ^ comme autant d'oracles de TEsprit Saint y selon la promesse de Jésus- Christ dans TÉvangile : a Lorsque vous serez devant les » rois et les gouverneurs , ne vous inquiétez point de ce x) que vous aurez à dire; il vous sera donné au moment » où vous aurez à parler; car ce n'est pas vous qui par- » lez , mais l'Esprit de votre Père qui parle en vous *. »
Tillemont lui-même n'a pu s'empêcher d'être frappé de la beauté de nos Actes ^ et Taveu lui en échappe en quelques mots ; mais il a trouvé un moyen ingénieux de faire tourner cette remarque contre la probité de Thistorien : a II y a quelque chose de beau , ditril; » mais il est pris de Tertullien ; » donnant à entendre que le narrateur se serait aidé de Tertullien pour faire parler ses héros. On rencontre en effet dans les dialogues et dans les réponses aux interrogatoires quelques traits qui se retrouvent dans l'Apologétique de Téloquent Africain ; mais que peut-on tirer de ce rapprochement, sinon une nouvelle confirmation de la vérité du récit considéré en lui-même?
A cette époque, Rome était encore tout émue de cette magnifique Défense du Christianisme qui, réunissant dans un faisceau tous les arguments des Apologies précédentes , avait posé la cause chrétienne au plus haut degré de moralité et de grandeur. Est-il donc
1 Matth. X. 1S-20.
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étonnant que les chrétiens ayant à répondre aux magistrats de TEmpire , le fissent tout naturellement en recourant à ces sentences énergiques qui avaient retenti jusque dans le Sénat? Nos héros ont donc pu quelquefois parler comme TertuUien, parce qu'ils étaient ses contemporains , et nous avons même quelque peine à croire que le rédacteur des Actes, dont le style lâche et incolore ne ressent en rien la phrase incisive de l'Apologétique, eût pu même avoir l'idée, au v* siècle, d'aller chercher si haut les paroles qu'il avait à leur mettre dans la bouche.
Tillemont voit une nouvelle invraisemblance dans la manière libre dont sainte Cécile parle au Préfet de Rome , et dans ses invectives sur les Princes. Ces libertés de langage le scandalisent , et l'on conçoit que plus d'un catholique, sous le règne de Louis XTV, n'ait pas eu besoin d'autre argument pour rejeter des Actes dans lesquels la liberté chrétienne s'énonçait avec une si rude franchise. Ceci tient à la confusion d'idées qui s'était introduite sur le génie et les mœurs des premiers chrétiens, et qui dure encore aujourd'hui dans un grand nombre d'esprits. Une appréciation plus large des actions et des paroles des Saints eût mis tout le monde à même de comprendre que s'il est beau et glorieux de tendre le cou aux bourreaux , comme la brebis que Ton conduit à la mort *^ car c'est le triomphe de la mansuétude chrétienne qui s'en remet à la force de Dieu; il n'est pas moins glorieux ni moins beau de protester contre l'iniquité, et de dénoncer aux puis-
Isaie. un. 7.